Ruwen OGIEN

est philosophe, directeur de recherche au CNRS (Centre de recherche sens, éthique, société, université Paris-Descartes).

Retour à l'éthique ou panique morale ?

Des réactions disproportionnées, des peurs touchant aux fondements mêmes du « vivre ensemble » peuvent expliquer les débats actuels sur un retour à l'éthique et traduire une sorte d'effroi face aux demandes d'extension des libertés individuelles. Pourtant, un consensus sur une « éthique minimale » serait plus adapté à nos sociétés démocratiques, laïques et pluralistes.

On parle beaucoup d'un retour à l'éthique dans les débats publics, en l'opposant assez systématiquement à la morale, sans que la nécessité de distinguer ces deux notions ait été clairement établie 1. Ce retour à l'éthique exprime-t-il la volonté de prendre enfin le temps de réfléchir, sans préjugés, à nos normes, nos lois, nos façons de vivre ? Marque-t-il la fin des grandes idéologies politiques ? Je n'en suis pas persuadé. Il pourrait aussi témoigner d'une sorte d'effroi devant les revendications à l'extension des libertés individuelles, plus particulièrement dans le domaine de la sexualité, de la procréation, de l'organisation familiale, de la fin de vie, de la communication des idées politiques et des œuvres artistiques. L'appel quasi religieux aux « valeurs morales », la demande parfois hystérique de « repères moraux » et de « limites morales » 2 servent en effet souvent à justifier le rejet de ces revendications 3.

On entend dire que, si la liberté de choisir sa mort était donnée, si le droit de mettre son corps à la disposition d'autrui pour porter un bébé était accordé, si la liberté pour les homosexuels de fonder une famille était reconnue, si le clonage n'était pas universellement prohibé, si la liberté d'expression n'était pas étroitement surveillée et limitée, les conséquences pour l'humanité seraient absolument catastrophiques. Ce qui pourrait s'effondrer, selon ces nouveaux prophètes de malheur (qui ont peur de tout, sauf d'exagérer), ce sont les règles les plus élémentaires de la vie en commun, et les bases mêmes de notre identité en tant qu'humains 4.

Des raisonnements douteux

Il ne serait pas exagéré de parler de « panique morale » : « morale » parce que c'est une peur qui concerne les fondements du vivre ensemble et du rapport à soi-même et « panique » parce qu'elle est injustifiée. Il s'agit, en effet, de réactions disproportionnées reposant sur un ensemble de raisonnements douteux dont les trois principaux sont, me semble-t-il, les suivants.

1) Le premier consiste à exploiter de façon abusive l'argument dit de la « pente glissante » ou de la « pente fatale », selon lequel si, par exemple, vous légalisez l'euthanasie, il n'y aurait plus aucune limite au pouvoir des médecins de donner la mort quand cela les arrange ou quand cela arrange l'assurance maladie et les familles des patients.

2) Le deuxième consiste à mettre en garde contre le fait de « jouer avec la nature » ou d'« aller contre la nature ». Bien qu'il manque de cohérence et de clarté, il est considéré comme un argument absolu contre le clonage reproductif ou l'accès des gays et des femmes dites trop « âgées » à l'assistance médicale à la procréation.

3) Le troisième, le plus répandu peut-être aujourd'hui, conduit à confondre le choquant, l'immoral et ce qui devrait faire l'objet d'une répression pénale, confusion qui est à l'origine de toutes sortes de demandes de censure de l'expression artistique ou politique, ou de limites à la liberté de la recherche scientifique.

Je voudrais montrer, d'abord, ce qui ne va pas dans ces trois raisonnements. Je proposerai ensuite une hypothèse qui pourrait aider à expliquer pourquoi ils peuvent séduire, pourquoi nous avons du mal à y résister.

Ce qui joue en leur faveur, à mon avis, est une tendance à vouloir « toujours plus » en matière de morale, une difficulté à se contenter de ce que j'appelle une « éthique minimale », la mieux adaptée, pourtant, à nos sociétés démocratiques, laïques et pluralistes.

La « pente fatale »

Dans l'ensemble des arguments qui sont échangés dans le débat public, le plus redoutable est l'argument dit de la pente « glissante » ou « fatale », parce que c'est celui qui semble avoir l'impact psychologique le plus grand.

Les plus libéraux disent : « On commence par limiter l'avortement tardif, on finira par interdire la contraception, puis, pourquoi pas, les rapports sexuels sans but procréatif. » Les plus conservateurs répondent : « On commence par autoriser l'avortement, on finira par permettre l'infanticide, puis, pourquoi pas, par décriminaliser l'homicide volontaire. »

Les plus libéraux affirment : « On commence par interdire l'aide active à mourir aux personnes qui le demandent de façon insistante, on finira par prohiber le suicide comme autrefois. » Les plus conservateurs rétorquent : « On commence par permettre le suicide assisté, on finira par autoriser l'élimination des vieux, des pauvres et des handicapés, puis, pourquoi pas, de toute autre catégorie de la population dont on décidera que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. »

On pourrait multiplier les exemples. Des livres entiers sont consacrés à la structure logique de ce genre d'argument. Ils montrent qu'il n'est pas valide si l'on ne donne pas les raisons pour lesquelles on serait pour ainsi dire obligé de passer de la première étape, que tout le monde pourrait accepter, à la dernière, que tout le monde devrait refuser. Or, dans de nombreux débats publics, ces raisons ne sont pas présentées clairement, ou celles qui le sont manquent de crédibilité. En fait, l'argument de la pente fatale devrait nous laisser aussi sceptiques que le proverbe « Qui vole un œuf vole un bœuf ». Pourquoi celui qui vole un œuf devrait-il nécessairement voler un bœuf ? Ce n'est jamais vraiment expliqué. Par ailleurs, si l'on appliquait ce raisonnement partout, les résultats seraient étranges. On ne pourrait pas abaisser l'âge de la majorité légale, car l'argument dirait : « On commence par le droit de vote à 18 ans, on finit par faire voter les bébés. » Il suffirait de se demander pourquoi ce dernier raisonnement paraît absurde pour se faire une idée des limites de l'argument de la « pente fatale ».

Jouer avec la nature

À 40 ans, les femmes ont, en moyenne, encore la moitié de leur vie devant elles, et leur longévité ira croissant. Progrès de la médecine aidant, elles resteront de plus en plus longtemps en bonne santé, maîtresses de leurs capacités et de leur apparence. La possibilité de congeler leurs ovules leur permettra de concevoir un enfant tardivement sans risque, et même de pouvoir le faire après la ménopause. Pourtant, ces perspectives sont massivement condamnées, au nom de l'argument disant qu'il ne faut pas aller trop loin « contre la nature » et aussi, dans ce cas particulier, contre l'« intérêt de l'enfant ». Mais ce double argument n'est pas invoqué pour condamner les techniques de réanimation néonatales, qui ne vont pas moins « contre la nature », et laissent souvent des séquelles aux nouveau-nés, contre leurs « intérêts » aussi en un certain sens.

Depuis la loi de bioéthique du 6 août 2004, le clonage reproductif humain est qualifié de crime « contre l'espèce humaine », et plus gravement puni que l'assassinat précédé de viol, de torture et d'actes de barbarie. Est-ce que la loi devrait aussi exclure les tentatives de modifier certaines des caractéristiques physiques typiques de l'être humain, comme sa durée de vie moyenne, sa sensibilité à la douleur, sa perte progressive d'acuité auditive et visuelle et autres déficits liés à l'âge ? Jusqu'où faut-il protéger la « nature humaine » ou l'« espèce humaine » ? Ce n'est jamais dit. L'argument est confus.

Parmi les arguments avancés dans le débat public pour rejeter les revendications des couples de même sexe au droit de fonder une famille, l'un des plus récurrents affirme que c'est une nécessité psychologique pour un enfant d'être élevé par des parents de sexe différent. La transgression de cette sorte de « loi naturelle » causerait un préjudice considérable à l'enfant. Mais les études empiriques relatives aux enfants élevés par des parents de même sexe réalisées à ce jour ne semblent pas confirmer l'existence de différences significatives du point de vue émotionnel, cognitif, social ou sexuel entre eux et les enfants de couples hétérosexuels.

Au total, la mise en garde contre le fait de « jouer avec la nature » est trop sélective pour être accueillie sans scepticisme. Presque tout, dans les sociétés modernes, de la pilule contraceptive à la vie dans des agglomérations gigantesques, en passant par les antibiotiques, pourrait être décrit comme allant « contre la nature ». Lorsque l'argument est employé exclusivement pour rejeter des revendications à plus de liberté dans le domaine sexuel ou procréatif, il y a des raisons de s'en méfier. Par ailleurs, ces prédictions sont fausses dans les cas qui nous préoccupent (homoparentalité, par exemple), ce qui ne devrait pas jouer en sa faveur.

Le choquant, l'injuste et l'immoral

Pour Leon R. Kass, ancien président du Conseil de bioéthique américain, il faut prendre au sérieux la répulsion spontanée qu'éprouvent la plupart des gens à l'égard du clonage reproductif humain ou du transsexualisme. Selon lui, cette aversion est une forme de « sagesse 5 ». Elle a une valeur « morale ». Elle justifie l'exigence d'interdire absolument ces actions.

Est-il évident cependant qu'une forme de « sagesse » s'exprime toujours dans ce genre de répulsions universelles ? L'aversion à l'égard de l'homosexualité ou de la liberté sexuelle des femmes sont encore très largement répandues. Sont-elles des formes de « sagesse » ?

En réalité, il faudrait toujours distinguer ce qui est choquant, ce qui est moralement ou éthiquement inacceptable et ce qui devrait être sanctionné par la loi. On peut juger qu'il est choquant ou offensant de nettoyer les toilettes avec un drapeau national, sans se dire que c'est immoral ou qu'il faut jeter le coupable en prison.

On devrait pouvoir être choqué d'apprendre que notre voisin a des fantasmes pédophiles, sans penser automatiquement que ces pensées devraient suffire à lui imposer des soins psychiatriques ou à justifier son enfermement. En effet, la loi des États démocratiques n'est pas faite pour contrôler les pensées ou les fantasmes, aussi répugnants soient-ils. Mais la tendance à lui faire jouer ce rôle existe certainement, comme on le voit avec les projets de placer en rétention de sûreté des personnes supposées « dangereuses », même si elles n'ont commis aucune infraction 6.

Il faut prendre conscience de tout ce que nous risquerions de perdre si cette tendance se généralisait, si nous prenions l'habitude de passer automatiquement de ce qui choque à ce qui est immoral ou illégal.

Si tout ce qui choque, tout ce qui peut provoquer des émotions de dégoût ou de répulsion devait être déclaré immoral ou illégal, nous perdrions une bonne partie de notre liberté d'expression politique et artistique. Ce serait une grave régression de nos systèmes moraux et légaux.

Un « principe de précaution » moral ?

Pour leur défense, on pourrait dire que ces trois raisonnements douteux, la pente fatale, la mise en garde contre le fait de « jouer avec la nature » et le glissement du choquant à l'immoral n'expriment rien d'autre que ce que l'on pourrait appeler un « principe de précaution » moral.

Mais l'usage de cette notion, qui peut avoir un certain intérêt pour régler nos attitudes à l'égard des aspects purement techniques des innovations scientifiques, est particulièrement dangereux quand il est appliqué au domaine des innovations politiques et morales.

C'est celui qui a toujours été utilisé par les plus conservateurs pour exclure tout changement social, surtout lorsqu'il était en faveur des plus défavorisés ou des plus opprimés. Il a servi à justifier l'esclavage, l'inégalité sociale, la discrimination raciale, l'assujettissement des femmes, le refus de décriminaliser l'homosexualité. C'est un pedigree qui n'est pas très glorieux.

Je vais me permettre de proposer, pour finir, un diagnostic sur les raisons qui font que nous sommes si vulnérables à ces arguments douteux. Il me semble que lorsque nous y succombons, c'est parce que nous avons les plus grandes difficultés à porter sur tout un ensemble de questions dites de « société » un jugement bien pesé, qui ne reposerait que sur les principes d'une éthique laïque, valant pour les sociétés démocratiques et pluralistes comme la nôtre, débarrassée d'arguments de nature religieuse ou métaphysique et ayant définitivement renoncé aux formes les plus grossières de paternalisme. Pourtant, une telle éthique n'est pas inconcevable.

Crimes sans victime

À partir du XVIIIe siècle, sous l'influence des penseurs des Lumières (Montesquieu, Beccaria, Voltaire), on en est venu à penser que des lois raisonnables devaient renoncer à sanctionner les crimes sans victime : offenses aux choses abstraites (Dieu, la patrie) ou symboliques (le drapeau national) ; activités qui ne causent, au pire, des dommages qu'à soi-même (toxicomanie, suicide) ; relations de tout genre (sexuelles ou autres) entre adultes consentants.

Dans ces cas, on peut, en effet, se demander « Où est le crime ? » parce qu'on a du mal à répondre à la question « Où sont les victimes ? », c'est-à-dire « Où sont les personnes physiques qui ont subi des dommages injustes contre leur gré ? »

La plupart des philosophes qui ont défendu ces idées ont estimé, toutefois, que leur portée était limitée. D'après eux, elles devaient servir à inspirer nos lois et notre droit, mais non notre vie morale.

Mais il n'existe aucune raison, à mon avis, de ne pas les appliquer aussi au domaine moral et de justifier ainsi ce qu'on peut appeler une « éthique minimale ». Je ne vois pas pourquoi il serait immoral de participer à des échanges auxquels tout le monde a consenti, de se livrer à des activités solitaires (sexuelles ou autres) qui, au pire, ne causent des dommages directs qu'à soi-même ou d'offenser des choses abstraites comme Dieu, la patrie, la société.

Bref, de même qu'il ne devrait pas y avoir dans nos lois de crimes sans victime tout court, il ne devrait pas y avoir, dans notre éthique, de crimes moraux sans victime.

Les seuls crimes moraux qui mériteraient ce nom, du point de vue d'une éthique minimale, seraient ceux qui font des victimes concrètes, ceux qui causent ou visent à causer intentionnellement des torts graves, évidents et injustes à des personnes particulières. Le seul principe moral et légal valable devrait être celui qui nous demande de ne pas nuire aux autres, le reste n'étant que moralisme inutile et répression illégitime.

Si l'on se contente de suivre ce principe de non-nuisance aux autres, tout ce qui relève du rapport à soi-même (comme le suicide ou l'automutilation), tout ce que font entre eux des adultes consentants (comme les relations sexuelles sadomasochistes) et toutes les atteintes à des entités abstraites comme les dieux ou la nation ne devraient avoir aucune importance morale et devraient échapper à toute répression pénale.

Mais il est difficile de se contenter de ce principe. En matière de morale et de loi, nous en voulons, apparemment, toujours plus, c'est-à-dire plus que ce que l'éthique minimale peut offrir. C'est une tendance qu'il faudrait combattre. C'est elle qui est, je crois, à l'origine de nos peurs devant les revendications à l'extension des libertés individuelles, et de cette demande croissante de répression morale et légale au nom de « valeurs morales » transcendantes.

  1. En fait, on ne sait pas très bien ce que cette opposition éthique/morale devrait recouvrir. Tantôt l'éthique concernerait le rapport à soi et la morale, le rapport à l'autre ; tantôt l'éthique serait du côté du désirable et la morale du côté de l'interdit ou de l'obligatoire. Mais que serait une éthique sans interdit ni obligation ou une éthique qui ne concernerait que le rapport à soi et non aux autres ? Sur l'omniprésence de l'éthique dans le débat public : Monique Canto-Sperber, L'inquiétude morale et la vie humaine, PUF, 2001.
  2. Cet appel à des « valeurs morales », des « limites morales », des « repères moraux » prend souvent la forme de la défense d'une « éthique collective » ou « sociale » contre des comportements jugés trop « individualistes ». Mais défendre des libertés individuelles ne signifie pas du tout ignorer le collectif ou la société. Il y a toutes les raisons de penser que la liberté de la recherche scientifique, la liberté d'expression politique ou artistique, la liberté de vivre selon ses conceptions personnelles du bien sexuel ou familial, contribuent très positivement à la prospérité des sociétés démocratiques. La défense du pluralisme politique et moral exprime aussi bien le souci du bien-être de tous que celui de chacun en particulier.
  3. Pour des exemples, voir mes ouvrages La liberté d'offenser et La vie, la mort , l'État, op. cit.
  4. Cf., entre beaucoup d'autres, Sylviane Agacinski, Corps en miettes, Flammarion, 2009, ou Jürgen Habermas, L'avenir de la nature humaine (2001), trad. C. Bouchindomme, Gallimard, 2002.
  5. Leon R. Kass, « The Wisdom of Repugnance », The New Republic, 2 juin 1997.
  6. Rapport n° 2007, de Jean-Paul Garraud, sur le projet de loi tendant a amoindrir le risque de récidive criminelle, Assemblée nationale, 4 novembre 2009.
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