Theodor ICKLER

est professeur à l'université de Nuremberg.

La prétendue réforme de l'orthographe en Allemagne

Le 1er août dernier, la culture politique dans les pays de langue allemande a changé. Depuis cette date, l'usage erroné de la langue maternelle est devenu obligatoire, et son usage correct est sanctionné. Cela ne s'était jamais produit, même au temps de la dictature. Comment en est-on arrivé là ?

L'orthographe allemande traditionnelle est très commode pour le lecteur. Il y a pourtant toujours eu des projets visant à la remodeler, voire à la réinventer. Le plus souvent, ces intentions débouchaient sur la création d'une écriture phonétique, selon la fameuse maxime « écris comme tu parles ! » Les auteurs de la réforme actuelle, eux aussi, avaient cet objectif à l'origine. Ils considéraient qu'une écriture alphabétique atteignait la perfection dans la correspondance univoque du son et de la lettre, c'est-à-dire dans une écriture phonétique ou à la rigueur phonologique.

Son but déclaré était de soulager « l'écriture du transport des informations sémantiques ». Mais ce qui intéresse le lecteur moderne qui lit rapidement et silencieusement, c'est justement l'information sémantique. Une tentative de réforme qui méconnaît ce fait ne peut pas être considérée comme progressiste. Cette erreur s'explique naturellement si l'on considère que le modèle d'écriture des réformateurs n'était pas celui de l'auteur d'un texte mais plutôt celui de l'élève ou de la secrétaire écrivant sous la dictée un texte inconnu et qui sont tenus de faire le moins de « fautes » possibles. éviter les fautes au lieu de transmettre du sens : ce critère immature, voire enfantin, ne suffit pas aux ambitions d'une langue de culture très développée.

Après qu'une orthographe allemande unitaire se fut imposée vers 1900 et qu'elle fut fixée dans les dispositions administratives et dans le « Duden » qui, depuis, est le garant de la norme, les projets de réforme n'ont guère dépassé les cercles confidentiels des bricoleurs et des redresseurs de tort – à l'exception d'une réforme élaborée sur l'injonction du ministre de l'Instruction du Reich, Rust, en 1944 mais qui, en raison de la guerre, a été abandonnée au dernier moment. Les conseillers scientifiques reprirent leurs efforts là où ils s'étaient arrêtés mais n'eurent, pendant longtemps, aucun succès, essentiellement en raison du caractère radical de leurs projets qui auraient entraîné une trop forte modification de la langue écrite.

Le tournant de 1973

Les perspectives des réformateurs ne s'améliorèrent que lorsqu'ils surent lier leurs projets au mouvement politique et pédagogique des années 60 et 70 du XXe siècle. Le Congrès de Francfort – « écrire plus raisonnablement » – de 1973 a constitué une étape importante. La «simplification» de l'orthographe semblait soudain un moyen adapté pour amener les enfants défavorisés à l'enseignement supérieur, pour abattre les barrières de classe et pour prouver grâce à l'exemple des normes linguistiques que la société était transformable.

Bien que les hommes politiques ne soient pas particulièrement enthousiasmés par l'idée d'une réforme de l'orthographe, ils se laissèrent convaincre après des années de pressions et confièrent aux « experts » – qui, habituellement, accompagnaient leur demande des visions apocalyptiques résultant d'un refus éventuel –, la mission d'élaborer un projet de réforme. Ses axes principaux ne furent pas très nouveaux au départ :

  • suppression de la majuscule des substantifs,
  • suppression de la lettre marquant l'allongement de la voyelle précédente (mel, jar, bot au lieu de Mehl, Jahr, Boot),
  • germanisation radicale des mots étrangers (rütmus au lieu de Rhythmus),
  • écriture unitaire de das au lieu de la différenciation das (pronom et article) / daß (conjonction).

Une déclaration d'intention en 1996

En 1993, les hommes politiques rejetèrent l'ensemble de ces propositions. Au lieu d'abandonner les projets de réforme, le groupe de travail des réformateurs composa, à la hâte, quelque chose de nouveau à partir de ce qui restait des échecs des ébauches précédentes et de fragments d'autres approches. En automne 1994, le nouveau projet fut approuvé par les instances politiques. Après quelques turbulences et des corrections mineures en 1995, les représentants des états de langue allemande signèrent le 1er juillet 1996 à Vienne une déclaration d'intention par laquelle ils s'engageaient à introduire les nouvelles règles dans les écoles tout en respectant une période transitoire de neuf ans. La population concernée fut surprise, le monde des professionnels, atterré.

À la place de la suppression des majuscules, vantée comme une panacée, on assistait à leur multiplication, et non seulement dans un retour à des graphies du XIXe siècle comme dans im Allgemeinen, des Öfteren, mais également dans des graphies grammaticalement erronées comme Leid tun, Recht haben, Pleite gehen, Diät leben, donc : du tust mir sehr Leid, wie Recht du hast etc. écrire avec une majuscule du bist ihm Freund/Todfeind, schnelle Hilfe ist Not reposait sur une grave méconnaissance des réalités linguistiques (il s'agit en fait d'adjectifs).

D'innombrables syntagmes nominaux tels Schwarzes Brett, Erste Hilfe s'écrivent maintenant avec une minuscule – à l'encontre d'une tendance de la langue vieille de plusieurs siècles dont le Duden n'avait pas encore mesuré toute l'ampleur. Des mots composés comme aufsehenerregend, fleischfressend ont été démantelés : Aufsehen erregend, Fleisch fressend – ce qui a eu pour conséquence désagréable de provoquer des fautes de grammaire lors de la formation des différents degrés de l'adjectif : am Aufsehen erregendsten, etc.

De nombreux mots complétant des verbes doivent être séparés par l'écriture : auseinander setzen, fertig stellen, heilig sprechen, mais on continue à écrire zusammenstellen, freisprechen. Un petit nombre de mots, arbitrairement choisis, a subi un changement étymologique : Stängel au lieu de Stengel (à cause de Stange), behände (à cause de Hand), mais toujours Eltern (à cause de alt) ; des étymologies dont la fausseté est reconnue mènent à einbläuen au lieu de einbleuen (non apparenté à blau), Zierrat au lieu de Zierat (n'est pas un composé de Rat), etc. L'adjectif rauh devait perdre son h pourtant bien justifié étymologiquement.

Une introduction prématurée de la réforme 

Dans les mots issus de l'anglais tels Tip et Quickstep, on a introduit un doublement de consonne (Tipp, Quickstepp), dans d'autres non (Top, Job, Hit), bien que cela fasse partie des projets des réformateurs. La séparation des syllabes selon les syllabes prononcées a été autorisée, chaque voyelle peut être séparée, ck continue à ne pas être séparé : vol-lenden, beo-bachten ; Dusch-ecke, Ruma-roma, e-xakt, a-brupt, Res-pekt, A-nekdote, etc., ce qui ne diminue pas seulement la lisibilité mais contourne également la mission d'éducation de l'école. La modification la plus fréquente des textes réside dans le fait que le caractère ß n'a, certes, pas été supprimé mais qu'il est remplacé par ss après une voyelle brève – une nouvelle source de fautes actuellement en plein jaillissement. Citer tous les défauts de ce rafistolage remplirait tout un volume1. D'amples listes complétaient des règles au parfum d'arbitraire, l'ensemble était très vaste et difficilement compréhensible, il ne pouvait être question de simplification.

Les ministres des Affaires culturelles convoquèrent une « Commission inter-étatique de l'orthographe allemande » composée par les auteurs de la réforme. Elle entama ses travaux au printemps 1997 et dut imposer la réforme et parallèlement l'amender. L'introduction prématurée dans les écoles – deux ans avant son entrée en vigueur – et la diffusion concomitante de millions de dictionnaires, de livres scolaires et de livres pour enfants respectant l'orthographe réformée ont rendu difficile l'exécution des nécessaires corrections, étant donné que des intérêts économiques poussaient à une conservation de cette réforme truffée d'erreurs.

L'attitude agressive et peu clairvoyante de la commission a poussé les ministres des Affaires culturelles allemands à fonder un « Conseil consultatif de l'orthographe allemande » qui n'était pas reconnu par l'Autriche et la Suisse. La commission a rédigé quatre rapports avant d'être dissoute en même temps que le Conseil consultatif et remplacée par un Conseil de l'orthographe allemande comprenant 39 membres et composé essentiellement de représentants de groupes de pression. Les six membres autrichiens et suisses de la Commission participent à nouveau.

Sous la présidence de l'ancien ministre des Affaires culturelles bavarois, Hans Zehetmair, le Conseil a essayé, en dépit de fortes résistances internes, d'accomplir ce qui est linguistiquement nécessaire. Les règles d'écriture séparée ou agglutinée ont déjà été retirées pour l'essentiel. Les ministres de la Culture essaient en permanence d'empêcher le Conseil d'accomplir sa tâche malgré son indépendance. Cette obstruction a atteint un sommet à l'été 2005 : les politiques ont déclaré que les parties de la réforme que le Conseil n'avait pas révisées tout simplement pour des questions de temps étaient incontestables et les ont rendues obligatoires pour les écoles ; pour les domaines déjà discutés, en revanche, ils ont allongé la période transitoire. Deux régions fédérales se sont engagées dans des voies propres et en Suisse un canton a suspendu la réforme dans ses écoles.

Un refus populaire

Une grande majorité de la population a toujours refusé la réforme. Le dernier sondage effectué par l'institut de sondage Allensbach pendant l'été 2005 a révélé que neuf ans après l'introduction de la réforme et six ans après son adoption par la plupart des journaux, seulement 8 % des sondés étaient satisfaits de cette réforme. Le seul référendum sur le sujet – en 1998 dans le Schleswig-Holstein – a fait apparaître une majorité des deux tiers contre la réforme malgré la manipulation étatique des bulletins de vote ; à peine une année plus tard, la Diète régionale a annulé cet acte presque unique de législation populaire. Les politiciens de tous bords mènent un combat acharné contre la population et ne sont pas impressionnés par le fait qu'un journal de la réputation du Frankfurter Allgemeine Zeitung, suivi du plus grand éditeur allemand de journaux, Axel Springer Verlag AG, sont revenus à l'orthographe adulte traditionnelle – sous les applaudissements frénétiques des lecteurs. Les écrivains, par nature les opposants les plus farouches à la réforme, subissent les moqueries de soi-disant ministres des Affaires culturelles. On affirme que leurs intérêts ne sont absolument pas centraux dans cette modification de la langue écrite décrétée par l'état. S'ils n'approuvent pas la défiguration de leurs textes, ils ne seront plus inclus dans les recueils.

Après que les chefs de parti (à l'exception des Démocrates libéraux) eurent imposé la réforme à leur entourage, le chancelier Gerhard Schröder a fait acte d'autorité en décidant que le cabinet fédéral ne traiterait pas le sujet de la réforme de l'orthographe,  bien que le gouvernement fédéral ait signé la « déclaration d'intention » et que tous les services soient tenus au respect des nouvelles règles. Le Bundestag avait refusé la réforme mais son président, Wolfgang Thierse, social-démocrate et germaniste, a quand même imposé à l'administration du Bundestag d'appliquer la réforme à l'ensemble de sa correspondance. Certains ministères des Affaires culturelles, essentiellement celui de Hesse, se sont engagés pour la réforme avec un culot révoltant et une ignorance également impressionnante.

Quelles conséquences ?

Il n'existe pas d'accompagnement scientifique de cette expérience de masse, c'est pourquoi les conséquences matérielles, pédagogiques et culturelles ne sont pas étudiées avec précision. La réforme a, en tout cas, déjà coûté plusieurs milliards d'euros. D'innombrables ouvrages destinés aux enfants et à la jeunesse ont été retirés des bibliothèques et détruits. La diffusion de la langue allemande à l'étranger, déjà menacée par la prédominance de l'anglais, est rendue encore plus difficile.

Étant donné que la réforme doit constamment être révisée en raison de ses insuffisances – il existe déjà trois éditions totalement différentes du « Duden » réformé –, des coûts nouveaux sont générés en permanence, et l'accroissement de la confusion a pour résultat des livres particulièrement truffés de fautes, en particulier dans le domaine de l'allemand langue étrangère. C'est un ami français de la langue et de la littérature allemandes qui a formulé de la manière la plus nette cette grande désolation :

« Pour le bénéfice de quelques vendeurs d'illusions et de « linguistes », avides de renommée, ou de professeurs de lycée, on a essayé d'« imposer » une réforme de l'orthographe qui fait se tordre de rire l'ensemble des germanistes du monde. L'Allemagne est, en outre, le seul pays européen où ce genre de stupidité soit pris au sérieux, nulle part ailleurs, on ne s'est soumis à une telle réforme et surtout pas en France, tout au plus les chansonniers s'en sont-ils moqué. L'intimidation par les réformes de l'orthographe est le meilleur moyen de maintenir le respect mal placé et la soumission comme moyens de gouvernement. » (Georges-Arthur Goldschmidt : « Verschandelt, verdorben, vergewaltigt » – « Bafouée, abâtardie, violée » – Die Weltwoche du 19 octobre 2000).

  1. Theodor Ickler : Kritischer Kommentar zur Neuregelung der deutschen Rechtschreibung. 2. Aufl. Erlangen, Jena 1998.(Commentaire critique sur les nouvelles règles de l'orthographe allemande. 2e édition)
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2005-10/la-pretendue-reforme-de-l-orthographe-en-allemagne.html?item_id=2670
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