Pierre VELTZ

Ingénieur et sociologue.

Le tournant local : puissant et ambivalent

La planète se dérègle, mais le local est la valeur montante. L'enjeu écologique est devenu indissociable du grand retour des proximités, dans une vague culturelle puissante et multiforme. Il faut se réjouir de la créativité à l'oeuvre, mais les problèmes globaux ne se résoudront pas par l'addition d'initiatives locales. Et dans l'exaltation du local pointe toujours le risque du repli, de la réduction des exigences de solidarité et de justice.

L'année 2019 restera peut-être comme l'année du grand basculement, où les thèmes écologiques (réchauffement climatique, biodiversité, limites du modèle industriel prédateur) se sont installés au centre et non plus à la périphérie du débat public et de l'opinion. Mais tout aussi frappant est le lien qui est désormais postulé comme allant de soi entre ces enjeux et le « local ».

La relocalisation des activités productives, la priorité donnée aux circuits courts, alimentaires ou autres, la recherche d'une économie circulaire, recyclant les déchets sur une base de proximité, sans parler de l'exaltation du bottom-up dans la prise de décision et les choix collectifs : la vague est puissante, multiforme. Elle est aussi extraordinairement composite sous l'angle culturel et politique. « La civilisation écologique passe par le localisme », nous expliquent désormais les responsables du Rassemblement national, passé du nationalisme écolo-sceptique à une exaltation du local qui recycle sans peine les vieux thèmes identitaires. Mais réduire la thématique du localisme à ses affinités évidentes avec les variantes populistes et protectionnistes en tous genres serait une erreur. Notre pays, comme les pays voisins, fourmille aujourd'hui d'initiatives multiples, souvent passionnantes et créatives, associatives ou privées, exaltant le « proche », le « collaboratif », sans se soucier des effets possibles de généralisation, techniques ou idéologiques. Les entreprises ont senti le virage chez leurs consommateurs : un groupe comme Danone, par exemple, considère que l'origine locale des produits compte plus que le tournant vers le bio. Quant aux politiques publiques locales, elles « verdissent » à une vitesse accélérée sous le même emblème de la proximité, de l'autonomie, voire de l'autosuffisance. On peut parier sans risque que ces thématiques domineront les prochaines municipales. Une raison fondamentale de ce tournant local est sans doute qu'il s'agit de combler un vide. Chacun sait bien que les problèmes du climat et de la biodiversité appellent des mesures à très vaste échelle, souvent mondiales.

Mais ces mesures ne viennent pas. Les États nationaux, même ceux qui prennent au sérieux la menace, sont empêtrés dans les conflits potentiels dont la réorientation écologique est porteuse, comme on l'a vu pour le prix de l'énergie (« fin du mois » contre « fin du monde »). Et ces mêmes États peinent à intégrer dans leurs routines dominantes d'action et de pensée les nouveaux enjeux écologiques, qui ne correspondent tout simplement pas à leur ADN historique. Le « local » vient alors, d'une certaine manière, occuper la place vacante. « Rien ne bouge. Alors prenons les choses en main, ici et maintenant » : tel est l'état d'esprit d'une partie croissante de la jeunesse. Mais cette attitude n'est pas seulement réactive. Elle prend appui sur une mutation culturelle profonde, qui déborde les thèmes écologiques (même si ces derniers en sont l'expression privilégiée), redéfinissant en profondeur un rapport au monde, à la société, au collectif.

Le local et le global : deux conceptions traditionnelles

Commençons par souligner la singularité du « local écologique » (appelons-le comme cela, provisoirement) par rapport à d'autres conceptions du local qui ont occupé le devant de la scène au cours des dernières décennies, et qui sont encore très présentes. En schématisant fortement, il me semble que ces conceptions traditionnelles du local se sont exprimées selon deux registres opposés, mais sur un même axe : celui du rapport à l'ouverture internationale, et en particulier à la mondialisation économique telle qu'elle s'est déployée depuis les années 1990 1.

La première version, sur le pôle négatif ou réactif, est celle du local comme protection, refuge, refus plus ou moins radical opposé à ce qui est apparu de plus en plus comme une menace pour les identités historiques, réelles ou fantasmées, sans parler des impacts économiques, là aussi réels ou imaginés. Rüdiger Safranski, un philosophe allemand, parle joliment d'une immense attente de « clairières » dans la jungle touffue des flux déterritorialisés du monde contemporain. Mais chacun peut voir que ce besoin de clairières n'est pas toujours aussi bucolique que son nom l'indique, et conduit à des attitudes de fermeture plus ou moins exacerbées et exaspérées. Disons aussi que ces attitudes réactives sont renforcées par le manque total d'empathie et le mépris offusqué dont font preuve à leur égard les « élites » qui, par définition, se sentent à l'aise dans ce nouveau monde ouvert. Cette version réactive du local comme protection a en réalité peu à voir avec l'écologie, mais elle facilite la récupération déjà évoquée à propos du Rassemblement national, et du virage pris au moment des élections européennes, sous l'influence d'Hervé Juvin, notamment.

La deuxième version traditionnelle du local se situe sur le versant positif, opposé au précédent. C'est celle du développement économique local. Cette version postule (et constate) que les territoires locaux jouent un rôle essentiel comme base d'appui pour les stratégies gagnantes dans la mondialisation, en ce qu'elles fournissent des ressources « relationnelles » essentielles dans le contexte internationalisé ouvert. Après la période des Trente Glorieuses dominée par une dynamique top-down, pilotée par l'État, du développement économique, les territoires locaux, longtemps considérés comme des stocks de ressources passives, ont été repensés comme des matrices d'un développement fondé sur des ressources spécifiques : compétences locales accumulées, mais aussi facteurs plus subtils comme le potentiel de confiance entre acteurs ou les capacités coopératives des sociétés locales (ce qu'on pourrait appeler, d'un terme un peu trop vague, le « capital social local ») tous ces facteurs favorisant paradoxalement un retour des territoires dans le contexte de la mondialisation. Cette vision, à mon sens, n'a rien perdu de sa pertinence, et les évolutions récentes vers ce que j'appelle le monde hyper-industriel ne font que renforcer ce couplage du local et du global 2. La base productive mondialisée s'organise en effet de plus en plus comme un archipel de pôles et d'écosystèmes fortement territorialisés. La réorientation vers les services des modèles économiques industriels (l'économie des fonctionnalités) va dans le même sens.

Dans la mesure où il ne s'agit plus de vendre des objets banalisés (des voitures, par exemple) mais de proposer des services intégrés (la « mobilité comme service »), on comprend bien que la prise en compte de la dimension locale, avec ses spécificités, devient un paramètre essentiel de la compétitivité et ouvre un champ d'expérimentation irremplaçable pour développer de nouvelles offres de valeur.

Le « local écologique » est différent

Face à ces deux versions d'un local structuré par sa relation au global, au mondial, le tournant vers la dimension du local-écologique - ce que Latour appelle « le terrestre » - est d'une autre nature. Même si, dans la pratique, les choses sont toujours mêlées, hybrides. L'enjeu organisateur n'est plus celui de l'activité, de l'emploi ou de la compétitivité. Il est celui des interactions entre les activités humaines et les dynamiques de la biogéosphère, où se joue l'avenir de l'habitabilité de la planète. Notons que ces nouveaux enjeux et objectifs, structurés surtout autour de la décarbonation, conduisent les systèmes technico-productifs dominants eux-mêmes vers des trajectoires où le local joue un rôle croissant. L'exemple type est celui de l'énergie.

Les experts s'accordent sur le fait que l'avenir combinera certainement ce que certains appellent les 3 D : décarbonation, digitalisation et décentralisation. Les grands systèmes centralisés de l'ère fossile feront place à une multiplication de systèmes décentralisés, plus ou moins miniaturisés, à l'échelle de la ville, du quartier, voire de l'habitation ou de l'unité productive. Les grands systèmes manufacturiers, aujourd'hui ultra-fragmentés à l'échelle mondiale, évolueront sans doute vers des architectures nouvelles, où la production finale se fera au plus près des usages, pour éviter les absurdes circulations de composants à travers les océans et les continents, sécuriser les flux, réduire les coûts de transport mais aussi et surtout l'impact pervers du carbone importé dans les pays vertueux, du fait de la délocalisation des productions dans des pays pollueurs 3.

Tout cela se fera en partie spontanément, mais surtout sous la pression des clients, des usagers, des consommateurs. Car le point important est que ces mutations technico-économiques en faveur du local s'inscrivent sur le fond d'une mutation plus large, qui déborde largement la sphère technico-économique et les calculs « rationnels » des ingénieurs. Le changement majeur est culturel. Il est que, pour une large partie de l'opinion, la proximité devient progressivement une valeur en soi. Ce qui est local serait bon par principe, ce qui ne l'est pas mériterait la défiance, toujours par principe. Cette exaltation du local mérite évidemment d'être interrogée de manière critique. Elle ne conduit pas toujours à des choix rationnels, y compris du point de vue de l'écologie elle est souvent dangereusement tangente d'idéologies du repli. Mais, avant de revenir sur ces interrogations, il faut souligner le fait que cette vague culturelle montante tire sa force du fait qu'elle s'inscrit dans un réseau plus large de valeurs croissantes.

L'expression dominante est celle de l'écologie, mais en arrière-plan se profilent d'autres orientations, plus générales, et en particulier les trois suivantes :

  1. la recherche de l'autonomie, du contrôle de sa trajectoire de vie, devenue la valeur cardinale des nouvelles générations, avant la recherche de sécurité
  2. la recherche du sens à donner à l'activité professionnelle et au parcours de vie en général
  3. la volonté de maîtriser les produits de son activité, amenant à une préférence pour l'activité de courte portée, éventuellement modeste, mais visible et tangible, par rapport à celle qui est insérée dans de longues chaînes bureaucratiques ou productives devenues abstraites.

À cela s'ajoute, chez beaucoup, la recherche d'un sentiment d'appartenance, de partage et de collectif, qui peut former des alliages inédits avec l'individualisme dominant. Certains penseront peut-être que cette vague culturelle est limitée aux bobos urbains, ou à la jeunesse la plus éduquée (les récentes prises de position des élèves des grandes écoles d'ingénieurs ou de commerce sont à cet égard frappantes) 4. Je ne le pense pas. Mais il est sans doute un peu tôt pour savoir jusqu'à quel stade cette nouvelle sensibilité va transformer nos sociétés, obligeant les entreprises, les administrations, les collectivités publiques à transformer leurs attitudes.

L'énergie du changement

Peut-on miser sur la multiplication des initiatives locales qui visent à renforcer les circuits courts de toute nature pour régler les problèmes de la planète ? Certainement pas. Nombreuses, du reste, sont sans doute les personnes qui, très engagées dans les initiatives locales, restent conscientes des limites de ces approches. D'autres, en revanche, adhèrent sans états d'âme à des projets qui s'inspirent de vieilles utopies autarciques, refermant les cercles de la production, de la consommation et de la décision sur le micro-local.

L'argument essentiel de ceux qui, conscients des risques et des insuffisances, prônent une approche fortement territorialisée de la mutation écologique est celui de l'énergie du changement. Bruno Latour, ainsi, pense que pour mettre en mouvement l'action collective face aux enjeux planétaires, et sortir de la paralysie qui caractérise nos institutions et notre société, il faut partir du concret et du vécu territorial, en prenant conscience des effets de « subsistance » et de « dépendance » qui structurent nos existences. De nombreux experts, économistes comme Christian de Perthuis 5, ou modélisateurs comme Hervé Le Treut 6, donnent la même réponse (territoriale) à l'interrogation cruciale : par où commencer ?

Cet argument pratique est très puissant. L'action territoriale locale (à l'échelle d'un quartier, d'une ville, d'une région) ne résoudra pas tous les problèmes, mais elle constitue sans doute un vecteur irremplaçable de mobilisation et un terrain essentiel d'apprentissage et d'expérimentation. Il importe toutefois de garder à l'esprit quelques interrogations critiques. La première est de savoir ce qu'on entend exactement par « local ». Or, cette question est bien plus profonde que celle des introuvables « périmètres pertinents », administratifs ou techniques. Il ne s'agit pas de cela, mais de prendre conscience du fait que nos territoires dits locaux sont aujourd'hui des nœuds au sein de maillages incroyablement enchevêtrés et ramifiés. Ils mettent en jeu, à des degrés bien plus élevés que ce que nous imaginons spontanément, toute sorte de ressources et d'interactions à moyenne, grande ou très grande distance. En ce sens, le local n'est souvent guère plus qu'une illusion d'optique.

Des territoires interdépendants

Sur le plan économique, la dépendance des territoires locaux à l'égard des flux externes est considérable : aux flux de transferts de l'État social s'ajoute la masse considérable de produits et donc de carbone importé, qui s'est fortement accrue au cours des dernières décennies. À cet égard, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ont raison de penser que le localisme conséquent est d'abord un protectionnisme ! Mais ce qui est vrai pour le monde économique l'est encore davantage pour ce que nous avons appelé le local écologique.

L'énorme complexité qui caractérise la biogéosphère, et son caractère intrinsèquement multi-échelle, est un défi pour l'action, mais aussi pour la pensée et même pour la description. Ce qui est sûr, c'est qu'elle ne se laisse enfermer dans aucun périmètre. La deuxième remarque qu'appelle une vision autocentrée du local est qu'elle se prête facilement à de fausses évidences. L'arithmétique localiste, « locavore » en particulier, est riche de paradoxes. Quelques exemples : l'accent mis, dans les circuits courts alimentaires, sur les coûts de transport, ne doit pas cacher le fait que l'essentiel des émissions est lié à la production la massification des transports à longue distance, tellement décriés, a aussi des effets vertueux : le transport maritime, par exemple, est beaucoup moins émetteur de CO2 à la tonne que les nuées de camions ou de camionnettes qui saturent nos routes et nos villes. Pour prendre un autre exemple, celui de l'habillement, le modèle industriel qui est celui de Zara, souvent loué parce que pratiquant un sourcing de proximité, est en fait particulièrement polluant parce que fondé sur le réassortiment rapide et permanent des collections 7.

La troisième remarque qu'appelle le tournant local dans ses formes actuelles concerne la solidarité, aux divers sens du terme. Techniquement, les grappes énergétiques locales, ainsi, ont besoin d'être insérées dans des grilles à plus grande échelle organiser l'alimentation sur une base locale exclusive reviendrait à se priver de la bénéfique diversité des climats et des sols, etc. Socialement, la survalorisation du local repose la question des solidarités interterritoriales, élément fondateur du contrat social dans nos démocraties. La péréquation des prix de l'énergie en est un bon exemple. Ceux qui, par les hasards de la géographie ou de la géologie, ont accès à des ressources peu chères doivent-ils être exonérés du devoir de partage ? Ils le sont aujourd'hui à l'échelle internationale, comme le montre l'exemple des pays pétroliers. La Norvège, championne du monde de l'hypocrisie, est aujourd'hui écologiquement vertueuse parce qu'elle capte à son seul profit les revenus du pétrole qui lui permettent de polluer le reste de la planète. Demain, il ne faudrait pas que ce modèle se propage au sein des nations elles-mêmes.

Quel rôle pour l'État national et l'Europe ?

Les initiatives locales, aussi bien intentionnées soient-elles, ne vont donc pas remplacer la nécessité de régulations à échelle élargie, reposant sur des choix politiques et techniques nationaux et supranationaux.

Timothy Mitchell a montré le lien intime entre le charbon, puis le pétrole et les formes mêmes de nos États, de nos institutions, ou des luttes sociales 8. Les États et les sociétés du solaire et des renouvelables devront composer avec la spécificité hautement locale de ces énergies.

Mais loin d'être hors-jeu, l'État (national, mais surtout européen, dans notre cas) est attendu sur au moins quatre grands terrains, me semble-t-il :

  1. le financement de la science, car la conversion écologique appelle plus et non pas moins de science, de connaissance du fonctionnement intime des écosystèmes par exemple. L'agroécologie est ici un bon exemple, dans la mesure où elle prend appui de manière sophistiquée sur les dynamiques du vivant et des sols, à l'opposé du caractère primitif de l'agriculture chimique
  2. le financement des grandes infrastructures rendues nécessaires par les changements de paradigmes, et le développement d'expérimentations à grande échelle, en évitant le saupoudrage que l'on voit aujourd'hui en France sur des sujets comme la mobilité électrique
  3. la circulation des expériences et la création des forums d'apprentissage partagés (c'est-à-dire l'inverse de la pratique habituelle consistant à expliquer par voie de circulaire ce que doivent faire les territoires)
  4. last but not least, l'accompagnement social des transitions, pour éviter que les plus faibles paient le prix le plus fort, et pour rendre acceptables, sinon désirables, les changements de comportement indispensables.


  1. Je rejoins ici la présentation de Bruno Latour dans son dernier livre, Où atterrir ? Comment s'orienter en politique (La Découverte, 2017), qui place sur un autre axe, orthogonal à l'axe local-global, ce qu'il appelle « le terrestre ».
  2. Pierre Veltz, La société hyper-industrielle. Le nouveau capitalisme productif, Le Seuil, 2017.
  3. Si le Français moyen émet 5 tonnes de CO2 par an, l’empreinte carbone réelle (incluant le CO2 caché dans les échanges internationaux et les autres gaz à effet de serre) serait nettement supérieure, du fait de la croissance des importations en provenance de la Chine et des pays émergents.
  4. https://www.pour-un-reveil-ecologique.org/fr/.
  5. Voir l’excellent livre de Chrisitan de Perthuis, Le tic-tac de l’horloge climatique, De Boeck, 2019.
  6. Voir le projet Acclimaterra mené en Nouvelle-Aquitaine (www.acclimaterra.fr).
  7. Voir Dana Thomas, Fashionopolis. The price of fast fashion and the future of clothes, Penguin, 2019.
  8. Timothy Mitchell, Carbon democracy. Le pouvoir politique à l’ère du pétrole, La Découverte, 2017.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2020-3/le-tournant-local-puissant-et-ambivalent.html?item_id=5728
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