Djamel KLOUCHE

est architecte urbaniste, fondateur associé de l'AUC et professeur à l'École nationale supérieure d'architecture de Versailles. Il a dirigé une des dix équipes qui ont participé à la consultation internationale sur le Grand Paris.

Stimuler la métropole

La métropole n'est pas un lieu que l'on peut dessiner. C'est une condition que l'on peut décrire. Aujourd'hui, la métropole du XXIe siècle se profile comme une présence territoriale dont les caractéristiques font l'objet de nombreuses spéculations. Toutes les métropoles prennent forme et sens dans une condition qui leur est singulière.

Lors de notre récente contribution au Grand Paris, nous n'avons proposé ni modèle, ni plan, ni images d'une métropole idéale de l'après-Kyoto ou d'un Grand Paris du futur. Nous sommes partis du constat que la métropole de demain est très largement déjà là, que le « fait métropolitain » est avant tout un enjeu culturel, mondialisé, et que son intérêt tiendra à l'affirmation de son caractère multiforme.

Nous pensons que la ville et la métropole sont un organisme éminemment paradoxal, éminemment complexe et donc impossible à résumer en quelques points ou dans un plan. Nombreux sont les objectifs assignés pour faire « une ville durable » ou « une métropole durable » : faire la ville sur la ville, articuler la nature avec la ville, veiller à la compacité, etc. Tout cela, ce sont des mots-clés ; tous les schémas directeurs, notamment celui de la région Île-de-France (y compris celui de 1994), préconisaient ce genre de choses, mais cela n'a pas empêché la métropole parisienne de se développer dans un sens exactement inverse - le mitage et la consommation des territoires en grande périphérie ont redoublé durant les vingt-cinq dernières années.

Sortir du plan

Nous avons pris acte, en faisant ce travail, du décalage entre les mots d'ordre et la réalité ; et en prenant acte de cela, nous avons proposé de sortir du plan pour aller vers une lecture plus multiple, une lecture situationnelle, une lecture qui nous semble en prise avec les formes de mutations non coordonnées qui s'opèrent dans la métropole.

Pourtant, je peux vous le dire, nous sommes des adorateurs du plan. Je suis aussi enseignant, et mes premiers cours traitent de la cartographie et des systèmes de représentation. La cartographie est une façon de regarder et de décrire le monde alors qu'aujourd'hui, le plan renvoie communément à l'idée de planification. La pensée planificatrice, marquée par le taylorisme et le fordisme, a toujours cherché les performances dans les économies d'échelle, dans la simplification et la répétition des fonctions urbaines et leur affectation dans des espaces dédiés : le zoning a très largement marqué cette logique dans l'espace. L'urbanisme contemporain s'efforce avant tout de jouer avec des territoires et des situations complexes. Les solutions uniques et monofonctionnelles, fragiles et peu adaptables, laissent place discrètement à des réponses multifonctionnelles, ouvertes, hybrides, plus à même de faire face aux évolutions de la société, à la variété des circonstances, aux dysfonctionnements et aux crises, et permettant par voie de conséquence de passer de la normalisation à la stimulation.

De la normalisation à la stimulation

Ce virage, nous devons le négocier par la mise en place d'un processus remplaçant la chaîne classique « analyse statistique à macroéchelle / schéma directeur / règlement d'urbanisme / opérations d'aménagement » par la chaîne « timeline / matrice / thèmes / situations », mieux capable de penser concomitamment la microéchelle locale, les détails sensibles du quotidien de l'être métropolitain et la métropole comme condition généralisée. Concernant la matrice de la métropole post-Kyoto, nous sommes allés chercher vingt métropoles dans le monde, pas forcément pour leur exemplarité.

L'urbanisation est l'un des piliers de la réussite économique d'un pays, a affirmé la directrice du développement urbain de la Banque mondiale lors d'un récent colloque à Marseille. Plus un mois ne se passe sans qu'une conférence internationale ne souligne l'importance stratégique de l'urbanisation, une évidence, semble-t-il, au moment où, pour la première fois dans l'Histoire, plus de la moitié de l'humanité vit dans les villes. Cette position est confortée par l'enjeu du climat : les villes et les métropoles sont de plus en plus considérées comme l'échelle pertinente et le levier le plus efficace pour relever les défis lancés par le réchauffement climatique et toutes les questions que soulève la conscience écologique.

Ne pas s'enfermer dans l'écologie

Il ne faudrait pas que la question écologique devienne le nouveau carcan exclusif de tout autre regard, et qu'à la place des ingénieurs des Ponts et Chaussées, on hérite d'ingénieurs bien-pensants de l'écologie : une sorte de nouvel hygiénisme. Nous avons voulu élargir le champ de la pensée écologique pour affirmer que parler de métropole post-Kyoto, c'est d'abord parler des métropoles qui existent ; celles qui regroupent depuis quelques années plus de 50 % des urbains du monde entier. Nous avons mis au même niveau des métropoles telles que Lagos, décrite comme un macrocosme, un espace public tellement « ouvert » qu'il peut s'y produire des choses incroyables, par exemple une infrastructure qui devient un des plus grands marchés d'Afrique : un échangeur légué par la colonie anglaise qui n'a jamais été fini et non branché sur le réseau se révèle le coeur commercial de la métropole. Mais aussi Curitiba, au Brésil, qui est un modèle, un exemple en matière écologique ; Tokyo, où la très petite maison rencontre sans drame la plus grande gare du monde ; ou Saint-Pétersbourg, où il n'y a pas une seule maison individuelle (le collectif, qui est aussi le lieu de l'agitation culturelle et politique, y est érigé en paradigme). Ou encore Munich, modèle de la ville qui se construit sur elle-même (la tache urbaine n'a pas évolué en cinquante ans, alors que la population a doublé) ; Singapour, pour sa capacité à ajuster sa politique de développement quasiment en temps réel (voilà qui repose la question de la planification à l'heure de la mondialisation) ; et aussi la Suisse comme hyperville, etc.

Face à cela, on a créé toutes ces situations qui sont des fictions, des espaces-temps narratifs. Les situations spatialisent concrètement, sous la forme de microhistoires, des possibilités plus que des projets, sans les enfermer dans des localisations précises. Elles sont le moyen de parler en même temps de l'espace, du social, de la microéchelle locale, du détail, et de la métropole comme condition, comme climat... Ces deux systèmes de représentation (matrice des métropoles + situations) nous permettent de sortir du plan comme inévitable système de représentation du monde urbain, de sortir de la planification et d'entrer dans ce que nous appelions une condition métropolitaine, une culture métropolitaine ou un climat métropolitain. Un climat métropolitain est pluriel, multiple : il est fait de situations méchantes, de situations gentilles, de situations belles, de situations roses, de situations bleues, de toutes sortes de choses, et tout cela cohabite, et c'est cela qui fait notre intérêt pour l'urbain.

Nous sommes aujourd'hui à un moment passionnant de notre époque, le moment où nous avons le choix de bifurquer vers une société du « vivre ensemble » ou d'aller vers une fragmentation de la société encore plus forte qu'elle ne l'est aujourd'hui. Les deux sentiments coexistent.

Il y a eu l'effet Obama, il y a presque deux ans ; quelque chose s'est passé dans la tête des gens ; tous les citoyens du monde se sont dit : « Nous sommes peut-être à un moment historique où des choses nouvelles sont possibles. »

Fragment de la matrice des métropoles mondiales post-Kyoto

(image issue de la proposition de l’équipe de Djamel Klouche pour le Grand Paris).

Situation métropolitaine : l’exemple du transport de masses

Un bruit incessant de petits pas rapides coupé par une annonce mélodieuse, un homme en grand manteau gris, des marches qui succèdent à un escalator, encore les petits pas et les basculements, le souvenir de l’aéroport juste avant le départ, cette petite voix douce, puis des visages qui montent et qui descendent […], le flux se reforme, marchant plus vite, une sensation d’apesanteur, un moment de silence, puis une multitude de visages, de différences, il faut qu’ils baissent un peu la lumière, puis encore des pas…

« Le fondement psychologique sur lequel s’élève le type de l’individualité des grandes villes est l’intensification de la stimulation nerveuse [Steigerung des Nervenlebens], qui résulte du changement rapide et ininterrompu des stimuli externes et internes. »

Georg Simmel, Métropoles et mentalités, 1903

(Image et extrait de légende issus de la proposition de l’équipe de Djamel Klouche pour le Grand Paris)

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2010-6/stimuler-la-metropole.html?item_id=3028
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