Céline ROZENBLAT

est professeure à l'université de Lausanne.

Métropoles en réseau : un enjeu pour la compétitivité

La capacité des métropoles à attirer les filiales d'entreprises multinationales est primordiale pour la compétitivité actuelle et future des territoires européens. Le réseau constitué ainsi est complexe et multiéchelle.

Les entreprises multinationales investissent principalement dans les grandes métropoles, et renforcent le capital économique urbain en intégrant leurs filiales dans leur stratégie globale de groupe. Elles augmentent ainsi l'interdépendance des villes par des liens financiers, des chaînes de valeur mondiales et des relations étroites menant à la diffusion de technologies, de modes de production ou de cultures d'entreprise. En particulier, pour les liens financiers, les différents types de contrôle et les pouvoirs de l'administration centrale sur leurs filiales mettent les villes en position de dominantes/dominées dans l'ensemble du réseau. Ainsi, l'enjeu de ces métropoles et des territoires qui les environnent est de se placer au mieux sur l'échiquier des multinationales pour concentrer le pouvoir de décision.

Les villes dans les réseaux des entreprises

Afin de mesurer les positions des villes dans ces réseaux, nous avons construit une base de données comprenant toutes les filiales directes et indirectes des groupes des 3 000 premières sociétés mondiales par leur chiffre d'affaires. Chaque groupe est considéré comme un (quasi) arbre, possédant des filiales qui, elles-mêmes, sont propriétaires d'autres filiales et ainsi de suite. Il en résulte un échantillon de 400 000 filiales situées partout dans le monde, reliées par 600 000 liens financiers aux 3 000 groupes. Ces filiales ont été localisées avec précision pour déterminer les zones métropolitaines et sont définies par leur secteur d'activité, leur chiffre d'affaires et le nombre d'employés lorsqu'il est disponible, et par leurs maisons-mères et leurs filiales.

Il faut relever, en premier lieu, la complexité locale créée par ces groupes, qui détiennent de nombreuses entreprises, situées à proximité les unes des autres dans les mêmes villes et financièrement liées. Ce phénomène, particulièrement prononcé pour la finance, s'observe d'abord à Londres et dans les autres villes britanniques (64 % des filiales détenues par des entreprises implantées à Londres sont locales ; il en va de même pour 75 % de celles de Leeds, 84 % de celles de Middleborough ou 90 % de celles de Lincoln). La Grande-Bretagne est un des centres majeurs où toutes les entreprises viennent se placer à l'échelle mondiale et se lient financièrement. D'un côté, cela pourrait être interprété comme un effet très positif, parce que plus un milieu est complexe, plus il a de chances de s'adapter et de promouvoir l'émergence d'innovations. C'est ce qui manquait d'ailleurs cruellement au système soviétique et à tous les pays de l'Est qui, depuis 1996, ont vu augmenter la complexité de leur système productif grâce aux filiales étrangères, et aussi à l'émergence récente des entreprises nationales. Mais, dans un système dense d'appartenances mutuelles, la vulnérabilité est élevée, car un « effet domino » favorise une vitesse de diffusion que nous avons expérimentée avec la crise récente de la Bourse. Cette diffusion s'effectue également de ville en ville, mais sans doute de manière un peu moins spontanée, par le biais des liens de plus longue distance, malgré tout moins denses.

Centralité dans les réseaux

Les relations de ville à ville forment une matrice d'environ 1 500 zones métropolitaines du monde accueillant des filiales de grandes entreprises (seulement 2 % du nombre total de filiales est situé en dehors de ces métropoles). La matrice peut alors être représentée par un graphique montrant l'intensité du lien entre chaque couple de villes (par le nombre de filiales de société situées dans une ville et contrôlées par le siège localisé dans une autre ville).

Centralité des villes mondiales dans les réseaux des entreprises multinationales



Nous avons choisi ici de mesurer le nombre total de filiales contrôlées à partir de chaque ville (représenté par la taille des cercles) et la centralité de chaque nœud, évaluée par la betweenness centrality (nombre de plus courts chemins de l'ensemble du graphe passant par chaque nœud, représenté par la couleur). La position des villes dans le graphe est calculée en fonction de l'intensité de leurs relations avec les autres : les villes qui échangent un grand nombre de filiales sont plus proches que les villes n'en échangeant pas. Néanmoins, deux villes sans échanges peuvent être placées à proximité si elles échangent intensément avec les mêmes villes tierces.

Cette représentation montre, au centre, les villes formant le noyau de la localisation mondiale des firmes multinationales. Si Paris, Londres et New York dominent, elles sont intégrées dans un réseau dense de villes, formé essentiellement par des agglomérations européennes, américaines et quelques rares villes d'Asie (Tokyo, Séoul, Taiwan, Singapour et Shanghai). En général, les villes proches échangent davantage de filiales que celles qui sont plus éloignées et ainsi de nombreuses proximités géographiques demeurent dans le graphique (par exemple, Turin et Lyon). De fait, les deux tiers des liens de filiation se produisent à l'intérieur de chaque continent. Cela signifie que la mondialisation intervient jusqu'à présent davantage à l'échelle continentale (ou zones de libre-échange) que réellement à l'échelle mondiale dans son ensemble. Bien entendu, quelques exceptions apparaissent avec des villes éloignées échangeant davantage en raison de leur spécialisation : Baltimore et Londres, ou Boston et Francfort.

À l'échelle européenne, Paris est beaucoup plus centrale que Londres grâce à ses liens intenses avec un grand nombre de villes européennes, y compris d'Europe de l'Est. Toutefois, un système de villes allemandes, scandinaves, suisses, néerlandaises et belges montre une intense connectivité. Ce système, peu hiérarchisé, crée des stimulations mutuelles renforçant la compétitivité de chaque ville par le pouvoir des sièges sociaux, mais également par l'accueil de filiales étrangères.

Quelle attractivité pour les filiales étrangères ?

L'intégration des villes dans les réseaux mondiaux d'entreprises par le biais de filiales étrangères est également essentielle afin d'avoir accès à la scène internationale pour promouvoir l'économie locale. La concentration des entreprises locales et internationales a été organisée dès la fin des années 1980 par les administrations locales en « technopoles », renommées aujourd'hui clusters. Ces lieux ne contiennent pas seulement des ressources économiques, mais doivent également donner accès à des infrastructures comme des aéroports ou des centres de congrès, et à des manifestations culturelles de haut niveau.

Cette histoire récente a une grande influence sur la capacité des villes européennes à être intégrées dans la mondialisation. La carte de l'accueil des filiales étrangères dans les « aires urbaines fonctionnelles » révèle la suprématie de Londres en Europe par l'attraction des entreprises étrangères.

Localisation étrangère des filiales des entreprises multinationales dans les aires urbaines fonctionnelles européennes

Paris, qui est au deuxième rang seulement, n'atteint que le quart du nombre des filiales étrangères de Londres (5 000 contre 20 000). En particulier, Londres accueille de nombreuses entreprises américaines (35 % du total des filiales étrangères contre 23 % pour Paris) et asiatiques (6,6 % contre 3,6 %), mais bien moins de filiales détenues par des entreprises européennes (55 % pour Londres contre 70 % pour Paris). Cela confirme que, si Londres constitue un point d'entrée des sociétés américaines en Europe, elle est beaucoup moins intégrée que Paris par les réseaux des entreprises européennes.

À côté de cette dualité maintenant bien connue de Londres et de Paris, un effet « capitale » domine en Europe centrale. Cela est vrai également pour les systèmes urbains nationaux classiquement « primatiaux » (c'est-à-dire fortement dominés par une ville), comme en France, en Grande-Bretagne, en Grèce ou au Portugal. Mais c'est également vrai, dans une moindre mesure, en Espagne, où Madrid concentre beaucoup plus d'entreprises étrangères que Barcelone, et Zurich en Suisse, qui domine largement Genève et les autres villes helvétiques. Ce phénomène est aggravé dans les capitales des nouveaux pays de l'Est, où l'indécision de l'administration et l'ignorance du pays aboutissent à une forte concentration des investissements étrangers dans la capitale. La stratégie consiste à se rapprocher des institutions et des banques, afin de construire un réseau professionnel local et d'obtenir des informations, et alors seulement à trouver une implantation plus appropriée pour la production. Le capital social cosmopolite joue également le rôle de pont entre l'étranger et les métropoles nationales.

Seuls les grands pays fédéraux comme l'Allemagne attirent des sociétés étrangères de façon plus équilibrée. Elles ont une plus grande visibilité de l'étranger et sont plus rapidement intégrées dans la diffusion de nouvelles connaissances et pratiques. Mais les villes situées dans des pays à système urbain primatial peuvent également avoir un bon accès à ces réseaux, à condition que les capitales jouent bien le rôle de pont en direction de l'ensemble du pays.

La position des métropoles est donc primordiale dans la compétitivité actuelle et future des territoires européens. Ce réseau est complexe et multiéchelle : Europe/monde, Europe de l'Ouest/Europe de l'Est, échanges entre pays européens et à l'intérieur de chaque pays, systèmes complexes locaux. L'équilibre et le lien entre tous ces niveaux forment les conditions du développement harmonisé de cette compétitivité.
  

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