Xavier NORTH

est délégué général à la langue française et aux langues de France.

Bâtir Babel

Comment organiser la diversité des langues en Europe ?

Pendant trop longtemps, nous n'avons abordé la question des langues en Europe que sous l'angle de la défense du français. Or si la langue française peut se prévaloir, au sein de l'Union européenne, de nombreux atouts1, il ne faut pas croire que face aux atouts économiques offerts par une langue commune, portée de surcroît par la première puissance mondiale, nous réussirons à en préserver l'usage en nous arc-boutant sur une rente de situation. Les chances du français sont intimement liées aujourd'hui au maintien d'un pluralisme linguistique authentique sur le continent.

Pluralisme linguistique

Sans doute ce pluralisme est-il d'abord affaire de principe. Fidèle à la vision de ses pères fondateurs, l'Europe politique n'a cessé d'avoir pour ambition d'unir ses citoyens autour de valeurs communes, tout en respectant les spécificités culturelles de chacun. Pour la première fois dans l'histoire de l'Humanité, un ensemble géopolitique fonde son identité sur ses différences. Corollaire de l'égalité entre les pays membres, l'égalité et le respect des langues officielles sont inscrits dans un arsenal juridique protecteur, lequel a d'ailleurs fait l'objet du premier règlement adopté par la Communauté européenne.

Ce souci du multilinguisme a conduit l'Union à la mise en place de règles de fonctionnement institutionnel et administratif respectueuses de la diversité linguistique, seule garantie d'une expression pluraliste des idées et de l'égalité de traitement entre tous les citoyens. Ainsi, au fil des élargissements, l'Union est devenue un espace politique unique en son genre, où la polyphonie des langues fait écho à la polyphonie de l'esprit.

Comment ne pas voir pourtant que les difficultés pratiques découlant de l'égalité de statut accordée aux langues des États membres vont croissant à mesure que l'Union européenne repousse ses frontières géographiques ? Le défi que nous aurons à relever peut se résumer en une image : comment organiser la communication entre vingt-cinq personnes réunies dans une même pièce, parlant vingt langues distinctes (au moins) ? Avec la disparition progressive des frontières entre les États membres et la circulation intensive des personnes et des biens, que deviennent les frontières linguistiques ? Comment organiser cette tour de Babel qui compte des dizaines d'idiomes, dont le nombre de locuteurs et le statut varient considérablement d'une langue à l'autre ? Comment préserver et promouvoir la richesse culturelle qu'elles véhiculent ? Comment former les institutions et les administrations communautaires au plurilinguisme ?

Organiser la communication

La complexité actuelle de gestion de la diversité linguistique appelle la définition d'une nouvelle politique européenne de la langue. Même si le sujet est explosif (tant s'y investissent intérêts nationaux et enjeux identitaires), l'Europe ne pourra faire longtemps l'économie d'une réflexion en profondeur sur les moyens à mettre en œuvre pour rester fidèle à son ambition de préserver un espace multilingue.

Saint-Exupéry disait : « Unifier, c'est nouer mieux les diversités particulières, non les effacer par un ordre vain. » Mais si à six, l'ordre linguistique eût été vain, à vingt-cinq, le risque de favoriser la domination d'une seule langue est réel. Sans un effort volontariste – qui a conduit la France, par exemple, à légiférer sur son propre territoire –, la logique unificatrice du marché intérieur risque de l'emporter pour favoriser l'émergence d'une langue partagée et d'hypothéquer les possibilités d'expression des cultures nationales, et a fortiori régionales. Cet effort doit porter sur la mise en place de mécanismes permettant de passer d'une langue à une autre, afin d'éviter que leur diversité, faisant obstacle à la communication, ne conduise systématiquement à recourir à une langue commune.

Le rôle de la traduction et de l‘apprentissage

C'est pourquoi, dans cette politique européenne de la langue dont on commence à apercevoir les contours, la traduction est appelée à occuper une place centrale : à vrai dire, c'est elle qui déterminera l'avenir des langues en Europe, parce que seule la traduction permettra à terme de développer des échanges respectant l'identité linguistique des pays membres.

Au sein des instances européennes, on se contente trop souvent, malheureusement, d'aborder cette question sous l'angle pratique de l'interprétation dans les réunions de travail. Pourtant des besoins de traduction se font sentir dans tous les secteurs de la vie sociale, économique et culturelle. Il s'agit là de domaines où il faudrait de toute évidence établir des normes de qualité, promouvoir les bonnes pratiques et les métiers de la traduction, développer des outils techniques innovants, notamment les dispositifs de traduction automatique.

Si la traduction permet la circulation de l'information, de la pensée ou des idées, l'apprentissage des langues étrangères reste évidemment un préalable à la connaissance mutuelle des Européens. Ce qui fait de la langue un « merveilleux outil », selon l'expression de Senghor, c'est qu'elle est, par essence, l'instrument d'une ouverture sur les autres cultures. C'est également une nécessité pour tous ceux qui sont appelés à circuler et à travailler au sein de l'Union européenne.

Depuis 1995, l'Union s'attache à promouvoir auprès de ses États membres l'apprentissage pour chaque citoyen européen d'au moins deux langues étrangères en plus de la langue maternelle. Elle soutient par ailleurs l'élaboration de nouvelles méthodes d'enseignement faisant place à l'innovation pédagogique, à la mobilité et aux nouvelles technologies.

Parmi celles-ci figure la méthode – novatrice – d'intercompréhension des langues par grand bassin linguistique (langues romanes, langues nordiques, langues germaniques…). « Être européen », dit le ministre le Culture et de la Communication, Renaud Donnedieu de Vabres, « c'est s'exprimer dans sa langue et comprendre celle de l'autre. » Si ce dernier possède des compétences similaires, alors peut naître ce qu'on appelle un « dialogue asymétrique ».

C'est cette approche qui est proposée par la méthode de l'intercompréhension grâce à laquelle chacun s'exprime dans sa langue maternelle tout en comprenant celle de son interlocuteur. Avec un nombre limité d'heures de formation (entre 40 et 100 heures), l'apprenant développe une compétence réceptive dans une langue étrangère de même famille que la sienne.

L'intercompréhension

Dans le cadre du programme européen Lingua, deux projets ont été menés concernant les langues romanes d'Europe, à savoir le français, l'italien, l'espagnol, le catalan, le portugais, le roumain, soit plus de 174 millions de locuteurs. Ils ont permis, à travers une série d'expérimentations, de démontrer l'efficacité de cette méthode qui peut devenir un outil, certes partiel mais efficace, du plurilinguisme européen. Il s'agit aujourd'hui d'encourager sa diffusion auprès du public, des enseignants et des responsables de formations scolaires, universitaires et professionnelles.

Comprendre, parler, traduire : tels seraient les trois mots d'ordre sur lesquels reposerait aujourd'hui une politique européenne de la langue qui viserait à organiser la pluralité. Dans le texte biblique, Babel est un châtiment infligé aux hommes, mais rien ne nous empêche de renverser la malédiction, et de faire de la polyphonie des langues un atout. À vrai dire, le projet européen nous y invite, sauf à se renier lui-même, et à gager les progrès de son unité sur des atteintes portées à son identité culturelle, fondée sur la diversité. En ce sens, l'exclamation d'Alberto Moravia, « Les langues, merveille de l'Europe ! », sonne pour nous tout autant comme un constat que comme un défi. Babel n'est pas une fatalité à laquelle nous serions condamnés ; c'est au contraire le pari volontaire que fait une Europe en construction.

  1. C'est, avec l'allemand, la langue officielle du plus grand nombre d'États membres, et la seule avec l'anglais à être parlée sur les cinq continents
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2005-10/batir-babel.html?item_id=2657
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