Patrick BOUCHERON

est professeur agrégé d'histoire et ancien élève de l'École normale supérieure de Saint-Cloud. Il est actuellement maître de conférences en histoire du Moyen Âge à l'université Paris 1.
Il a consacré de nombreux travaux à l'histoire politique et urbaine de l'Italie médiévale, mais aussi à l'écriture et l'épistémologie de l'histoire.

La métropole : un objet d'histoire dans la longue durée des villes

Plusieurs critères, souvent conjugués, ont au fil du temps permis de définir la notion de métropole. Aucun d'entre eux n'est prédominant, sauf peut-être celui qui réside dans la capacité d'une grande ville à se faire reconnaître, par ses voisines aussi bien que par ses rivales, comme métropole.

Depuis avril 2007, l'article « Métropole » de l'encyclopédie collective en ligne Wikipédia fait l'objet d'une âpre dispute entre internautes, comme en témoignent les archives des « discussions » qui accompagnent les incessantes modifications de cette notice - et notamment de la « liste des métropoles contemporaines » qui la clôt. Cette énumération, nécessairement arbitraire en l'absence d'un critère indiscutable qui définirait la « métropolité » d'une ville, manifeste une perspective inévitablement faussée par le point de vue national : ainsi compterait-on aujourd'hui cinq métropoles en Belgique, mais seulement trois en Chine. Surtout, elle témoigne des enjeux mémoriels et identitaires inhérents à toute revendication de prééminence urbaine. Laon doit-elle figurer dans la liste des métropoles ? Certains internautes le soutiennent avec passion, d'autres dénoncent un lobbying régional, et devant l'instabilité et la conflictualité de cette liste, les modérateurs décident prudemment de la supprimer...

Ville-mère

Les mésaventures de l'article de Wikipédia sont le miroir des incertitudes de notre temps en matière de hiérarchisation symbolique des grandes villes du monde. Dans la compétition sociale qui préside à cette lutte des places, le recours à l'Histoire est évidemment l'argument le plus courant. Pourtant, dès lors qu'il envisage la longue durée des réseaux urbains, l'historien trouve moins d'assurances et de définitions stables qu'une inquiétude générale quant au concept même de métropole. Son socle étymologique peut-il le stabiliser ? Il renvoie, on le sait, au monde grec, et plus précisément au phénomène colonial : la métropole est la « ville-mère » (de métêr et polis) qui projette son urbanité dans des cités coloniales sur lesquelles elle exerce des fonctions de commandement. La plus ancienne de ces colonies grecques connues est Pithécusses (l'actuelle Ischia), à l'entrée du golfe de Naples, fondée par les Érétriens au milieu du VIIIe siècle avant notre ère.

Si le qualificatif de « cité phocéenne » est aujourd'hui d'usage courant pour désigner Marseille, l'ancienne Massalia, dont on se souvient qu'elle fut fondée par des marins grecs vers 600 avant notre ère, moins nombreux sont ceux qui savent qu'elle partage cette désignation avec bien d'autres colonies - Avignon, Cannes ou Nice notamment -, comme elle fondées par la cité de Phocée, en Asie Mineure, appartenant à la dodécapole de la Confédération ionienne. Que la métropolisation désigne d'abord, historiquement, la capacité d'une grande ville à se projeter au loin par essaimage colonial explique la persistance, dans le contexte des empires coloniaux contemporains - mais aussi, de manière plus étrange, dans la France d'aujourd'hui - de l'usage du terme de « métropole » pour désigner la partie continentale de l'État où réside la capitale. Autant de traces lexicales insistantes qui posent le problème, en vérité très complexe sur le plan historique, des rapports entre la colonisation antique et la colonisation moderne : que l'on songe à la capacité des métropoles à imposer un ordonnancement urbanistique régulier à leurs projections coloniales, qui imitent parfois jusqu'à son nom même (New York ou La Nouvelle-Orléans).

S'imposer aux cités

On le voit : même dans sa forme politique la plus nette (la domination coloniale), la capacité politique des métropoles à s'imposer aux cités qu'elles gouvernent prend d'emblée une dimension symbolique. C'était déjà vrai dans l'Empire romain, où les cadres politiques rendaient apparemment rigides les hiérarchies urbaines. Les métropoles désignaient alors les capitales administratives des provinces. Cette organisation territoriale s'imprime aujourd'hui encore dans la géographie ecclésiastique de l'Europe, puisque l'évêque, defensor civitatis, assuma durant tout le haut Moyen Âge le rôle de dernier fonctionnaire d'un empire disparu, maintenant vivants des principes d'ordre public fondamentalement liés à la romanité. C'est ainsi que les diocèses furent regroupés en provinces ecclésiastiques, où siègent l'archevêque métropolitain dans les pays catholiques, le métropolite dans le monde orthodoxe. Mais cette hiérarchie des sièges de pouvoir est toujours susceptible d'être contestée par ceux qui la subissent, en fonction de l'évolution des rapports de force ou des équilibres démographiques.

Car si la fonction de commandement politique est évidemment déterminante pour définir la prétention métropolitaine d'une ville, celle-ci ne se laisse pas aisément circonscrire par l'Histoire. La stabilité millénaire quasiment incontestée d'une capitale comme Paris ne doit pas faire illusion : en concentrant, dès le début du XIIIe siècle et le règne crucial de Philippe Auguste (1180-1223), une triple centralité - politique avec la fixation conjointe de la résidence royale, de la cour et des organes de gouvernement ; économique avec son rôle croissant de carrefour des échanges ; intellectuelle avec la prééminence de son université -, Paris constitue un cas à part au Moyen Âge. Même une grande cité comme Londres, qui en Europe se rapproche le plus de Paris en rassemblant la domination politique et économique, ne lui est pas comparable, puisque la métropole universitaire est alors à Oxford. Dès lors, le pouvoir d'attraction d'une métropole se mesure aussi à sa capacité à susciter des émules : ainsi trouvera-t-on quelques répliques de la capitalisation parisienne hors des frontières du royaume de France (ainsi dans la Prague de Charles IV de Luxembourg à partir de 1344) ou bien à l'intérieur, mais à une échelle réduite, si l'on envisage les métropoles régionales des principautés territoriales (Nantes ou Moulins, par exemple).

Dispersion des fonctions capitales

Reste qu'au Moyen Âge, la dispersion des fonctions capitales entre plusieurs cités concurrentes est la règle, et sa concentration l'exception. Nombreux sont les espaces politiques de l'Europe médiévale ayant connu des transferts successifs de leurs capitales (c'est le cas de l'Espagne, avec la fonction légitimante de Tolède dans le contexte de la Reconquista) ou le polycentrisme. L'exemple italien est emblématique, même si l'on se trompe en imaginant la péninsule italienne comme un pays de villes. Du point de vue de l'étagement des réseaux urbains, il y a bien trois Italie au Moyen Âge : l'Italie du nord est dominée par l'agglomération milanaise, qui ne connaît guère de rivale. Cette structure démographique favorise la mise en place précoce d'un État princier territorial dont Milan, ancienne capitale impériale et puissante métropole économique, est le centre incontesté. À l'inverse, la situation urbaine de l'Italie centrale est beaucoup plus concurrentielle : Florence dépasse, en population et en influence économique, les cités de Sienne et Pise, mais ne les écrase pas ; quant aux cités de moindre rang comme Prato ou Arezzo, elles peuvent aussi assumer tout ou partie des fonctions métropolitaines. Enfin, l'Italie méridionale est polarisée par de très grandes villes (Naples et Palerme), mais qui ont fait, autour d'elles, le vide urbain : peut-on, dans ce cas de figure, parler encore de métropoles ?

La force de l'image

La métropole se caractérise essentiellement par sa capacité à imposer très au-delà de ses murs une image attirante d'elle-même, non seulement pour capter l'attention et orienter le regard, mais pour convaincre chacun d'une analogie harmonieuse entre la forme de la ville et celle du pouvoir. C'est ainsi que l'image de Rome est devenue, lors de la Contre-Réforme, une machine agissante pour la papauté dans son projet de conquête des âmes, qui se diffusait par l'intermédiaire de gravures, de descriptions, de récits de voyage. Là encore, une telle propagande - au sens médiéval du terme : la propaganda fide étant la propagation de la foi - est efficace si elle suscite le désir d'imitation. Depuis Constantinople jusqu'à Moscou, et même Genève sous la Réforme, nombreuses sont les grandes villes qui se sont prétendues « nouvelle Rome ».

Mais la référence au monstre urbain qu'était la Rome impériale ne renvoie pas seulement aux fonctions légitimantes d'une mémoire manipulée ; elle rend compte des efforts des pouvoirs publics pour contrôler, rationaliser et, si possible, programmer la croissance urbaine. Dès le XIIIe siècle, une grande métropole économique comme Milan, forte de près de 200 000 habitants, excède sans doute les capacités politiques de gestion d'un organisme urbain complexe ; et les contraintes écologiques mettant en péril la survie même d'une cité lagunaire comme Venise au XVe siècle furent très certainement de puissants incitateurs à la modernisation des instruments d'intervention et de contrôle des pouvoirs sur la ville et son milieu environnant. Reste que la métropolisation des grandes villes européennes de l'époque préindustrielle fut avant tout, pour les autorités politiques qui peinaient à les gouverner, une école de l'impuissance. Voilà pourquoi le gigantisme des capitales apparaît aux théoriciens de la réforme de l'État (et notamment depuis le XVIIIe siècle) comme une manifestation fâcheuse des pouvoirs despotiques. La hantise d'un développement urbain que ne maîtrise plus l'urbanisme de régulation des Lumières se conjugue avec la dénonciation d'un échange inégal entre une capitale prédatrice et un territoire dominé. Ainsi l'écrit Montesquieu dans L'Esprit des lois : « Dans les États despotiques, la capitale s'agrandit nécessairement. »

Le critère de reconnaissance

Une plongée dans l'histoire longue des grandes villes européennes ne permet guère, on l'aura compris, de se rassurer sur l'objectivité et la pérennité de critères de définition des fonctions métropolitaines. Tout au contraire, elle révèle combien les enjeux de représentation y furent d'emblée décisifs. En 1682, un ingénieur protestant du nom d'Alexandre Le Maître publiait à Amsterdam un traité intitulé Métropolitée, ou de l'établissement des Villes capitales. L'ouvrage est célèbre pour son usage du concept de population : reprenant les intuitions pionnières du fameux Des causes de la grandeur des villes, écrit en 1588 par Giovanni Botero, théoricien jésuite de la raison d'État, il capitalisait tout le savoir démographique accumulé par le mercantilisme pour développer un tableau général des rangs urbains calculés sur des bases précises. Cependant, sa définition de la métropole n'était pas uniquement démographique, mais reposait sur trois critères : le fait d'être le siège d'une autorité politique, de s'imposer au carrefour des échanges et de concentrer symboliquement la force et la valeur d'un pays.

N'est-ce pas au fond cette dernière fonction qui s'ancre le plus profondément dans l'histoire ? Une ville est une métropole dès lors qu'elle est reconnue comme telle par ses concurrentes, ses voisines et ses rivales : c'était déjà largement le cas dans le monde gréco-romain. Au IIIe siècle de notre ère, Éphèse, Pergame et Smyrne se disputaient le rang de « première d'Asie ». Chacune de ces trois métropoles tentait de prendre l'ascendant sur les deux autres en accueillant des cultes impériaux spécifiques appelés « néocores ». Ainsi la cité d'Éphèse pouvait-elle adopter cette titulature orgueilleuse : « La première et très grande métropole d'Asie, deux fois néocore des Augustes en vertu du sénatus-consulte du très sacré Sénat et néocore d'Artémis et amie d'Auguste, la cité des Éphésiens ». On vit même les Éphésiens se plaindre à l'empereur que les Smyrniens leur manquaient de respect en tronquant cette formule lorsqu'ils s'adressaient à eux au cours d'échanges diplomatiques. C'est que Smyrne, pour ses habitants, pouvait légitimement se dire « première en beauté » - car elle était, disaient-ils, la métropole de l'harmonie architecturale. On le voit, la susceptibilité des revendications d'images et le marketing urbain ne datent pas d'hier ! La métropolisation est un combat, et parce que ce combat est aussi idéologique, il est toujours à recommencer.

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