Les faux-semblants de l'éthique d'entreprise

L'éthique est devenue un thème stratégique et affiché comme tel dans l'entreprise. Pourtant, de nombreuses pratiques affichées aujourd'hui comme résultant de préoccupations éthiques ne relèvent que d'une bonne et classique gouvernance. Et si l'éthique se fonde sur de bonnes intentions, ne donne-t-elle pas l'illusion de rendre l'économie supportable et d'adoucir un monde cruel ?

L'éthique des affaires est un concept à la mode qui se décline dans des registres très différents. Chic et branché, il cohabite avec les paquets de stock-options dans les multinationales. Plus bas de gamme, il colore de bonnes intentions quelques enseignes de la grande distribution dont il tente de corriger la désastreuse image sociale. Dans de grandes entreprises, il mérite des postes de « directeurs de l'éthique » et les interventions de consultants spécialisés.

De façon plus banale, on lui demande d'apporter un peu de l'humanité qui manque à un monde économique toujours en guerre, donc brutal par définition. Ce « mot-valise » aux frontières floues est devenu un bon moyen de regarder la vie de l'entreprise non pas telle qu'elle est, mais telle qu'on aurait aimé qu'elle fût.

Un concept flou

Sous le nom d'éthique, on accumule des idées, des pratiques et des comportements disparates dont le seul point commun est d'être suggérés ou imposés dans l'entreprise au nom de la morale. Ce serait, en quelque sorte, l'application au business de « l'impératif catégorique » cher à Kant 1, sa dimension collective déclinée dans la vraie vie. Justifiée au nom des « valeurs » de l'entreprise, la préoccupation éthique s'étend à tous les aspects de son activité. Ainsi, la relation avec les fournisseurs peut obéir à des règles de cet ordre. Par exemple, après des révélations désastreuses pour son image, un important équipementier sportif s'est engagé à ne plus utiliser de sous-traitants recourant au travail des enfants. Dans le même registre, des enseignes de la grande distribution proposent des marques de « commerce équitable 2 » dont le principe est d'acheter les matières premières qui proviennent de pays pauvres à un prix dit « juste ».

L'éthique peut aussi toucher la relation de l'entreprise avec son environnement. En février dernier, Ikea donna une certaine publicité au licenciement d'un de ses directeurs accusé d'avoir versé des pots-de-vin à des fonctionnaires russes 3. De même, dans les relations avec les salariés, la mise en place de mécanismes d'intéressement et de protection sociale avancée participe d'un comportement éthique hérité en droite ligne du gaullisme social.

Point plus discutable, le cœur de l'activité des entreprises, la R %26amp; D et la production, n'échappe pas à l'emprise de l'éthique... Il prend souvent la forme discrète d'une autocensure associée pour la circonstance au « principe de précaution ». Au nom de cet archaïsme paresseux, des pans entiers de recherche et de production vont migrer dans des parties du monde (Inde, Chine, Brésil, Europe de l'Est...) moins empêtrées que nous dans cette dialectique handicapante. Dans le registre des blocages, la médecine de pointe et la chimie pharmaceutique se heurtent aux soupçons qui pèsent sur l'expérimentation animale ou humaine. Quant à la « bioéthique », elle risque d'empêcher pour longtemps les développements de nos entreprises dans les domaines prometteurs des cellules souches, du clonage, du génie génétique en général ou des nanotechnologies.

Les activités financières semblent a priori peu compatibles avec les principes de l'éthique. On peut cependant repérer çà et là quelques préoccupations de cet ordre, souvent d'origine religieuse. Par exemple, le CCFD 4 propose depuis longtemps à ses adhérents tiers-mondistes des « placements éthiques » dont le revenu est investi dans des projets de développement. Aujourd'hui, de nombreuses banques proposent des « fonds d'investissement éthiques » dont les placements sont choisis sur des critères autant moraux que financiers. Enfin, les religions chrétiennes condamnent la pratique de l'usure et l'islam traditionnel rejette la riba, c'est-à-dire l'exploitation de produits financiers 5. Reste à savoir où commencent l'usure, la logique infernale des subprimes ou l'incitation au surendettement.

Enfin, l'éthique est devenue un thème stratégique affiché comme tel dans l'entreprise. Respect de l'environnement et choix de tous les « durables », égalité hommes-femmes devant les carrières et les salaires, prise en compte de la « diversité », lutte contre la pénibilité et le harcèlement au travail, autant de préoccupations très « politiquement correctes » que veut gérer, sinon encadrer, la « responsabilité sociale des entreprises ». Aujourd'hui, la RSE reste du domaine des soft laws, mais il y a fort à craindre qu'elle ne prenne rapidement la forme coercitive des hard laws avec, par exemple, obligation de reporting, voire de quotas, ou encadrement vérifié des pratiques. Les cabinets d'audit sont prêts à contrôler ce nouveau et juteux marché. Les normes internationales ISO 14001 (environnement) et 26000 (responsabilité sociale, gouvernance, éthique...) le sont aussi.

Reste un acteur important de la vie des entreprises : le client ! Existe-t-il une éthique de la relation client ? De nombreuses activités B to C la revendiquent régulièrement à grand renfort de messages publicitaires à contenu expressément éthique et c'est là que le bât blesse. Mais cet abus de langage, roublard et intéressé jusqu'au cynisme, peut nous conduire à regarder autrement l'éthique du business.

Les habits neufs de la gouvernance

Sans doute doit-on aux frères Darty la première mise en scène réussie d'une supposée éthique de la relation client. Succès foudroyant du concept et de ses créateurs : le célébrissime « contrat de confiance » est définitivement attaché à l'enseigne, dont il assure encore largement la communication et le succès. En même temps, il établit très clairement la place de la pure démarche publicitaire dans ce type de discours : des mots simples et puissants, soudés en oxymore et colorés de morale passe-partout, relookent de façon magistrale des pratiques purement publicitaires. L'éthique serait donc ici un faux nez conjoncturel, un habillage moderne permettant de remettre au goût du jour les banalités efficaces de la relation commerciale.

Il en est de même pour la gouvernance et le management, deux solides invariants dont la qualité conjointe assure le succès des entreprises. Alors, la mise en avant d'une éthique, de « valeurs », avec ou sans charte, la gestion des risques, la mise sous contrôle des relations avec l'environnement politique et financier, avec les fournisseurs, la veille stratégique marketing et sociétale, la gestion des compétences, des carrières et des rémunérations, les entretiens d'évaluation, les programmes d'assurance qualité, le respect des normes environnementales, d'hygiène et sécurité ou de qualité de vie au travail... toutes ces pratiques sont affichées aujourd'hui comme résultant de préoccupations éthiques, alors qu'elles ne sont que de bonne et classique gouvernance. Elles ont fait, en leurs temps, le succès de Boussac, d'IBM ou de Kodak, ainsi que de nombreuses PME anonymes. Seul l'habillage écologique ou moralisateur est un peu nouveau.

C'est aussi un tic des experts en management de rebaptiser régulièrement les mêmes pratiques et de les présenter comme des systèmes nouveaux auxquels il sera bon de consacrer études, colloques et publications. Après la « direction participative par objectifs », la démarche qualité, l'autonomie des équipes ou le travail en réseau, voici venu le temps de l'éthique ! Bien sûr, rien n'a fondamentalement changé dans les règles de bonne gouvernance et de management. Au gré des modes successives, c'est surtout le regard sur les pratiques qui a changé et les mots pour les dire. Peut-être la RSE ajoute-t-elle un peu de rigueur au discours en encadrant les comportements dans des mesures, des normes de reporting et des certifications spécialisées. Ainsi, depuis 2001, la loi NRE oblige les entreprises cotées à faire figurer des données sociales et environnementales précises dans leur rapport annuel.

La grande affaire de notre époque, c'est le « durable » et le « responsable » ! La morale s'appelle aujourd'hui « respect de l'environnement »... La « vague verte » est entrée en tempête dans les eaux calmes et un peu fades de l'éthique. Aujourd'hui, éthique et écologie se superposent jusqu'à se confondre pour le plus grand bonheur des agences de communication.

Il suffit d'ouvrir un journal pour s'en convaincre ! Pour les uns, il est « éthique » de garantir les prix les plus bas au client... Pour d'autres, le « Discount Responsable » (avec ses deux majuscules !) consiste à étiqueter quelques produits en braille pour faciliter la vie de Cédric qui est non voyant ou à proposer des tartelettes au chocolat sans gluten, puisque la petite Louise ne le supporte pas 6 ! Beaux exemples de storytelling, de détournement d'une morale à la mode à des fins très différentes. Le message n'est pas mensonger, certes, mais trop roublard pour être vraiment éthique.

Adoucir les réalités de l'économie

Un regard critique sur le concept attrape-tout de l'éthique n'interdit pas de lui reconnaître une certaine utilité dans la vie de l'entreprise. La RSE en fournit une bonne illustration. Mises en œuvre avec intelligence et prudence, les pratiques professionnelles rassemblées sous ce vocable peuvent stimuler sérieusement ses performances et apporter de réels avantages concurrentiels, à condition de dépasser la seule gestion des contraintes.

Dans ce registre, et non sans un certain cynisme, on peut constater que l'éthique et la RSE rendent plus facilement acceptables des pratiques et des comportements que les règlements intérieurs ou les notes de service auraient facilement diabolisés. L'emballage écolo-éthique est parfois bien utile !

Mais il faut sans doute chercher ailleurs les raisons de l'actuel engouement. Par nature, l'activité de l'entreprise est amorale 7. Son unique objet est de satisfaire ses clients pour générer une marge qui permettra de rémunérer actionnaires et salariés, et de financer les développements futurs... Les bénéfices collatéraux, moraux ou sociaux, ne sont utiles que s'ils participent de cette équation. Mais ce regard réaliste sur l'entreprise convient mal à l'esprit français dont la culture économique est gavée dès le collège de postmarxisme bien-pensant et d'images d'Épinal vaguement chrétiennes... Or, une fois effondrée l'illusion marxienne, une fois dépassé le modèle angélique de l'entreprise philanthrope, la brutalité naturelle de la vie économique se présente sans anesthésiques. C'est exactement là que le modèle écolo-éthique prend sa place.

Éclairées de cette façon, la vie de l'entreprise et la logique implacable de l'économie redeviennent presque supportables. Ainsi fonctionnent tous les fantasmes ! En créant une réalité imaginaire par-dessus le réel, ils changent le regard et le fixent, dans notre cas, sur une sorte d'idéal de l'entreprise et de l'économie. Ce faisant, même au prix de méchantes contorsions intellectuelles, ils permettent d'en admettre les cruautés et d'en supporter les rudesses.

La mondialisation a rebattu toutes les cartes de l'économie, bouleversé ses règles et créé de nouveaux modèles... que la dernière crise internationale vient de faire voler en éclats. Voici revenus les doutes et les soupçons, terrain de prédilection pour les paradigmes exotiques et les réponses magiques ! Dans son principe et son essence, l'éthique appartient à cette pharmacopée plus cosmétique (« cosméthique »...) que réellement utile et thérapeutique. Elle nous offre, au prix d'une agitation et de discours coûteux en énergie, un modus vivendi avec un ordre économique réel dont personne n'a encore réussi à se passer. Elle permet d'atténuer, le temps d'une illusion, la cruauté darwinienne du monde dans lequel chacun se débat. L'éthique est peut-être le prix que l'économie doit payer à la culture bien française de la défiance et du refus.

  1. Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1796.
  2. Par exemple, les produits de la marque Max Havelaar labellisés « Fairtrade ».
  3. Au même moment, ambiguïté de l'éthique, l'entreprise faisait face à une fronde sociale sans précédent de ses salariés...
  4. Comité catholique contre la faim et pour le développement.
  5. Même si aujourd'hui l'émergence d'une « finance islamique » ouvre la voie à une interprétation moins radicale des préceptes coraniques.
  6. Deux extraits d'une série de publicités diffusées par Auchan dans la presse quotidienne au printemps 2010.
  7. Pas « immorale », bien sûr...
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2010-6/les-faux-semblants-de-l-ethique-d-entreprise.html?item_id=3045
© Constructif
Imprimer Envoyer par mail Réagir à l'article