Jean-Pierre ARRIGNON

est professeur à l'université d'Artois.

Défendre la francophonie

Si la puissance et le rayonnement d'un État ne se mesurent plus en capacité de mobilisation de divisions1, ils s'expriment toujours en termes de rayonnement linguistique et culturel.

Il n'y a pas de grandes civilisations sans impérialisme linguistique. Celles qui sont à l'origine de la construction de la civilisation occidentale ont en commun d'abord de reposer sur un patrimoine littéraire transmis par l'alphabet, lequel a généré une langue, qui s'est imposée comme un élément commun d'identité face à l'autre, perçu d'abord comme celui avec qui l'on ne peut communiquer, le barbare ou le « muet », en russe nemets !

Ainsi, la langue grecque, bien formalisée dès le VIe siècle avant J.-C. avec les poèmes homériques, unifie le bassin oriental de la Méditerranée, entre le Ve et le IIIe siècles avant J.-C. sur la base de la langue attique présentée comme la koinè, la lingua franca, celle que partagent, tout à la fois, l'élite intellectuelle et politique et le monde des affaires, les marchands qui sillonnent de leurs bateaux les routes maritimes et diffusent produits matériels et culturels. En un mot, elle crée un espace identitaire dans lequel la pratique de la langue commune sous-tend l'adhésion à un genre de vie partagé aussi bien dans l'architecture que dans le vêtement.

Un outil qui permet la pensée

La cité grecque était un modèle global dont le rayonnement aux Ve et IVe siècles avant J.-C. s'explique moins par le rayonnement politique et militaire d'Athènes que par son aura culturelle et civilisationnelle portée par la langue attique. Il fait non seulement partager au sens fort du verbe metechein, un système commun de valeurs religieuses et philosophiques exceptionnellement élaboré par des maîtres, Platon, Aristote et d'autres, qui, aujourd'hui encore, est la source de l'élaboration de notre pensée, mais s'exprime aussi dans l'engagement dans la vie civique de la cité, la politeia.

Cet héritage, dont nous sommes à juste titre si fiers, repose sur une langue, le grec, dont la précision, la subtilité, la créativité ont permis à la pensée de s'exprimer. En ce sens, la langue est bien l'outil qui permet la pensée et non l'inverse. Mais, portée à son apogée par Alexandre le Grand et ses successeurs, la civilisation grecque a sombré sous les coups de Rome.

C'est en unifiant politiquement le bassin de la Méditerranée que Rome construisit son empire. L'Empire romain est celui des légions, il est donc politique. L'Empire romain est celui des cités il est donc économique. Cet empire, fortement centralisé – du moins à l'époque de son plus grand rayonnement –, repose d'abord sur une armature juridique dont la langue, le latin, est l'indispensable outil commun.

Là encore, le latin est tout à la fois la langue du pouvoir, de la culture et de l'assimilation. C'est en latin que sont rédigés lois, sentences et contrats, que les stèles célèbrent la vertu de l'empereur comme des élites municipales que Cicéron, César, Tite-Live, Tacite racontent l'Histoire. C'est en latin que communiquent entre elles les élites dont les villae sont réparties tout autour du Bassin méditerranéen. C'est le latin que choisira la nouvelle religion, le christianisme, pour s'imposer c'est en latin que saint Jérôme choisira d'écrire la Vulgate de la Bible, celle qui était destinée au peuple !

Une expression de rattachement

Or, cette langue survécut bien au-delà de la durée de l'Empire romain qui l'avait répandue. Le Moyen âge, dans sa tentative de rassembler la chrétienté sous l'égide de Rome fait du latin la lingua franca de ses clercs. Le latin dès lors est l'expression religieuse du rattachement à Rome, tant sur le plan spirituel qu'intellectuel. C'est sur le latin que repose la pensée chrétienne de saint Augustin comme de saint Thomas d'Aquin. C'est le latin qui devient la langue de l'université naissante du XIIIe siècle européen ou qui fait entrer une partie des Slaves occidentaux, Polonais, Moraves Tchèques, Slovaques et Croates dans l'espace occidental et romain.

Le latin devient alors le « marqueur d'identité » de la Respublica romana christiana. À lui se rattachent aussi bien l'art roman et gothique que les universités. Il est l'expression de l'élite qui se détache alors du peuple, lequel s'exprime par les littératures vernaculaires. La fragmentation linguistique a bien pour corollaire la fragmentation politique. La Bible de Luther n'est-elle pas la réponse à celle de saint Jérôme ? Dante, Villon, Geoffroy Chaucer sont alors l'expression naissante des nations. Un autre monde est en train de naître. La langue lui donne son unité.

De nouveaux espaces de cohérence linguistique

Le monde occidental, profondément traumatisé par les drames du XXe siècle – le génocide nazi et le goulag soviétique – a tenté de surmonter son traumatisme par la recherche d'une union économique puis politique, négligeant la dimension culturelle. « Aujourd'hui, l'idée de la culture européenne est fréquemment remise en question – ou plus exactement : sa valeur singulière et sa prétention à la survie sont en débat »2, à cause de la spécificité propre de l'identité culturelle européenne que sont le refus d'admettre une identification complète et la préférence pour un état de vol en suspension.

La force, mais aussi la faiblesse de la culture européenne résident précisément dans l'incertitude face aux normes spécifiques et dans la capacité d'autocritique. Or, cette incertitude et cette capacité sont alimentées par la diversité linguistique. C'est pour tenter de subsumer cette crise identitaire et culturelle européenne que sont apparues de nouvelles structures de rassemblement politique, économique et culturel, à base linguistique : la francophonie, la germanophonie, l'hispanophonie, l'anglophonie chacune faisant du français, de l'allemand, de l'espagnol ou de l'anglais une base d'unité et de cohérence.

Face à la « babelisation de l'Europe » s'affirment de nouveaux espaces de cohérence linguistique. C'est dans cette perspective que l'on peut réfléchir sur la place de ces nouveaux ensembles, en particulier concernant la francophonie, dans la géopolitique du monde.

Donner une place au français sur le Web

La francophonie est d'abord un héritage du passé colonial de l'empire français qui voulait unifier les composantes ethniques et culturelles de son empire par le partage d'une culture (« nos ancêtres les Gaulois ») et d'une langue (le français) communes, condition sine qua non pour une intégration/assimilation réussie.

Aujourd'hui, la francophonie doit impérativement se redéfinir pour afficher une dynamique réelle. Cette dynamique doit en premier lieu porter sur le Web. La puissance impériale américaine ne repose pas seulement sur des facteurs matériels, elle incorpore aussi et surtout la maîtrise des esprits et notamment des référents et signes culturels, au premier rang desquels figurent les signes linguistiques.

La langue anglaise se place au cœur d'un système global où elle joue un rôle identique à celui du dollar dans le système monétaire international. L'anglais se qualifie de langue hypercentrale dont la pratique est considérée comme nécessaire car elle conditionne l'emploi du réseau internet. Il est donc urgent de soutenir toutes les initiatives qui visent à faire sa place au français sur la grande toile du Web.

Certes, le français est encore considéré comme « une langue supercentrale » c'est-à-dire une langue de communication dans un espace international, mais cette position, héritée de l'époque coloniale, est bien menacée. Son recul est parfaitement mesuré dans les pays de l'Europe centrale et orientale où jadis elle a souvent occupé une place privilégiée.

La réduction drastique du nombre de postes offerts à de jeunes agrégés intéressés par la coopération a rendu quasiment virtuelle la présence des attachés linguistiques dont le rôle est essentiel auprès des professeurs étrangers qui enseignent notre langue. Tous réclament avec insistance une présence, un contact, une ouverture ils ont besoin d'être reconnus dans leur activité de professeurs de français. Il faut qu'ils se sentent membres et responsables à part entière de la communauté francophone. Nous devons les y aider !

Valoriser le français comme un produit

Une seconde initiative nous semble urgente à prendre. Sortir la francophonie du « champ exclusif » de la culture intellectuelle et artistique. Certes, la francophonie s'identifie de par le monde à la langue et à la culture françaises et il faut conserver ces spécificités, mais il faut aussi se servir de cet effet d'appel pour en faire un vecteur des capacités économiques et scientifiques, comme de la production des biens et des services dont l'espace francophone est porteur. Francophonie ne doit pas être incompatible avec économie ! Pourquoi les pays francophones ne seraient-ils pas capables de promouvoir l'enseignement du français et de valoriser leurs produits linguistiques au même titre que leurs produits industriels ?

Choix politique

Enfin, la France doit prendre toute sa part dans l'animation de la francophonie. Si la classe politique ne cesse d'affirmer la nécessité de construire un monde multipolaire, elle doit dans le même temps soutenir la construction d'un ordre linguistique lui aussi multipolaire. Il est bon de rappeler que les langues romanes sont officielles dans 60 pays, dont 30 pour le français, alors que l'anglais n'est langue officielle que dans 45 pays !

À l'horizon 2025, la francophonie avec ses 500 millions de locuteurs aura pour mission de se rapprocher des autres locuteurs de langues romanes : les hispanophones – environ 484 millions – et les 285 millions de lusitanophones (Portugais)3. Ainsi, le bloc des langues romanes sera comparable au bloc des locuteurs de langue chinoise (1 561 millions) et anglophones (1 048 millions). C'est au sein de cet ensemble des locuteurs des langues romanes que la francophonie devra œuvrer pour introduire l'intercompréhension des langues romanes dès le primaire et permettre aux enfants de pouvoir accéder, non pas à une seule langue mais à deux ou trois langues d'Europe. Des essais ont été menés en ce sens grâce au programme européen Lingua. Ils doivent être poursuivis. Or la francophonie doit s'y intéresser, elle doit y participer. C'est un choix politique qui suppose une dynamique de prospective et de renoncement à l'enfermement de la défensive.

Comme les mobiles de Calder, une langue est un organisme vivant qui se transforme constamment. Elle ne se défend pas elle s'assume comme vecteur linguistique, politique et culturel capable d'engendrer un art de vivre. L'Europe a su bâtir sa puissance économique et monétaire elle n'a pas su créer un art de vivre capable d'engendrer un rêve européen. Le moment est probablement venu de relever le défi de Jean Monnet pour l'Europe. « Si c'était à refaire, je commencerais par la culture. » Bornons-nous seulement à faire de la francophonie un lieu privilégié de la construction européenne, non dans la perspective de faire des Européens des francophones ou des polyglottes, mais plus simplement d'introduire la compréhension de plusieurs langues européennes dans la perspective du respect de la multipolarité linguistique que l'on doit tenter de construire autour des trois grandes « familles linguistiques » qui pourraient alors être considérées comme une langue d'apprentissage unique.

  1. Pour faire référence à la célèbre formule de Staline concernant la papauté : « Le Pape ! Combien de divisions ? »
  2. C. von Barloewen, Anthropologie de la mondialisation, Paris 2003, éd. Des Syrtes, p. 240.
  3. Ces chiffres sont le résultat d'une étude prospective publiée dans La Francophonie dans le monde, 2002-2003, Organisation internationale de la francophonie, Conseil consultatif/Larousse, Paris 2003.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2005-10/defendre-la-francophonie.html?item_id=2656
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