Michel GUENAIRE

est avocat au barreau de Paris et essayiste. Il est également membre du Conseil d'analyse de la société et du comité d'évaluation de l'Institut de l'entreprise.

La recherche de sens dans la vie professionnelle

La crise a ébranlé la confiance placée dans le capitalisme libéral. Après avoir pris conscience des excès auxquels a conduit celui-ci, il faut retrouver des points de repères et aider les jeunes générations à se doter de nouvelles valeurs, qui redonnent un sens à leur vie professionnelle.

La crise a créé un profond choc psychologique dans le monde de l'entreprise. La confiance placée dans le modèle libéral qui avait dominé l'économie des nations au cours des vingt dernières années a été ébranlée. Il y avait sans doute eu d'autres crises avant celle-ci, qui avaient révélé la fragilité intrinsèque et les excès commis par les acteurs du capitalisme libéral ; la crise de l'automne 2008 a provoqué un choc autrement plus redoutable, en intervenant après un long cycle de croissance qui avait définitivement installé la croyance dans les vertus d'un modèle censé devoir créer toujours plus de richesse. Cette crise a interrompu ce cycle, la croyance qui nourrissait les acteurs du capitalisme libéral, le but de leur action, le sens de leur vie professionnelle.

Les illusions du capitalisme libéral

Une génération d'étudiants est sortie de nos établissements d'enseignement avec l'idée que le capitalisme libéral était la seule voie du développement des nations, et l'implication dans celui-ci la seule voie du développement de soi. C'était après une période de l'histoire de l'Occident où un socialisme d'État avait bridé les énergies individuelles. Il fallait s'en libérer, dépasser le stade d'une organisation de la société qui avait tourné le dos à la liberté, ouvrir les frontières des nations au grand marché du monde. C'était en 1989, au lendemain de la chute du mur de Berlin, qui avait libéré les énergies à l'est du monde et disqualifié l'autre voie qu'avaient voulu représenter les économies socialistes. Une génération d'étudiants apprit que la liberté économique permettait à chacun de se réaliser.

Un nouveau sens de la vie professionnelle était trouvé. L'entreprise avait raison ; le travail était justifié ; le travail qui était réalisé au sein de l'entreprise promettait la distribution d'une vraie nouvelle richesse et non plus de la fausse ancienne richesse engendrée par les politiques sociales. Il y avait un pari de l'accomplissement de soi grâce à la redécouverte de la valeur du travail associée à celle de la liberté. Un tel pari n'eut cependant aucun recul et refusa tout sens critique. Il n'y a pas eu de correction, par la discipline des humanités, de la faveur brusque pour les valeurs du travail, de l'indépendance individuelle et de la création de richesse, dans les programmes de nos meilleures écoles. Un nouveau conformisme moral est né du triomphe de ces valeurs. On n'aida pas d'ailleurs la nouvelle génération à débattre du monde dans lequel on l'installait, puisque, au-delà de nos établissements d'enseignement, la classe politique, les responsables économiques et les médias encensaient le veau d'or du matérialisme économique. Ce conformisme ressembla vite à une fuite en avant. Il se doubla d'une sorte de cynisme, voire d'immoralisme, puisqu'on ne voulait plus voir d'autre fin que la réussite individuelle, ni surtout regarder en arrière du côté des projets politiques. Un conformisme moral désignait un conformisme immoral.

Un conformisme immoral

Où trouver meilleure illustration de ce conformisme que dans le milieu dense et si caractéristique des moeurs du capitalisme des vingt dernières années que représentèrent les banques d'affaires ? La faillite de la banque d'affaires Lehman Brothers fut à ce titre un exemple. Créée en 1850 par les frères Henry, Emmanuel et Mayer Lehman, originaires de Rimpar, en Bavière, et spécialisés tout d'abord dans le commerce du coton en Alabama, elle était devenue l'une des cinq grandes banques d'affaires de Wall Street, aux côtés de Goldman Sachs, Morgan Stanley, Merrill Lynch et Bear Stearns. Elle comptait soixante filiales dans le monde et employait vingt-huit mille salariés. Son credo : « Le risque, encore et encore », comme l'écrivit Lawrence McDonald, ancien vice-président de la banque dans son livre Un colossal fiasco du bon sens : l'effondrement de Lehman raconté de l'intérieur 1. Cette banque annonçait 19 milliards de dollars de bénéfices en 2007, dont la moitié était distribuée en bonus aux cadres. Elle avait une filiale spécialisée en prêts subprime, activité pour laquelle une autre des cinq, Bear Stearns, avait été rachetée par JPMorgan Chase en mars 2008. À la fin du premier semestre 2008, Lehman Brothers annonçait 2,8 milliards de pertes. Le 15 septembre, elle faisait faillite. Ses salariés quittaient leurs bureaux avec leurs affaires dans un carton, après vingt ans de travail sans limites, comme une drogue pour la plupart d'entre eux.

Ce symbole est un excès. Tout le monde n'a pas travaillé au cours des vingt dernières années comme chez Lehman Brothers, ni gagné ce qu'ont gagné ses salariés. La fin de cette institution renommée parmi les banques d'affaires, dont le rôle fut une création de richesse virtuelle aux côtés de l'économie réelle, a démontré l'absence de raison du développement de ce versant du capitalisme libéral.

La création de la valeur boursière de cette banque était fictive, ses actifs précaires, l'énergie dépensée par ses salariés proprement insensée. Les ennuis de Goldman Sachs, poursuivie au mois d'avril 2010 par l'autorité des marchés boursiers américaine pour s'être enrichie aux dépens de ses clients au plus fort de la crise des subprimes, pourrait confirmer le diagnostic. Ce capitalisme était et reste privé de sens.

Une absence de morale

Ce défaut de sens résulte en premier lieu de l'enfermement des acteurs de ce capitalisme dans un univers séparé du reste du monde et de leur confiance aveugle, voire orgueilleuse, dans les mécanismes de création de richesse qu'ils avaient mis en place au sein des institutions financières. Ces acteurs ont construit de toutes pièces des modèles économiques à partir de calculs de probabilités et du support de la titrisation juridique. Il s'agissait de modèles parfaitement théoriques, dont l'usage fut de surcroît irréel et déboucha sur des opérations à haut risque. Il y eut une véritable inconscience des conséquences de l'usage de ces modèles, parce qu'il n'y eut pas de limites tangibles rencontrées par les auteurs de ces modèles. Le monde virtuel n'a pas de limites comme le monde physique.

Ce défaut de sens résulte en second lieu d'une absence de morale. Il ne faut pas entendre celle-ci comme un catéchisme arrêté de valeurs limitant les choix et la liberté de l'homme. La morale que j'invoque est une éducation qui conduit à une préparation à l'exercice d'un métier. Il faut l'entendre comme l'institution d'une responsabilité de soi dans la vie professionnelle. Le sens de la mesure doit être appris dans la recherche des gains et celui de la relativité, dans le but de cette recherche au sein d'une vie. Le capitalisme déréglé de marché, que certains ont nommé un capitalisme de cupidité, était et demeure, de ce point de vue, très loin du premier libéralisme.

Le libéralisme a été historiquement attaché à un code moral. La valeur de la liberté exigeait une responsabilité de l'individu. Le vrai fondement de la liberté conquise contre l'absolutisme au XVIIIe siècle était la confiance dans une autonomie morale de l'individu. Les libéraux du XIXe siècle avaient traduit celle-ci dans une régulation stricte des talents au sein d'une société qui devint la société libérale. Des devoirs étaient attachés à la conduite des hommes. Il ne pouvait pas y avoir de liberté sans éducation de l'individu. De François Guizot à Alexis de Tocqueville, en passant John Stuart Mill, les libéraux classiques avaient jugé la liberté de l'homme inséparable d'une morale de l'homme.

Retrouver le sens perdu de la vie professionnelle

Notre époque a pris la liberté, mais a rejeté la morale. Le travail, la recherche de la richesse, la dépense physique au travail entretiennent une illusion, mais n'ont plus de sens. Des repères trop substantiels ont été perdus : le temps (beaucoup trop de décisions sont prises sous la dictature du court terme et gâchent les investissements à long terme), une vision générale des problèmes (les décisions sont prises sous un angle microéconomique, hors la prise en compte des agrégats macroéconomiques), le respect de l'autre (les investissements des entreprises ont voulu trop longtemps ignorer la culture des pays au sein desquels ceux-ci étaient réalisés).

La recherche de sens dans la vie professionnelle passe par une nouvelle relation à la valeur du travail, dont les programmes de nos établissements d'enseignement doivent se ressaisir. Le monde de l'entreprise restera celui qui crée la richesse des nations, mais il ne doit pas avoir raison à tout prix, et dans la société il doit prendre sa place à côté de l'État ; le travail au sein de l'entreprise ne peut pas être réduit à la recherche du gain personnel, mais doit être partagé avec d'autres pour la réussite d'un projet collectif ; la richesse doit bien être comprise comme étant une valeur réelle et non immatérielle. Il faut aujourd'hui replacer les nouvelles générations qui sortent de nos établissements d'enseignement dans le relativisme déduit de ces recadrages, un relativisme proprement moral, loin du mysticisme économique, qui est un absolutisme immoral.

Le souvenir d'une génération conquise par un modèle économique libéral qui n'avait plus rien de commun avec le premier libéralisme appartient à un passé révolu. Il lui faut retrouver le sens perdu de la vie professionnelle. Travailler sera toujours travailler pour gagner sa vie, mais aussi rester soi-même et être meilleur que soi avec les autres.

Cette force nouvelle à acquérir dans la vie professionnelle sera le gage d'un meilleur comportement des hommes et des femmes dans l'entreprise de demain, lui-même garant des meilleurs choix qui doivent porter la croissance de chaque entreprise.

  1. . Lawrence G. McDonald et Patrick Robinson, A Colossal Failure of Common Sense : The Inside Story of the Collapse of Lehman Brothers, New York, Crown Business (Random House), 2009.
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