© Charles Dupat

Marie TREPS

est sémiologue, chargée de recherches au CNRS, attachée au Laboratoire d'anthropologie urbaine.

SMS : au secours ?

Spécificité et enjeux de la communication électronique scripturale.

Les linguistes désignent par l'expression «communication électronique scripturale » un nouveau mode de communication issu des possibilités offertes par les nouvelles technologies. Il s'agit d'échanges dont les messages, affranchis des supports matériels habituels de l'écriture grâce à des codages numériques, sont véhiculés par des réseaux télématiques (mot-valise évoquant précisément l'alliance de l'informatique et des télécommunications). L'accès à ce type de communication écrite se fait par l'internet (courrier électronique, chat) ou par la téléphonie mobile (SMS).

Langage SMS et cyberlangue

L'existence d'un « langage SMS » ou « langage texto » est acquise, comme l'atteste une abondante littérature consacrée à ce nouveau mode de communication écrite. L'idée que celui-là est assez proche du « langage des chats » ou « cybernaute » fait l'unanimité. Nous focaliserons notre attention sur le langage SMS. Pour trois raisons.

D'abord, avec les SMS, on est dans le cadre d'une communication interindividuelle, dans les conditions d'un échange écrit privé, somme toute comparable à la correspondance épistolaire. Dans le cas des chats, messageries instantanées fonctionnant sur l'internet, si la communication est en principe collective, elle est interindividuelle dans les faits. La différence tient à ce que les messages, très souvent destinés à un interlocuteur particulier, sont susceptibles d'être lus par tous. Le choix d'un pseudonyme souligne le fait que l'on est dans le cadre d'une correspondance certes privée mais nécessitant un certain cryptage. L'écrit des chats est plutôt comparable à celui des petites annonces sentimentales publiées par certains journaux.

Ensuite, le public des chats est essentiellement un public jeune. Le mini­message, uniquement destiné à l'origine à transmettre des messages de service provenant de l'opérateur téléphonique, est rapidement devenu un moyen de communication très populaire chez les jeunes Européens. Mais les moins jeunes l'utilisent aussi, selon des modalités différentes, ce qui est intéressant.

Enfin, les conditions matérielles de la communication par SMS modèlent très fortement la forme linguistique des messages. La saisie en direct d'un SMS à partir du clavier réduit du téléphone mobile, peu ergonomique, implique la frappe répétée d'une touche pour chaque caractère et un accès laborieux aux caractères accentués. Dans les chats, la saisie, effectuée à partir d'un clavier de micro-ordinateur, facilite frappe et correction, permet l'accès aux caractères accentués. Les usagers du SMS, faute de recourir à l'option de saisie intuitive permettant de ne frapper qu'une partie du mot (procédé T9, sémantiquement contraignant) ont intérêt à acquérir des automatismes facilitant la saisie, la correction étant synonyme de perte de temps. En outre, les grands usagers en viennent rapidement à imaginer des ruses destinées à exploiter au mieux l'espace restreint qui leur est imposé (160 caractères en français).

De l'élaboration d'un jargon

Ainsi, avec ce nouveau mode de communication écrite se sont développées des formes langagières particulières.

Sous la pression du temps (l'instantanéité de la communication est visée) et des contraintes d'espace, les utilisateurs fréquents du SMS ont adopté un jargon, une sorte d'argot écrit composé d'abréviations et fonctionnant beaucoup sur les analogies sonores, argot similaire à celui des chats, si ce n'est que les textes en sont bien plus courts et très abrégés.

Faisons un rapide descriptif des formes linguistiques associées à ces nouveaux écrits1 qui diffèrent de l'écrit traditionnel sur deux points : on y relève des graphies s'écartant de la norme orthographique, on y observe des particularités morpho-lexicales.

Évoquons en premier lieu les néographies, élaborées selon plusieurs procédés.

  • Économie de caractères, sélection de graphies plus proches du phonétisme : vit=vite, ki=qui, bo=beau, biz=bise
    Ce procédé, prenant en compte la forme parlée, dans laquelle toutes les lettres ne sont pas prononcées, concerne le lexique et aussi la morphologie verbale : répondé=répondez
  • Compactage : keske=qu'est-ce que
    Ce procédé abolit les frontières des mots.
  • Invention de variantes graphique : moa=moi, po=pas
    Procédé clairement ludique évoquant l'oralité, notamment le parler des jeunes.
  • Réduction du mot à son initiale : j=je, v=vais
  • Réduction du mot à son squelette consonantique : tjs=toujours, ds=dans
    Procédé utilisé dans l'écrit traditionnel lors de la prise de notes, mais jamais dans la correspondance.
  • Combinaison de lettres et de chiffres utilisés pour la valeur phonétique de leurs noms : 2m1=demain, koi de 9=quoi de neuf
    Procédé apparenté au rébus.
  • Fabrication de sigles remplaçant des énoncés, certains tendant à se lexicaliser : ASV=age sexe ville (en usage dans les chats, pour décliner son identité) mdr=mort de rire (équivalent du sigle anglais très utilisé lol= laughing out loud, (je rigole).

En résumé, le mot est atteint dans son identité visuelle et dans ses frontières, ces néographies évoquent une sorte d'écriture phonétique.

Venons-en aux particularités morpho-lexicales. Elles reflètent aussi l'oralité et, de manière évidente, le langage des jeunes générations. On recourt à la troncation (lut=salut), on use d'anglicismes (chatter, kisser), on ajoute un soupçon de verlan (meuf, a donf), on ne dédaigne pas les onomatopées. Dans ce dernier cas, pour exprimer le dégoût (arff) ou le doute (mouais), par exemple, un mot remplace une périphrase. Ainsi est respecté le principe d'économie, mais celui-là est contredit par l'étirement graphique (mouhahahahaha) qui a valeur d'hyperbole. Le style est là clairement privilégié.

Ces procédés ne sont pas nouveaux. On les trouve dans les abréviations scolaires, les jeux de lettres, les rébus ou dans la poésie. Ce qui est remarquable c'est la combinaison de ces procédés ludiques, poétiques ou pragmatiques, dans le cadre d'un nouveau mode de communication, pour produire des messages brefs et expressifs. Ce qui l'est tout autant, c'est la mise en œuvre intuitive de formes ignorées de nombre d'utilisateurs. L'apprentissage de l'outil vient avec la pratique, il n'y a pas de code préétabli, on le bricole au fur et à mesure. Il est passionnant d'observer comment les nouveaux modes de communication suscitent la sécrétion de nouveaux savoirs.

Du style et de la « manière »...

Les nouvelles technologies autorisent l'appropriation par chacun d'un écrit où les règles traditionnelles sont mises de côté, où le verrou de l'orthographe, susceptible de bloquer l'écriture, est levé. L'aspect instantané de la communication étant essentiel, passer des heures à la rédaction n'a pas de sens. D'autant que cet écrit a pour fonction de véhiculer des informations, et non d'agiter des idées ou de produire de la pensée. Cela ne signifie pas que tout souci stylistique soit absent. Au cours d'une conversation téléphonique, on peut, comme dans toute performance orale, rechercher la justesse, l'agrément de l'expression. Dans les SMS, le souci stylistique, lié à la recherche d'efficacité (dire le maximum en un minimum de temps et d'espace) et au contenu relationnel des messages (faire entrer l'autre dans son jeu), va de soi.

Il existe deux manières de communiquer. L'une consiste à profiter au mieux de l'espace intime offert par le médium, l'autre s'efforce, ce qui est en contradiction avec la nature de celui-là, de maintenir la distance. D'un côté, on s'approprie le médium, dans l'autre, on en use, par commodité. Les jeunes pratiquent la première manière, les autres, la seconde. Dans la non-distance de l'intimité, on privilégie le ludique, le maintien de la distance (celle de la politesse) se marque au contraire par le respect du bon usage (orthographe, ponctuation), avec toutefois une différence par rapport à l'écrit papier : on fait l'économie de ce qui n'est pas lu, les formules de politesse, notamment.

Le clivage semble générationnel, à première vue. Mais, quel que soit son âge, chacun peut choisir l'une ou l'autre manière. Cela dépend de l'interlocuteur, de son âge, de la relation qu'on entretient avec lui. S'adresser à un collègue ou à un copain induit le choix de tel ou tel code.

Des failles et des risques

Le langage propre à la communication électronique, construit progressivement à travers essais et échecs, a ses failles.

Prenons l'exemple de ce procédé d'abréviation utile dans le cadre scolaire et en usage dans les textos : la réduction du mot au squelette consonantique. Dans les deux cas, la recherche du gain de temps et d'espace engendre une même stratégie. L'étudiant relisant ses notes n'a aucun problème de compréhension : il décrypte un code bricolé par lui-même. Dans le cas des SMS, le récepteur est un autre, susceptible de ne pas comprendre le code mis en place par l'émetteur.

Un texte long rédigé selon les codes de la communication électronique serait illisible. Il faudrait, pour en saisir le sens, le déchiffrer à haute voix. La propagation à d'autres formes d'écrits n'est donc pas à craindre. Les risques sont ailleurs. L'écriture ou la lecture d'un texto demande des compétences particulières. Il s'agit, d'un côté, de trouver des astuces pour faire entrer l'autre dans son jeu, et, à l'autre bout, de décoder par approximations successives le message de l'autre, pour participer au jeu. Le message se présente, en totalité ou en partie, comme une devinette. Il fait appel à la complicité.

Le médium incite au jeu, et de ce fait renforce la familiarité. Une utilisatrice du courrier électronique dans le cadre professionnel constate : « Je me suis laissée aller à dire les choses sans y mettre vraiment les formes. Ensuite, face à la personne, j'étais un peu gênée. »

Le développement des technologies de communication donne l'impression que la distance entre les personnes s'amenuise : en les utilisant, on a l'illusion d'être, d'emblée, dans l'intimité et l'on se comporte comme si c'était là une réalité.

Alors : au secours ?

On a souvent tendance à penser que la langue française est une et indivisible, qu'elle est figée dans le bon usage, la bonne manière d'écrire et de s'exprimer apprise dans l'éducation traditionnelle. Or, la langue évolue sans cesse, elle est multiple et ne saurait être confondue avec un bon usage qui n'est pas valable en toutes circonstances.

Les linguistes parlent de niveaux de langue pour évoquer les différentes manières de pratiquer la langue française. Si l'on met de côté le préjugé essentiel soutenant cette notion, à savoir qu'il y a, en haut de l'échelle, le bon usage, en dessous, le langage familier, puis le langage populaire, puis, tout en bas, l'argot, il semble intéressant de s'y référer dans la mesure où elle traduit un fait fondamental souvent négligé : la relativité des langages. Cela admis, j'insisterai sur la gestion spontanée des « niveaux de langue » par les utilisateurs des nouveaux moyens de communication, qui trouvent la bonne façon de s'exprimer, celle-ci étant fonction de l'interlocuteur et du type de relation que l'on entretient avec lui.

La messagerie électronique, en offrant des conditions de rapidité bien supérieures à celles du courrier, tend à remplacer la correspondance papier, dans la sphère professionnelle, comme le SMS remplace la lettre ou le billet dans la sphère privée. Cela désacralise l'acte de communication entre individus distants. Reste à se demander si la banalité d'un acte de communication nuit à son authenticité...

  1. Pour un inventaire détaillé, voir Jacques Anis, Parlez-vous texto ?, Paris, Le Cherche-midi, 2001.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2005-10/sms-au-secours.html?item_id=2666
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