Michel LUSSAULT

est géographe, professeur à l'université de Lyon (École normale supérieure de Lyon).

L'urbain métropolisé en voie de généralisation

Plus de la moitié de la population du globe vit dans des ensembles urbains. Ainsi, les espaces urbanisés deviennent tout à la fois l'habitat du plus grand nombre d'humains et constituent - parce que l'urbanisation ne va pas se démentir - la sphère sociale et politique au sein de laquelle il nous faudra, de plus en plus, apprendre à saisir les évolutions et à réguler les problèmes.

La croissance de la population urbaine va continuer et sa géographie va évoluer. En effet, le phénomène sera de plus en plus marquant en Asie et en Afrique, là où existent encore des « réservoirs » de population rurale et agricole et où les excédents naturels urbains sont importants. Pour ces deux continents, on escompte un doublement de la population urbaine entre 2000 et 2030. À cette date, plus de 80 % des 5 milliards d'urbains attendus vivront en Afrique, en Asie, en Amérique latine et du Sud. Notons que, contrairement à une idée reçue, la croissance urbaine actuelle est et restera plus rapide, partout au monde, au sein des aires urbaines moyennes (500 000 à 1 million d'habitants) et petites (moins de 500 000 habitants) qu'au sein des « mégapoles » (plus de 10 millions de résidents). Celles-ci ne représentent en effet que 9 % de la population urbaine mondiale, alors que les moyennes et petites unités en accueillent 52 %, proportion qui va croître.

Définir la métropole

Pourtant, en France notamment, l'attention est souvent focalisée sur les villes les plus importantes, celles que l'on nomme les métropoles. Dans l'acception courante, la métropole est une organisation urbaine de grande taille et aux fonctions supérieures. La métropolisation, quant à elle, désigne le processus qui explique la concentration dans des métropoles. On établit ici un lien entre taille, fonctions métropolitaines, économie spécifique, rayonnement et polarisation de l'espace. La métropole s'impose alors comme un pôle d'agrégation et d'interaction spatiales des hommes et d'activités qui affirme son rayonnement sur un territoire élargi - avec une internationalisation de l'influence qui serait l'apanage des vrais ensembles métropolitains. De très nombreux travaux abordent la question des seuils (sans qu'il y ait le moindre consensus, même si la barre du million d'habitants est souvent utilisée pour séparer les métropoles des villes plus petites et celle des 10 millions pour séparer les métropoles des mégapoles), ainsi que celle, liée, des fonctions métropolitaines.

En la matière, la plupart des auteurs se retrouvent pour donner la primauté au développement d'activités qui seraient réellement « métropolisantes » : les sièges sociaux, la finance, les services aux entreprises, l'enseignement supérieur et la recherche, mais aussi la culture et le tourisme. On insiste également sur le rôle du grand projet urbain et architectural, sur la recherche par les pouvoirs locaux de signatures prestigieuses - le prototype pouvant être trouvé dans l'opération qui lie indissociablement Bilbao, Guggenheim et Frank Gehry. On insiste enfin, de plus en plus, sur le rôle de certains groupes sociaux, ceux que Richard Florida dépeint, en une mythologie puissante qui séduit au-delà du raisonnable et qui s'est imposée désormais comme une marque, sous les traits des « classes créatives », qui seraient les acteurs de la sélection des villes qui comptent. À l'inverse, certains analystes insistent plus sur la montée en puissance des clivages sociaux et de la fragmentation sociale et spatiale inhérents à une métropolisation conçue alors comme un processus critique d'adaptation urbaine aux lois d'airain de l'économie mondialisée. Manière de dire que le débat au sujet de la métropole est souvent l'occasion de prendre position quant à l'évolution des sociétés au sein du système mondial.

Même si de nombreuses études, expertises et comparaisons de toutes sortes tentent de classer les différentes « métropoles » avérées ou les villes qui entendent accéder à ce « genre urbain », la notion de métropole me semble en vérité à la fois très utilisée et assez peu fixée et précise. À tel point que l'on pourrait considérer que le mot et la chose renvoient plus au sens commun qu'au domaine scientifique. Cela est renforcé par l'usage du vocabulaire de la métropole et de la métropolisation par les acteurs politiques français. En effet, il n'est pas de maire d'une commune urbaine française d'une certaine taille qui ne souhaite aujourd'hui propulser sa ville dans le « club » des métropoles. La métropolisation est alors le nom utilisé pour définir une stratégie politique spécifique d'affirmation du dynamisme et du rayonnement d'une aire urbaine.

Métropolisation et urbanisation

Du coup, il n'est pas impossible de se demander si l'on ne devrait pas changer la manière de considérer la question. Osons dès lors un double postulat : la métropolisation est une évolution intrinsèque de l'urbanisation mondiale actuelle, qui touche toutes les organisations urbaines ; il existe des logiques générales qui marquent l'apparition d'une urbanisation intrinsèquement métropolisatrice. On peut alors avancer que tout ensemble urbain se métropolise, mais que la mise en système de l'ensemble des processus ne se constate qu'au sein des organisations assez vastes pour former une fraction de société complète par rapport à la société de référence. Une telle proposition relativise l'idée de l'existence d'un seuil, puisqu'il y aurait autant de seuils que de situations sociétales nationales : 2 millions d'habitants, cela peut être inframétropolitain en Inde ou en Chine, et très franchement métropolitain en Allemagne.

La métropolisation serait ainsi l'expression la plus spectaculaire de l'urbanisation contemporaine - une « prégnance » qui reconfigure en profondeur les sociétés, les espaces et les modes de vie. Apparaîtrait aujourd'hui, telle une basse continue de l'évolution de l'habitation humaine de la planète, ce que je nommerai l'urbain métropolisé, un type générique dont on peut constater la progression partout dans le monde, dans des villes de toute taille 1 .

L'urbain métropolisé est d'abord marqué par l'illimitation. Le temps des espaces finis est terminé - ce temps paisible où les campagnes et les villes se distinguaient nettement. L'urbanisation a composé des espaces en écume, ou en rhizomes, si l'on préfère. Les « mille plateaux » dont Deleuze et Guattari avaient eu l'intuition sont ceux des organisations urbaines, des systèmes territoriaux, plates-formes aux multiples ramifications, liés en permanence à tous les autres, en même temps que les liens entre chaque composant de chaque système et entre chaque composant d'un système et chaque composant d'un autre système sont aussi maximisés. C'est cela, l'illimitation métropolisée et métropolisatrice : non pas tant un marqueur physique qu'un symptôme de la montée en puissance du principe de la connexion généralisée entre toutes les réalités urbaines.

Une connexion généralisée

Cette prégnance de la connectivité, je l'appelle hyperspatialisation. Ce mot dénote à la fois l'accumulation, la surabondance mais aussi, et surtout, la systématisation de la connexion généralisée (tous les espaces sont liés à tous les espaces, comme on passe d'un site Internet à un autre par un hyperlien). On peut analyser en ces termes le développement effréné de la télécommunication interindividuelle, grâce à des instruments de plus en plus performants. L'hyperspatialisation est donc cette capacité de plus en plus universelle (tout acteur se connecte en tout instant et en tout lieu) qui caractérise l'urbain métropolisé.

L'illimitation est permise par la mobilisation, c'est-à-dire la systématisation de la mobilité des humains, des matières, des idées, des données et des informations comme principe de base de l'urbain métropolisé (en même temps que comme valeur sociale, politique, culturelle même). Une telle mobilisation systématique, qui s'est accompagnée d'une accélération (des échanges et des temps sociaux, marqués les uns et les autres par le nouveau primat de l'urgence), a subverti, on le sait, les cadres des systèmes productifs. La métropolisation est fondée sur la capacité des entreprises à jouer sur des différentiels de localisations relatives et à concentrer des centres décisionnels et de services découplés des unités productives. Elle est aussi fondée sur la circulation incessante des individus, des biens matériels et immatériels.

Cette mobilité accélérée n'atteindrait pas cette importance si elle ne s'accompagnait de la numérisation des sociétés. L'urbain est désormais numérique autant que matériel. Le développement de la sphère immatérielle, qui n'en est qu'à ses débuts, cette prolifération des données et des informations circulant sans cesse, « en temps réel », dans des réseaux dont l'architecture n'a pas grand-chose à voir avec les réseaux techniques matériels, est sans doute l'événement du siècle. D'ores et déjà, aucun fonctionnement urbain n'est envisageable sans le support et le secours du numérique.

Le standard de la séparation spatiale

On pourrait s'attendre à ce que l'espace de ce monde mobile et illimité soit ouvert, lisse, sans entraves, alors qu'il est marqué aussi par le succès planétaire du principe séparatif. La séparation spatiale des réalités sociales s'avère désormais un standard mondial et toutes les grandes activités connaissent une répartition en zones spécialisées où la multifonctionnalité est faible. Et au zoning fonctionnel s'ajoute la ségrégation, qui renvoie aux problèmes de répartition spatiale des groupes sociaux et des individus.

Un tel standard ne résulte pas uniquement de l'absence de volonté des pouvoirs publics de réguler véritablement l'organisation urbaine. Bien sûr, les opérateurs privés jouent un rôle majeur dans l'urbanisation et privilégient la mise en place d'îlots fonctionnels (d'habitat, de commerce, de loisirs...) qui cadrent le mieux avec leur logique économique et technique. Mais les autorités publiques, lorsqu'elles agissent, promeuvent aussi, le plus souvent, un aménagement en cellules fonctionnelles. Ainsi, la tendance forte à la privatisation des espaces n'est pas le seul carburant auquel s'alimente le principe séparatif.

Si le numérique s'annonce comme le phénomène marquant des prochaines décennies, l'individualisation fut celui des précédentes et restera une dimension fondamentale des sociétés urbaines. Il existe une histoire triple : celle de la constitution du soi moderne, du processus d'individuation et de subjectivation (instauration du sujet en tant que moi, doté d'une intimité), qui est parallèle et complémentaire de celle du mouvement d'individualisation (construction de l'individu en tant qu'élément de base du social et en tant que sujet de réflexivité) et de celle de l'actorialisation (promotion de l'individu en tant qu'acteur intentionnel, constructeur de son monde d'action). Ce triple mouvement est au cœur de l'urbanisation contemporaine. Accompagnant cette promotion de l'individu acteur, en même temps que procédant de la généralisation de la mobilité, la cosmopolitisation est un autre phénomène marquant. Il s'agit là de souligner que les organisations urbaines, de toute taille, sont marquées par la diversification de leur peuplement : les populations locales viennent désormais de partout, ou peu s'en faut - et l'on sait à quel point ce constat trouble les adeptes des identités de l'enracinement. Une telle ouverture, qui fait de chaque ensemble urbain un monde cosmopolite, n'est pas près de s'atténuer. On peut même penser que la chose va s'accentuer et qu'elle constitue un des indices les plus manifestes de la métropolisation généralisée.

La préoccupation environnementale

Autre processus, l'environnementalisation. Les années qui viennent de s'écouler ont provoqué une convergence des acteurs sociaux les plus variés autour de l'idée que la pensée et l'action urbaines entrent dans une nouvelle ère. On voit poindre les premiers impacts de la prise de conscience d'un impératif catégorique : agis en n'oubliant pas que chaque acte est facteur d'un état de nature urbaine, dont la qualité ou l'indignité pèsera sur l'habitabilité générale des lieux et des places. L'urbain métropolisé est alors à considérer comme une fabrique d'environnements, c'est-à-dire un système organisateur d'un état de nature spécifique, par insertion permanente des éléments biologiques et physiques dans l'arrangement spatial des réalités sociales. La chose n'est donc pas nouvelle, mais ce qui l'est, c'est la manière dont les acteurs sociaux se saisissent de l'objet environnemental pour construire leurs actions urbaines. Il n'y a pas aujourd'hui de pensée métropolitaine possible sans cette prise en compte environnementale et la vraie métropole s'invente sans doute dans une telle revendication et sa traduction en politiques et en stratégies ad hoc.

Puissance et vulnérabilité

L'organisation urbaine métropolisée accumule une puissance de plus en plus impressionnante - puissance à la fois démographique, technologique, économique, financière, politique et culturelle. Pourtant, il est frappant de constater que la vulnérabilité des systèmes urbains croît en juste proportion de cette puissance. Bien sûr, un optimiste insistera à raison sur le fait que peu de crises majeures adviennent. Chaque jour, des milliards d'êtres humains vivent leur vie urbaine, bon gré mal gré, sans drame, sans collapsus collectif notable. Mais un réaliste soulignera que, pour autant, les signes de fragilité de ces systèmes urbains sont manifestes à toutes les échelles et que les incidents systémiques sont peu maîtrisables aisément. Protéiforme, mobilitaire, technologique, économique, sociale, environnementale, la vulnérabilité se dresse en caractéristique majeure de l'urbain métropolisé.

Si la métropolisation est une caractéristique générale de l'évolution urbaine actuelle, seules des organisations capables de mettre en convergence les différentes dynamiques constituent des métropoles complètes. Cette mise en convergence doit être considérée comme le résultat des stratégies des acteurs sociaux, et notamment des acteurs institutionnels. Pour que la métropole existe, à mon sens, il faut qu'un récit métropolitain légitime soit construit et diffusé, qu'il structure la « sphère publique » locale autant qu'il s'exporte à d'autres échelles. Il faut en particulier que ce récit participe de la production de spécificité, c'est-à-dire parvienne à ce qu'une métropole donnée se distingue des autres métropoles et des autres villes, par la mise en scène singulière de ces attributs génériques qu'il est indispensable de posséder si l'on veut appartenir au club des métropoles internationales.

Une métropole serait donc une entité qui n'existe réellement que par les récits collectifs et les images qui la font exister comme telle, comme une « marque » urbaine aisément identifiable, quoique membre d'une même « famille ». Ce qui explique la volonté effrénée des acteurs métropolitains, partout, de construire des événements urbains spectaculaires, d'attirer des signatures architecturales et urbanistiques prestigieuses, de générer des développements économiques high-tech, d'organiser la réputation d'une ville autour d'emblèmes citadins, souvent utilisés par le tourisme. Tout cela fabrique de la métropole, cette ville comme toutes les autres mais qui peut, quant à elle, et c'est là sa différence, produire et médiatiser sa singularité.

  1. Je ne peux, dans le cadre de cet article, définir précisément les caractéristiques de ce type générique, me contentant d'indiquer quelques grands processus qui y participent.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2010-6/l-urbain-metropolise-en-voie-de-generalisation.html?item_id=3029
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