Le grand débat
Pour André Glucksmann,
les « camps » qui ont divisé l’Europe face à
la guerre en Irak regroupent « les attardés du 10 septembre
et les réveillés du 11 ».
Avec qui, contre qui existons-nous
? Les Européens emportés dans la Bérézina
diplomatique du conflit irakien ignorent à quels saints se vouer
et se disputent le démon à exorciser. Rien ne serait plus
calamiteux que d’occulter après coup la grave crise identitaire
d’un Vieux Continent qui ne sait plus ou pas encore dire «
je ». Ni la merveilleuse réussite de l’unification monétaire,
ni les aménagements institutionnels des « sommets »,
« rencontres » et « conventions » ne font oublier
la panne mentale du premier ensemble économique du monde tout à
coup cacophonique et paralysé. Force est de constater combien la
banque de Francfort, les bureaux de Bruxelles et le Parlement de Strasbourg
gèrent un désert conceptuel. On prévoit d’ici
peu, pour parler d’une seule voix, l’intronisation d’une
sorte de ministre des Affaires étrangères... Qu’eût-il
pu faire, début 2003, sinon rester muet ou pantalonner dans le
vide ?
La très vive altercation
qui enragea nos ministres et mobilisa la rue européenne confronta
deux « camps », que les journaux baptisèrent à
la va-vite « de la paix » et « de la guerre ».
Du côté « paix » se dressaient une minorité
de gouvernements et des majorités de sondés – images
instantanées d’une opinion publique volatile : pour eux, qu’ils
fussent pacifistes ou tenant d’une Europe-puissance, George Bush
était l’ennemi principal. Du côté « guerre
», il y avait une majorité de gouvernements et une poignée
d’intellectuels, soit les fidèles de l’Alliance atlantique
et de la solidarité des démocraties occidentales. Pour ceux-là,
l’ennemi principal était Saddam Hussein.
Loin d’être anecdotique
et limité à l’affaire irakienne, un tel désaccord
s’annonce crucial ; au plus fort de la brouille, Dominique de Villepin
estima que s’affrontaient ainsi « deux visions du monde ».
Pareille formule ne laisse pas d’être emphatique, elle est
censée désigner la somme existentielle de nos engagements
fondamentaux en matière de politique, de culture, d’économie
et de mœurs. Après en avoir longtemps abusé, les professeurs
de philosophie évitent aujourd’hui de se réclamer d’une
« vision du monde », prétention englobante qui procède
souvent du fourre-tout. Disons plus sobrement que les deux « camps
» divergent dans leur évaluation de la situation mondiale,
des risques qui menacent et des défis à relever. D’où
deux stratégies concurrentes et souvent antinomiques touchant l’avenir
de notre continent.
Deux stratégie concurrentes
La France et l’Allemagne, rejointes par la Belgique
et le Luxembourg, proposent un schéma simple et clair d’auto-affirmation
de l’Europe, qui vaut déclaration d’indépendance.
Les Européens se posent en s’opposant, ils doivent rompre
avec « l’Empire américain » et devenir les héraults
d’une « multipolarité » qui équilibrerait
l’unique superpuissance. La Russie, la Chine et le supposé
« monde arabe » acquis, l’Inde, l’Amérique
latine ne sauraient manquer de rejoindre cette coalition antihégémonique
qui tiendrait en échec la volonté de puissance américaine.
Inutile d’entrer dans les détails, derrière
un tel programme, on retrouve une grille de lecture on ne peut plus traditionnelle
: le nouvel équilibre mondial « multipolaire » n’est
que la copie conforme du vieux modèle de l’équilibre
européen géré tant bien que mal par quelques grandes
capitales de 1648 à 1914.
Credo anti-américain
Le credo anti-américain de cette Europe-puissance
conjugue les slogans anti-impérialistes de l’Internationale
communiste d’antan et les sentiments d’hostile rivalité
que le Quai d’Orsay de toujours cultive touchant la perfide Albion
et l’envahissant oncle Sam. Dans la même veine, de multiples
ouvrages, aussi bien français, allemands, italiens qu’américains,
de droite comme de gauche, dorment dans les bibliothèques et peuplent
par vagues successives les librairies. Les vitupérations vieilles
d’un siècle visant Wall Street et Hollywood sont à
peine rafraîchies par l’incrimination de CNN, Mac Do, Coca
et du FMI. Des générations d’académiciens, de
Georges Duhamel à Maurice Druon, ont rarement oublié de
maudire l’inculture yankee tandis que, sous la houlette de Maurice
Thorez et de Toni Negri, les démunis sont appelés à
défiler contre le « système », contre le Kapital,
l’impérialisme et la mondialisation. Courons, le vieux monde
et les anciennes pensées sont devant nous !
Quoi de neuf sous le soleil du XXIe siècle ? Rien
pour les pacifistes et rien pour les partisans d’une Europe-puissance
rivale des Etats-Unis. Tous rejettent l’argumentaire de Washington.
Le défi terroriste relève, quand ils en tiennent compte,
des moyens ordinaires de la répression du grand banditisme, de
l’économie politique et de la thérapeutique psychologique.
A brève échéance, Interpol et la collaboration des
polices nationales doivent éradiquer les promoteurs des attentats
suicides. A long terme, le paupérisme, supposé cause unique
du désordre mondial, relève de médications concurrentes
et complémentaires concoctées à Davos ou Porto Alegre.
Entre-temps, de nécessaires pillules psychiatriques devraient être
administrées aux malheureux Américains traumatisés
après un si grand choc, obsédés, névrosés,
voire, suivant les diagnostics, schizos ou paranos. La chute des Twin
Towers passe ainsi pour simple fait divers, quelque peu gonflé
et dramatisé par sa diffusion live en mondiovision. Invoquer
ce détail deux ans plus tard, comme s’il s’agissait d’un
tournant majeur de la politique mondiale relève de la mauvaise
foi d’une « cervelle de moineau » tombée dans
un nid de « faucons » ou des hallucinations d’un pays
désaxé.
« Démocratisation » du pouvoir
dévastateur
Et si, en revanche, le plus grand attentat terroriste
de l’histoire révélait une mutation essentielle dans
les rapports de force, voire une mutation dans l’idée même
du fort et de la force ? Telle fut, en tout cas, l’intuition immédiate
du téléspectateur planétaire s’accordant sans
problème à baptiser Ground Zero un Manhattan dévasté.
Nul n’objecta à l’appellation, personne n’en revendiqua
les droits d’auteur, les parrains en furent anonymes et diffus, il
allait de soi qu’on pouvait mettre en parallèle l’aventure
des avions kamikazes et l’explosion de la dernière charge
expérimentale atomique quelques semaines avant Hiroshima (dans
le désert du Nouveau Mexique, sur un périmètre désigné
ground zero). Le 11 septembre 2001 fut vécu planétairement,
qu’on en rît ou qu’on en pleurât, dans l’horizon
d’un Hiroshima bis, comme l’émergence d’une capacité
dévastatrice aussi périlleuse que l’énergie
nucléaire, mais désormais à la portée de tous.
En 1945, ébloui par l’explosion « terrifique
», Jean-Paul Sartre formulait un sentiment très général
: « Nous voilà revenus à l’an 1000, chaque matin
nous serons à la veille de la fin des temps. » Néanmoins
l’arme apocalyptique demeura, un demi-siècle durant, le privilège
et le monopole d’une poignée de grands et supergrands, et
dans notre bout d’Europe le parapluie américain protégea
notre paix. Désormais, le pouvoir dévastateur se «
démocratise », il suffit d’un cutter, de quelques billets
d’avion et d’une bonne dose de fanatisme pour provoquer des
dégâts hiroshimesques. En avril 1994, nous l’avons oublié,
il avait suffi de machettes pour battre, sous nos yeux, le record ès
génocide (rapport quantité/temps) au Rwanda.
La fin du monde par tranches successives est mise à
la portée de toutes les mains, de nombreuses bourses et d’innombrables
têtes fêlées. L’avenir de notre espèce
se décide ainsi au coin de la rue, dans les cafétérias
des universités, voire dans la pénombre des mégabidonvilles
qui fleurissent la planète : « Il faut que chaque jour, à
chaque minute, l’humanité consente à vivre »,
concluait Sartre, en avance de cinquante-cinq ans. A l’évidence,
une insécurité aussi radicale et imprévue excède
le cadre des plans Vigipirate ordinaires.
Etats voyous
Time is not on our side, autrement dit : le temps
ne travaille pas pour nous. La Providence est aux abonnés absents.
Ces mots n’eussent jamais franchi les lèvres d’un président
américain avant le 11 septembre, car jusqu’alors les Etats-Unis
avançaient « with God on our side », comme le
chantait l’ironique Bob Dylan. G. Bush, ce fut peu remarqué,
osa la formule sacrilège dans son « discours sur l’état
de l’Union », qui épingla l’« Axe du Mal
».
Que sont en effet les fameux Etats voyous, sinon des
points nodaux où le temps risque de faire marche arrière
? Modernes centres de piraterie, ils cultivent :
- la passion sans foi ni loi d’un terrorisme furieux
et sans limites ;
- la recherche d’arsenaux d’annihilation massive grapillés
sur le marché mondial de la prolifération ;
- l’absence totalitaire de scrupules ès massacres des populations
tant autochtones qu’étrangères.
Souvent rivaux, parfois associés, toujours narcissiques
jusqu’à l’autisme, Ben Laden, Saddam Hussein, King Jong
Il figurent en tête d’une liste de nouveaux « possédés
» qui promet d’être longue. Leurs réseaux transgressent
allègrement les frontières géographiques, idéologiques
et religieuses. Entre l’intégrisme fanatique, le narco-marxisme,
le trafic d’armes, le blanchiment d’argent sale et la corruption
à grande échelle, existent passerelles et viaducs.
Etats parrains
Plus grave encore : derrière les Etats dits voyous
s’étend la zone grise des Etats parrains, qui arment et financent
; derrière les groupuscules de la terreur, derrière l’Iran,
la Corée du Nord et feu l’Irak de Saddam, il y a la Russie,
la Chine, l’Arabie et le Pakistan. La sainte alliance de tous les
Etats engagés, sans peur et sans reproches, dans la lutte antiterroriste
relève d’un mythe naïf : la Russie terrorise la population
tchétchène et son armée donne libre cours à
ses pulsions génocidaires ; au Tibet comme au pays des Ouïgours,
la Chine dérape pareillement. Petit à petit, c’est
la notion de force, de son usage et de son affirmation, qui change
de sens. Les rapports de force sont devenus rapports de nuisance.
Les « camps » qui ont divisé l’Europe
à l’occasion de la crise irakienne ne sont en rien ceux «
de la paix » et « de la guerre », ils regroupent plus
exactement les attardés du 10 septembre et les réveillés
du 11. Les premiers, France et Allemagne en tête, rêvent d’un
monde régi par une « multipolarité » de puissances
souveraines se garantissant mutuellement, contre le numéro 1, la
faculté de faire tout et n’importe quoi dans le domaine dévolu
à leur domination : charbonnier est maître chez lui, chaque
boucher dispose de son troupeau, et Saddam de son peuple. A l’opposé,
les seconds, Angleterre en tête, ont pris conscience d’une
solidarité des périls ; une tyrannie aux antipodes peut
détruire le cœur de New York et la puissance de nuire bricole
sans frontières.
L’Europe court le risque de « s’encoconner
» dans son bonheur d’exister à huis clos, oubliant combien
l’histoire est tragique. En décolonisant, elle avait cru s’isoler
des affaires du monde et s’enfermer dans une bulle géostratégique.
« La Corrèze plutôt que le Zambèze ! »
Si de nos jours tant d’Européens ont refusé l’intervention
en Irak, c’est qu’ils imaginaient Bagdad comme un lointain Zambèze.
Pathétique déni de Manhattan ! Dans l’Europe classique
issue du traité de Westphalie, les grands Etats décidaient
souverainement de leur mode d’existence. La survie était rarement
en cause : on se faisait la guerre pour des terres ou du prestige. Puis
les guerres mondiales et les totalitarismes développèrent
l’art d’anéantir. Mais les empires revendiquaient encore
une prise sur l’avenir. Hitler et Staline se vantaient de résoudre
les problèmes du capitalisme, de passer au-delà des crises.
Les totalitarismes se réclamaient encore d’un projet industriel,
social, économique. C’était corrélé :
les grands ajoutaient la puissance de faire à la puissance de défaire.
Après la chute du Mur, la fin de l’équilibre de la
terreur a supprimé l’équilibre mais pas les terreurs.
Les Européens affrontent désormais, non
plus l’adversaire absolu et unique propre à la guerre froide,
mais une adversité polymorphe non moins implacable. Je la nomme,
avec Dostoïevski, nihilisme. Hitler est mort, Staline enterré,
mais les exterminateurs prolifèrent. N’oublions pas que près
de la moitié de l’humanité a salué plus ou moins
discrètement les exploits de Mohamed Atta. L’avenir reste
en suspens. Pour exister, l’Europe doit relever ce défi post-nucléaire.
Avec, et non contre, les Etats-Unis. La question des questions n’est
pas multipolarité ou hégémonie, mais nihilisme ou
civilisation.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2003-6/le-grand-debat.html?item_id=2498
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