Jean-Claude BESSON-GIRARD

est peintre, écrivain et directeur d'Entropia, revue d'étude théorique et politique de la décroissance.

Arrêtons les métropoles et cessons de croître !

Les grandes villes se sont coupées de l'environnement qui les nourrissait. Concentrations de pouvoir économique et financier, mais aussi de pauvreté, elles se sont enlaidies et sont de plus en plus reliées à des modes de vie « intenables » dans la durée. Heureusement, de nouveaux projets commencent à dessiner un autre avenir collectif.

Les villes naissent, croissent, décroissent et meurent, comme nous. Leur durée de vie est variable, comme pour nous. La fascination pour les villes anciennes tient, peut-être, au fait que ceux qui les bâtirent ou y vécurent n'ont pas renié leurs prédécesseurs, ni méprisé leurs successeurs. Le goût des autres et de la vie de leurs sociétés a su y renouveler les paradoxales relations entre la pérennité de l'art et l'éphémère du pouvoir. Dans la durée, leur beauté s'est unie à l'aura de leurs morts.

Selon sa signification d'origine, qui appartient à l'histoire religieuse, une métropole est une ville pourvue d'un archevêché où réside un métropolitain. Une métropole est donc un lieu de pouvoir. Elle concentre pouvoir et population. Par extension, si l'on peut dire, le mot désigne la capitale d'une région, d'un État ou d'une activité spécifique, mais aussi la « mère patrie » pour les « expatriés » ou pour les États possédant des excroissances ultramarines.

Aujourd'hui, les métropoles sont des agglomérations qui concentrent les pouvoirs économiques et financiers de la planète. Longtemps due au contrôle d'un territoire, la puissance des grandes métropoles repose maintenant sur l'attractivité de leurs performances de prestige. Leur compétitivité se mesure au prix du mètre carré privatif. Celui-ci contribue à sélectionner une catégorie de vainqueurs adaptés, puis à définir leur implantation métropolitaine. D'ailleurs, il est significatif de constater que la concentration des constructions relève de moins en moins de besoins économiques ou sociaux traditionnels et de plus en plus de la pure spéculation financière.

Toutefois, le visage réel des concentrations urbaines ne se réduit pas à cet aspect des choses et personne ne peut nier aujourd'hui la situation critique de nombreuses métropoles. Elle est liée à une accumulation tout aussi concentrée de problèmes, notamment sociaux et culturels, qui creusent dangereusement le fossé entre privilégiés et relégués, entre centre et périphérie. Et pourtant, on a souvent l'impression que tout se passe comme si rien ne venait troubler les habitudes et les certitudes. Comme s'il suffisait d'ajustements techniques et économiques pour résoudre les dysfonctionnements apparus çà et là. La frénétique activité d'adaptation des métropoles aux problèmes qu'elles sécrètent continûment est justement ce qui empêche de voir le caractère systémique des difficultés émergentes.

L'oubli de la nature

Pour comprendre la portée et les conséquences du phénomène d'urbanisation, il convient de se replacer dans une perspective historique de longue durée. À l'époque moderne, le début de l'extension/expansion1 de l'urbanisation correspond à la naissance de la civilisation thermo-industrielle, c'est-à-dire à la seconde moitié du XVIIIe siècle, en Angleterre, selon un schéma qui va se reproduire quasiment à l'identique en se mondialisant peu à peu.

Depuis que les villes du XIXe sont sorties des anciennes limites au-delà desquelles elles ont construit sur les territoires fertiles qui étaient antérieurement dévolus à leur alimentation, elles se sont éloignées de la connaissance sensible des cycles biologiques et nourriciers.

Ainsi, dans le cas de Paris, le transfert, en 1969, du marché central des Halles à Rungis a été bien davantage qu'un ajustement technique lié à l'accroissement du volume des échanges alimentaires pour nourrir une population décuplée. Ce fut l'effacement, au cœur même de la ville, du lien direct et sensible avec sa nourriture et avec la richesse de sa mixité sociale. Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le déplore, ce fut un point de rupture avec une forme de civilisation.

Comme marqueur symbolique, cette coupure fait partie d'un processus global, actif sur une longue durée, de dégradation de la faculté de sentir. Or « la faculté de sentir » est la signification étymologique du mot esthétique. Il en est résulté un phénomène progressif d'an-esthésie pouvant expliquer pourquoi, entre autres conséquences, le monde s'est enlaidi considérablement depuis deux générations sans provoquer de réactions notables. Cet enlaidissement du monde, auquel certaines formes d'architecture et d'urbanisme ont largement contribué, a atteint son paroxysme sous la double pression de l'utilitarisme et de la consommation de masse, quand la « grande distribution » est devenue le vecteur principal de l'« aménagement » cloné des territoires suburbains.

Dès qu'une ville oublie le site et la situation de sa naissance, de son développement et de son seuil d'équilibre, elle perd la relation aux ressources naturelles qui l'environnaient et lui assuraient, dans la longue durée, son approvisionnement. Cette question de l'oubli de la nature est devenue cruciale dans la transformation des métropoles. En effet, s'il apparaît que le problème de l'évolution des manières de se loger, de travailler et de se déplacer a été très présent dans l'élaboration des « sciences urbaines », celui de l'autonomie alimentaire des territoires urbains semble avoir été oublié depuis plusieurs décennies. Ou, plus précisément, on pourrait dire que la résolution de ces problèmes a été laissée à la « main invisible du marché », par l'intermédiaire de l'agriculture productiviste, de l'industrie agroalimentaire et des transports incessants de marchandises afférents à ce choix. Un tel « laisser-faire » peut-il durer ? Il est permis d'en douter quand on prend en compte, d'une part, les incertitudes énergétiques pesant sur la pérennité de ces flux et quand on sait, d'autre part, que le monde est engagé dans une baisse de la production agricole2 qui pourrait, pour le moins, interférer gravement sur l'approvisionnement des métropoles en nourriture.

La question des limites des métropoles

Qu'on l'aborde maintenant ou plus tard, la question des limites de l'extension/expansion urbaine se pose ou se posera. La crise dite écologique ne date pas d'hier, mais ses impacts sur la vie quotidienne, en milieu urbain, d'une majorité de nos contemporains jouissant d'un mode de vie à l'occidentale ne se font réellement sentir que depuis peu. L'augmentation exponentielle des inconvénients et périls en tous genres apparaît de plus en plus reliée à des modes de vie intenables dans la durée, comme ceux qui affectent l'alimentation, la santé, le travail, l'éducation ou les transports. Seule une minorité de privilégiés peut espérer échapper à cette évolution contraignante, ce qui ne manque pas d'accroître la « fracture sociale ». Sous la pression des faits, une part grandissante de l'opinion a commencé à douter sérieusement que toujours plus égalait toujours mieux, car, au-delà d'un seuil de satisfaction des besoins fondamentaux, à quoi sert la croissance si elle ne rend pas plus heureux ?

La crise de croissance urbaine ne date pas d'hier non plus. La première façon d'y répondre a relevé d'un « urbanisme d'ajustement », consistant à répondre le moins mal possible à un phénomène jugé fatal et irréversible, et, mieux encore, à l'anticiper. Sans nier l'utilité de cette approche visant à répondre à des problèmes immédiats ou à moyen terme, il est apparu de plus en plus évident que les difficultés liées à la démesure urbaine croissaient plus vite que les réponses avancées pour les résoudre.

La seconde approche est éclairée, en particulier, par le constat de fragilisation des écosystèmes, consécutive à l'urbanisation du monde. Il prend acte que l'époque est révolue où l'on pouvait identifier, décrire et résoudre le « problème urbain » en l'isolant comme s'il s'agissait d'un phénomène étanche à d'autres questions vitales. Comment est-il possible, par exemple, de prendre position dans la guerre des métropoles sans considérer, comme nous l'avons évoqué plus haut, le problème crucial de leur approvisionnement alimentaire ? Cette question est elle-même en relation avec la détérioration de la qualité des aliments issus de l'industrie agroalimentaire, la destruction de l'humus, la raréfaction et le renchérissement des ressources fossiles, sans parler du traitement des déchets urbains en croissance exponentielle.

Mais ces considérations, qui articulent écologie urbaine et économie, sont elles-mêmes insuffisantes pour permettre une compréhension globale de la métropolisation planétaire. Il convient également de les mettre en rapport avec la concentration des pouvoirs et des savoirs, comme avec les phénomènes de ghettoïsation qui induisent de flagrantes inégalités sociales propres aux grandes métropoles. Toutefois, nous n'évoquons pas seulement ici la nécessité d'une approche pluridisciplinaire et transdisciplinaire des réalités complexes et mouvantes, attachées à ces grandes conurbations. Car, au-delà de ces approches indispensables, n'est-il pas légitime d'estimer que rien de désirable, en urbanisme comme ailleurs, ne peut s'envisager sans poser la question d'une refonte globale du système économique et politique dans lequel nous vivons ?

Quand le phénomène humain se confond désormais avec le phénomène urbain et quand la démesure du second vient à menacer la fragile pérennité du premier, ne faut-il pas avoir le courage de s'interroger collectivement sur l'implication de notre mode de vie et réexaminer les croyances sur lesquelles il se fonde ? Parmi celles-ci, la foi dans la croissance économique sans limites est centrale. Elle revêt un caractère dogmatique, au point que le seul fait d'en parler ainsi vous rejette immédiatement dans la géhenne de l'obscurantisme.

Et pourtant, quand nos perceptions, nos analyses et nos réflexions convergent toutes vers le sentiment que l'humanité est dans une impasse, sauf à fuir toute responsabilité, avons-nous d'autres options que celle de chercher et de trouver une autre voie ? Certains ont cru au « développement durable », mais il faut aujourd'hui admettre que cette noble cause ne fut qu'un prélude à l'extension planétaire des marchés et à la mondialisation de l'économie.

De la compétition à la coopération

Si la compétition économique internationale est devenue la cause principale de la croissance des métropoles, cette rivalité n'est pas soutenable à terme, pour des raisons qui ne découlent pas d'une lubie idéologique, mais d'un constat d'impossibilité. Il est d'ores et déjà chimérique de réunir, pour près de sept milliards de terriens, les conditions permettant de posséder le niveau de vie actuel des plus privilégiés. Il faudrait les ressources de plusieurs planètes. La croissance des métropoles ne peut pas être un objectif souhaitable. D'autres « modes de ville » sont possibles, qui offriront à leurs habitants une qualité de vie fondée sur la sortie de la consommation à outrance et de l'économisme. Les villes comme les idées évoluent. De nouveaux imaginaires, qui ont renoncé au modèle prométhéen, se développent et ont tendance à contrecarrer les excès de plusieurs décennies de démesure. L'entraide et la solidarité retrouvent un droit de cité. Loin des projecteurs et des médias dominants, de nombreuses expériences commencent à dessiner un autre projet collectif. La désurbanisation de vastes zones urbaines est en cours, tandis qu'une renaissance qualitative est en train de se développer, à l'exemple des shrinking cities 3, des villes qui rétrécissent.

Si nous désirons vraiment construire un monde viable et vivable pour tous, il nous faut renoncer sans tarder à certaines habitudes de penser et d'agir. À moins d'accepter les violences qu'engendrerait inévitablement son rejet, la coopération doit remplacer la compétition en tous domaines. Les villes, cessant de croître, inventeront une nouvelle urbanité à échelle humaine qui signera, enfin, l'accès à l'âge de raison d'une humanité ayant répudié sa volonté de domination totale sur la nature.

  1. L'extension urbaine est comprise ici comme son empiètement dans l'espace, nourricier à l'origine, qui entoure la ville. L'expansion signifie plutôt une phase de croissance économique rapide pouvant aller jusqu'à l'explosion.
  2. Source : © 2009 Éric de Carbonnel : http://www.marketskeptics.com
  3. Voir le très bon site www.shrinkingcities.com 
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2010-6/arretons-les-metropoles-et-cessons-de-croitre.html?item_id=3038
© Constructif
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