Christian BLANC

est secrétaire d'État chargé du Développement de la région capitale.

Grand Paris : ce que l'État veut faire

La question que me pose la revue Constructif dicte le fil de mon propos : « Grand
Paris : ce que l'État veut faire
». L'interrogation est simple et directe. J'essaierai que la réponse le soit tout autant.

La première partie de cette réponse pourrait être de s'interroger sur la notion de « Grand Paris », tant l'association de ces deux mots forme un objet bien mal défini. Le Grand Paris est une idée ancienne que chacun habille du manteau de son expérience et de son imaginaire. Cette situation un peu poétique a agrégé un consensus illusoire autour du Grand Paris. Chacun approuve ce principe parce que chacun croit qu'il sera à l'image de son rêve. Comme dans Le Petit Prince, tant qu'on se borne à dessiner la caisse, tout le monde trouve le mouton parfait, mais dès qu'on en trace les contours, les mêmes se récrient aussitôt qu'il a les pattes trop courtes, le ventre trop gros ou la mine trop triste. Alors quel Grand Paris voulons-nous ?

Un projet d'intérêt national

Le projet du Grand Paris que l'État porte aujourd'hui n'a rien à voir avec ce qu'avaient fait Haussmann et Napoléon III. Avec cinq ou dix arrondissements de plus, Paris serait sans doute plus gros, mais il ne serait toujours pas le Grand Paris. L'Histoire, ici, nous offre des leçons et pas des modèles. Ce n'est pas dans la répétition du passé, mais en épousant la modernité du monde et de ses mécanismes, qu'a été défini notre projet pour le Grand Paris.

Ce projet, cette ambition de l'État pour la région capitale, le président de la République l'avait évoqué en juin 2007 à Roissy aux côtés du maire de Paris, Bertrand Delanoë, puis en septembre 2007 lors de l'inauguration de la Cité de l'architecture et enfin, en mai 2008, dans la lettre de mission qu'il m'adresse en me confiant la charge du secrétariat d'État au Développement de la région capitale. Dans cette lettre, il assigne comme objectif à l'équipe que je conduis « de permettre à la France de tenir son rang dans la compétition des territoires, en faisant de sa capitale une "ville-monde" ouverte, dynamique, attractive, créatrice de richesses et d'emplois, qui constitue pour la nation un atout décisif dans la compétition économique du XXIe siècle ».

En évoquant la place de notre pays dans le monde, le président de la République souligne que le Grand Paris, « ville-monde » puissante, séduisante, magnétique, ne peut pas être une île... même de France. Il doit au contraire battre au rythme du pays, soutenir la croissance nationale et insuffler une vitalité nouvelle à tout le pays. Toutes les villes de France seront plus fortes parce qu'elles fonctionneront en réseau avec une « ville-monde » puissante et attractive.

C'est pour cela, parce que le Grand Paris est un enjeu qui intéresse tout le pays, un projet d'intérêt national, que l'État est légitime à avoir une ambition et un projet pour celui-ci.

L'engagement de l'État

Pour en revenir à la question exacte qui m'est posée en titre, il ne suffit pas de savoir ce que l'État veut pour le Grand Paris, mais bien ce que l'État veut faire pour le Grand Paris. Car, et c'est une nouveauté, l'État sur ce sujet est décidé à agir, à faire, à assumer ses responsabilités. En faisant cela, il ne remet en cause aucune part des prérogatives des collectivités locales, mais il prend celle qui lui incombe dans un projet qu'il porte à la dimension d'un enjeu national.

Cet engagement de l'État est aussi résolu et ferme dans son intention qu'il est attentif et humble dans son action. La région capitale n'est pas une souris de laboratoire qu'on peut distordre et malaxer en tout sens. Ce n'est pas un concept désincarné sur lequel les démiurges en chambre peuvent exercer leur goût pour l'absolutisme, parfois génial, mais souvent ravageur. La région capitale est marquée par la légende des siècles. Paris n'est pas Brasilia et le Grand Paris ne peut pas se concevoir comme une construction ex nihilo, hors de ce qu'il représente et de ce qu'il nous transmet. Pour le meilleur et pour le pire.

Le meilleur, c'est une des plus belles villes du monde, deux mille ans d'histoire passionnée et un nom qui résonne comme une légende universelle. Ce sont des talents et des traditions qui se confrontent souvent avec bonheur à la modernité et une certaine idée de l'art de vivre entre culture et loisir.

Le pire, ce sont des zones urbaines de plus de 100 000 habitants dans un état de misère et de décomposition sociale qui font honte à notre démocratie. C'est l'étalement urbain qui grignote les espaces naturels et les enfouit sous des nappes sans âme, sans caractère, sans personnalité. C'est le zoning qui a morcelé le territoire et créé le fossé qui entrave la ville de Paris et l'isole. C'est un réseau de transports qu'on a conduit, faute d'investissement et d'ambition, jusqu'à l'asphyxie. C'est une capitale économique qui manque cruellement de grands lieux, réputés mondialement, de création de richesse et d'innovation.

Ce pire, ce meilleur et tout le reste constituent notre héritage. Nous ne pouvons ni l'ignorer ni le renier. Et c'est à partir de ces forces et de ces faiblesses que nous devrons faire le Grand Paris, ville-monde ouverte, dynamique et attractive.

Un espace équilibré

Pour cela, et c'est un point sur lequel à peu près tout le monde s'accorde, il faut organiser la métropole autour de plusieurs noyaux urbains puissants, susceptibles de contrebalancer la force d'attraction de Paris. Aujourd'hui, le territoire de la région capitale est construit autour d'un noyau unique, Paris, qui dessine autour de lui des cercles de plus en plus vastes : première couronne, deuxième couronne, etc.

Un chiffre suffit à prendre conscience de cette situation : la banlieue parisienne aujourd'hui compte autant d'habitants que les quatorze plus grandes villes françaises moins Paris. C'est-à-dire qu'il y a autant d'habitants dans les communes de la banlieue parisienne qu'à Marseille, Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Toulouse, Lille, Nantes, Nice... Et pourtant, de cette population considérable n'émerge aucune ville qui ait un rayonnement important, tant la force de Paris absorbe la lumière de la métropole.

La métropole du Grand Paris que nous voulons faire sera un espace équilibré autour de plusieurs pôles urbains. Ces pôles ne peuvent plus être conçus, au XXIe siècle, comme des villes nouvelles. À contre-courant de la tentation de la feuille blanche, il faudra souligner ou restituer leur histoire et leur personnalité aux lieux. Mais il faudra dans le même temps que ces territoires développent, dans les activités en lien avec ce qui fait leur identité et leur richesse, un niveau d'excellence qui leur confère une visibilité et une réputation mondiales.

L'exemple de la Plaine Saint-Denis

C'est parce qu'ils auront des racines fermes et solides que ces territoires pourront croître et étendre leurs branches. Prenons l'exemple du territoire de la création. Depuis plus d'un siècle, depuis les premiers studios de cinéma et le tournage de La Grande Illusion, depuis la fabrique des pianos Pleyel et l'orfèvrerie Christofle, ce territoire a une histoire et une tradition de création. Aujourd'hui, cette histoire se poursuit et se construit avec les recherches et les audaces de son temps. Le slam, le rap, le graff, le hip-hop, les effets spéciaux et les arts numériques ont connu ici quelques-unes de leurs meilleures expressions. Dans ce creuset, la diversité des origines est un atout et c'est au point de rencontre des cultures, des traditions et des goûts que naissent les meilleures inspirations.

Les communes autour de Saint-Denis abritent une multitude de petits acteurs de la création dans tous les domaines : artistes peintres, infographistes, musiciens, cirques, studios d'enregistrement, plateaux de télévision, etc. En partant de cette richesse, réelle, mais invisible car éparpillée, ce que nous voulons construire avec les maires des communes concernées, c'est un territoire de la création qui démultipliera le potentiel des acteurs locaux en créant un environnement fertile. Car si la création ne se décrète pas, ce que l'État peut faire, en revanche, c'est créer les conditions de son épanouissement.

Il peut créer un environnement propice dans lequel chacun se rencontre, se parle et s'enrichit mutuellement. Un environnement au sein duquel les ateliers de sellerie d'Hermès travaillent avec les écuries de Zingaro. Il peut construire des résidences de peintres, de sculpteurs et de photographes autour de la Cité du cinéma. Il peut installer l'école Louis-Lumière près de l'académie Fratellini et construire des bureaux pour des infographistes près des studios de tournage. Il peut ouvrir un grand campus universitaire des sciences de l'homme - le campus Condorcet - pour qu'universitaires, entreprises, praticiens et artistes travaillent ensemble. Il peut aussi assurer le rayonnement international de ce lieu pour que le nom de ces communes résonne comme un synonyme de création et d'inventivité sur toute la planète.

Il peut enfin, et surtout, faire que ce grand centre urbain, fier de son passé, de son caractère et de son génie particulier, soit un centre, une destination et pas un appendice de Paris. Le réseau de transport que l'État veut faire doit libérer la métropole de son schéma radioconcentrique. Pour que le territoire de la création soit une planète et pas un satellite, il doit être au centre, il doit être un centre. À la gare internationale de Pleyel, pourront partir et arriver les TGV vers Londres, Bruxelles, Amsterdam. Avec le réseau de métro automatique, le territoire de la création sera à quelques minutes du centre de Paris, mais aussi de La Défense, de Roissy... Pour les habitants du Grand Paris, pour tous les Français et pour le monde entier, le territoire de la création sera ainsi une destination. Un pôle urbain fort, puissant, attractif, un point de rééquilibrage de la métropole.

Déjà neuf territoires de projet

Ce travail d'unification, ou plutôt d'agglomération au sens premier du terme, de pôles urbains unis autour d'une histoire, d'une situation, d'une image et d'une activité, nous le conduisons en plusieurs points de la métropole. Ce qui est en train de s'inventer au nord dans le territoire de la création autour de Pleyel est aussi à l'œuvre à l'est autour de la cité Descartes avec la ville en mouvement. À l'ouest sur le plateau de Saclay et sur un grand pôle urbain autour de La Défense, de Rueil-Malmaison à Colombes. Au sud, autour de Villejuif et Rungis avec la santé dans la vallée des biotechnologies. Mais aussi autour du Bourget et du parc de La Courneuve : à Roissy, à Clichy-Montfermeil, à Achères...

Au total, neuf territoires font - pour l'instant - l'objet de projets de développement. Ces « territoires de projet » renforcent le Grand Paris dans son ensemble et sont les axes d'un développement qui préserve et valorise les espaces naturels de la métropole. Ces territoires, reliés entre eux par un réseau rapide et fiable, brisent le dessin en rayons de la métropole. Ils permettent d'en finir avec le centre unique qui fait qu'on mesure l'éloignement d'un lieu à la distance qui le sépare de la place du Châtelet. Avec le Grand Paris, celui qui vit à Drancy ne sera plus loin du centre, il sera juste à côté de la « centralité » de Paris-Le Bourget.

C'est en priorité autour de ces territoires de projet que se construira la réponse aux besoins de logement de l'agglomération. Densifier la ville autour de secteurs-clés, c'est permettre la préservation des espaces naturels dans d'autres. L'espace métropolitain est un univers de densités différentes, alternant les zones légères et les zones plus compactes. Ce sont autour de ces centralités et des quelque quarante gares qui jalonneront le parcours du réseau de métro automatique qu'avec les maires et tous les élus locaux, il conviendra de développer des constructions modernes et agréables. Une offre ambitieuse de logement renforcera la ville et facilitera la vie des habitants en assumant un autre choix que l'étalement pavillonnaire et un accès facile à des transports en commun fiables et confortables.

Une « ville-monde »

Ces neuf territoires de projet devront permettre au Grand Paris d'être un formidable moteur de croissance. Les domaines dans lesquels s'exerceront les excellences des territoires de projet sont des secteurs stratégiques pour l'emploi et la croissance de l'économie française : énergie, mobilités, numérique, santé, construction, tourisme, logistique, biotechnologies... Dans chacun de ces domaines, l'organisation des territoires en cluster et les liens avec la recherche et la formation devront permettre d'atteindre des niveaux d'excellence mondiale. Cet objectif de croissance est une des conditions sine qua non de la réussite du projet urbain. Sans effets majeurs sur l'emploi, les investissements, la création de richesse et, partant, sa redistribution, il n'y a pas de projet ambitieux et solide. Voilà pourquoi le Grand Paris ne peut être réduit ni à un réseau de transports, ni à des pôles économiques, ni à l'urbanisme des territoires. Voilà pourquoi ce projet est un projet global.

« Ce que l'État veut faire », c'est cette « ville-monde » qui attire et qui rayonne. Le projet du Grand Paris a une idée claire du but qu'il veut atteindre et de la route qu'il doit suivre. Grâce à la loi récemment votée, il dispose d'un cadre réglementaire adapté et, avec la Société du Grand Paris, il a un outil performant pour la conduite de ses grands chantiers. Voilà « ce que l'État veut faire ». Mais il ne veut et ne pourra rien faire sans les acteurs de ces territoires ; sans l'implication des maires, des conseillers généraux et régionaux, des entreprises, des associations et de tous les citoyens.

Le Grand Paris est le projet d'une génération. C'est avec la mobilisation et le soutien de tous que nous pourrons construire une métropole équilibrée et unie. Une capitale mondiale de l'art de vivre ensemble.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2010-6/grand-paris-ce-que-l-etat-veut-faire.html?item_id=3032
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