Pierre VELTZ

est délégué ministériel pour le Développement du cluster de Saclay.

Quel avenir pour les métropoles ?

Le monde se présente de plus en plus comme un réseau d'aires métropolitaines échangeant entre elles. Ce phénomène est accentué par le développement de l'économie de la connaissance et concerne des métropoles de toutes tailles, pour lesquelles l'avenir passe par une meilleure gouvernance et une bonne qualité de vie.

La métropolisation du monde est en marche. Les grandes villes concentrent une part croissante de la richesse et du pouvoir (et aussi de la pauvreté) sur l'ensemble de la planète : pas seulement les mégapoles proprement dites, les agglomérations dépassant les 10 millions, mais aussi et surtout les villes qui comptent entre 1 et 10 millions d'habitants. Ces villes s'organisent d'ailleurs de plus en plus en grappes formant de grandes régions métropolitaines, regroupant des agglomérations de taille variée au sein de tissus plus ou moins continus (la côte du Japon entre Tokyo et Nagoya ; la région de San Francisco et celle de Los Angeles ; le corridor de la côte est américaine ; la rivière des Perles et Hong Kong en Chine, etc.). Grosso modo, ces grandes régions métropolitaines regroupent un dixième de l'humanité. Mais elles concentrent près de la moitié du PIB mondial et les trois quarts de la création de technologie !

Ainsi, la représentation courante que nous nous faisons de la géoéconomie du monde est largement faussée. Nous continuons à voir le monde comme un assemblage, ou une mosaïque, d'économies nationales, alors qu'en réalité le monde se présente de plus en plus comme un réseau d'aires métropolitaines échangeant entre elles, en ignorant plus ou moins les frontières nationales et en oubliant plus ou moins les régions intermédiaires. Attention : cela ne signifie pas que les États sont hors jeu ; ils restent, de loin, les acteurs les plus puissants du monde, mais ils sont en tension avec les grandes villes, ou bien alors à leur service...

Toutes proportions gardées, ce monde structuré par de grandes régions urbaines en réseau, souvent maritimes ou liées à de grands deltas, est d'ailleurs proche de celui que décrivent les historiens quand ils s'intéressent aux périodes précédant la révolution industrielle et le formatage du monde en États-nations et en « économies nationales » qui s'est opéré au XIXe siècle et au XXe siècle, et ce, aussi bien en Europe qu'en Asie (Chine, Inde, etc.). Voici le fait majeur : la métropolisation et la mondialisation sont deux faces d'une même médaille. Et, pour des raisons qu'il serait trop long de développer ici, cela est d'autant plus vrai que le centre de gravité de l'économie se déplace vers ce qu'on appelle l'économie de la connaissance. Plus les activités sont à haute valeur ajoutée intellectuelle, plus elles ont tendance à se concentrer. Ces constats posent une multitude de questions, dont certaines sont récurrentes dans le débat public sur ces sujets. Je voudrais ici, brièvement et schématiquement, en aborder trois.

L'Internet ne va-t-il pas inverser cette tendance à la métropolisation ?

Pourquoi continuer à s'agglomérer dans des métropoles, alors que les possibilités de coopérer et de communiquer en ignorant les contraintes des lieux et de la proximité géographique ordinaire sont en pleine explosion ? Il est évidemment impossible de prévoir les répercussions à moyen terme de la révolution numérique, qui est bien un changement global de paradigme. Mais les signes actuels montrent que, loin d'inverser la tendance dominante à la polarisation, l'Internet la renforce. Et s'il fallait parier, je parierais sur le maintien de cet apparent paradoxe plutôt que sur son effacement. On notera au passage que cette situation n'est pas nouvelle. Chaque fois que les moyens de communication ont franchi un nouveau seuil d'efficacité, les experts ont imaginé que cela allait permettre de répartir davantage les activités dans l'espace. Et chaque fois, c'est le contraire qui s'est passé. Le meilleur exemple historique est celui du chemin de fer au XIXe siècle, qui a conduit, notamment dans des pays neufs comme les États-Unis, à une polarisation sans précédent.

Que constate-t-on aujourd'hui ? D'un côté, on voit que la révolution numérique permet une fragmentation organisationnelle et spatiale de plus en plus poussée des activités économiques et des chaînes de valeur, qui forment des écheveaux très ramifiés et perpétuellement mouvants de flux à l'échelle mondiale. Et pourtant, prise globalement, cette immense pelote de flux reste géographiquement lisible. Le monde n'est pas un Jackson Pollock ! Car, d'un autre côté, la structuration spatiale s'appuie de plus en plus sur des pôles métropolitains, qui ne sont pas du tout des systèmes économiques ou sociaux fermés sur eux-mêmes, mais au contraire des commutateurs, des hubs, où ces flux se croisent de manière (très) privilégiée. Au passage, on peut noter que l'Internet, qui sait faire ses propres cartographies, observer sa propre évolution, reproduit et confirme ces schémas de hubs. Dans la géographie de l'Internet, certains nœuds ont beaucoup plus de connexions que d'autres.

Pourquoi ? Il y a de multiples raisons. La grande ville permet des connexions et des échanges que les réseaux dits immatériels ne sont pas près de pouvoir reproduire. L'essence de la ville, comme le soulignent François Ascher et Jacques Lévy, c'est la « serendipité » : mot amusant et savant pour signaler l'avantage de trouver par hasard des connexions qu'on ne cherche pas, mais qui deviennent importantes, souvent plus utiles que celles qu'on cherchait au départ, une fois qu'on en dispose. Le brassage urbain permet ainsi aux entreprises de reconfigurer des chaînes d'acteurs (par exemple de sous-traitance) très facilement et très rapidement. La ville est une machine privilégiée pour permettre aux grands acteurs mondialisés de bénéficier des idées et des contributions productives des petits acteurs locaux, de leur créativité et de leur renouvellement incessant, dopé par l'ambiance métropolitaine.

Enfin, pour tout le monde, l'Internet augmente par contraste la valeur de tout ce qui n'est pas « télécommunicable » et qui ne peut passer que par l'efficacité et le plaisir du contact direct. À cet égard, la révolution numérique va sans doute profondément changer le fonctionnement interne des villes. Elle ne fera pas disparaître les villes, bien au contraire. Mais elle va certainement modifier profondément les façons de travailler, d'échanger, de se déplacer, et donc aussi d'habiter les villes. En les rendant plus vivables, elle augmentera aussi leur puissance d'attraction, d'autant plus qu'elle facilite aussi considérablement les possibilités de multirésidence et de temps partagé entre l'univers urbain et la vie à la campagne.

Seules les très grandes métropoles ont-elles un avenir ?

Certainement pas ! Il y a là un risque de glissement dans le raisonnement. Ce n'est pas parce que les métropoles ont (statistiquement, à l'échelle mondiale) le vent en poupe que les villes moyennes, voire les tissus ruraux intermédiaires, n'ont plus d'avenir. On le voit très bien en France. Contrairement à ce qui s'est passé dans les années 1980, où l'Île-de-France a été le grand bénéficiaire de la métropolisation (et de l'internationalisation) de l'économie française, ce sont aujourd'hui les métropoles de second rang qui mènent la danse, alors que la métropole parisienne voit partir un nombre croissant de ses jeunes actifs ; et pratiquement l'ensemble du monde dit « rural » connaît un spectaculaire renouveau de vitalité, surtout lorsqu'il est dans une aire d'influence métropolitaine.

Un petit pays très intégré comme la France vit, bien évidemment, le processus de métropolisation autrement que la Chine, ou même les États-Unis. La véritable révolution, encore sous-estimée, du TGV et l'ampleur des redistributions liées à l'État social et aux mobilités privées solidarisent le tissu français de manière extraordinaire. Il est aujourd'hui possible de continuer à participer à un système d'activité métropolitain en résidant dans des villes où le rapport qualité/coût de la vie est devenu bien meilleur qu'à Paris. L'ambiance métropolitaine elle-même tend d'ailleurs à se diffuser largement et le temps est définitivement clos où il y avait deux France radicalement distinctes, celle de Paris et celle de la province. Cette métropolisation plus répartie est bien entendu une bonne chose, à condition toutefois de ne pas oublier trois faits inconfortables. D'abord, la France n'ayant pas de métropole intermédiaire de la taille d'Amsterdam ou de Munich, le déclin de la région parisienne serait un très lourd handicap pour le pays. La France a plus que jamais besoin d'une métropole de premier rang mondial puissante, créative et rayonnante, qui assure des fonctions que même Lyon, Toulouse ou Marseille ne peuvent pas assurer. Ensuite, la dépendance de nombreuses villes apparemment très dynamiques aux processus publics et privés de redistribution pose le problème de la durabilité de cette situation. Sans locomotive(s) productive(s) puissante(s), la France résidentielle, fût-elle métropolitaine, n'a pas un brillant avenir ! Enfin, il est grand temps de sortir des schémas mentaux si profondément ancrés opposant Paris aux autres métropoles régionales. À l'image du contrepoids (les « métropoles d'équilibre »), il faut opposer celle de la solidarité et de la reconnaissance progressive d'une seule métropole en réseau (dont le TGV est le RER) organisant l'ensemble du pays.

Y a-t-il des recettes pour le développement métropolitain ?

Dans le monde nouveau qui émerge, le capital physique et les infrastructures restent des facteurs de croissance importants. Mais les facteurs essentiels sont désormais différents : c'est précisément cela que les économistes appellent l'économie de la connaissance. Ces facteurs sont : les idées, les institutions (et la confiance qu'on leur accorde), la démographie et le capital humain. La confiance dans les institutions et leur qualité sont au centre de l'efficacité comme de la compétitivité. Beaucoup d'indicateurs montrent que la société française est l'une de celles où la confiance est le moins partagée. Or, plus l'économie est ouverte, plus ces facteurs immatériels ont de l'importance. Les métropoles qui s'en sortent le mieux sont et seront celles qui disposent d'une gouvernance efficace, souvent appuyée sur des facteurs culturels et socio-historiques.

À Bilbao, ce n'est pas le musée Guggenheim qui explique le spectaculaire renouveau d'une des villes européennes les plus durement meurtries par la crise ; c'est la qualité de la gouvernance, appuyée sur la cohérence culturelle basque, malgré le cancer terroriste, qui explique ce renouveau, dont le Guggenheim n'est qu'un élément parmi beaucoup d'autres. Je suis donc de ceux qui pensent que la clé de la réussite des métropoles françaises est dans la réforme de leur gouvernance. Elle passe notamment par l'émergence d'un véritable pouvoir d'agglomération, avec un président élu au suffrage universel direct.

L'autre point essentiel est de comprendre qu'il est désormais plus important de savoir attirer et retenir les personnes, les talents, que les capitaux. À court terme, les salariés suivront les entreprises dans leur choix de localisation ; mais à moyen terme, ce sont les entreprises qui suivront les choix de vie et donc de résidence de leurs collaborateurs. La mondialisation, du reste, ne s'appuie pas seulement sur les mouvements de capitaux, mais aussi, de plus en plus, sur les mouvements de personnes et la création de communautés transnationales. Ce ne sont pas les capitaux étrangers qui expliquent l'essor de l'Inde dans l'informatique, mais le mouvement de retour massif des ingénieurs ayant étudié dans les universités américaines. C'est pourquoi il est essentiel pour les métropoles de figurer sur la carte mentale des migrants potentiels les plus qualifiés et donc aussi d'afficher une ouverture culturelle forte. Mais, dans tous les cas, la question des équipements, de la qualité urbaine et du cadre de vie devient cruciale. Ce n'est plus une question annexe par rapport à celle de la stratégie économique des villes. C'est une question centrale.

Les villes ont besoin d'attirer des entreprises, certes, mais de plus en plus les entreprises ont besoin des villes, pour faire la différence en termes de qualité de vie. Parallèlement, bien sûr, les métropoles, lorsqu'elles sont de taille moyenne, ont impérativement besoin d'afficher une politique de différenciation : elles doivent choisir leurs créneaux et se concentrer sur leurs atouts. Mais, dans une perspective de développement durable, la recherche de la qualité urbaine, notamment environnementale, et la stratégie de développement économique sont désormais indissociables.

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