Salomé BERLIOUX

Présidente de Chemins d'avenirs, coauteur des Invisibles de la République (Robert Laffont, 2019).

Plaidoyer pour la jeunesse de la France périphérique

Les territoires de la France périphérique abritent une jeunesse qui a été trop longtemps invisible. C'est plus d'un jeune sur deux, dans le pays, qui vit ces réalités locales, faites d'opportunités réduites et de contraintes élevées. En matière de mobilité, de représentation, d'accès à l'information et à la culture, toute une politique est à développer en faveur de la réussite.

La crise des Gilets jaunes qui a émergé à l'automne 2018 n'est pas née d'une révolte étudiante. Elle n'est pas la répétition de mai 1968, comme certaines comparaisons rapides le prétendaient aux premiers actes du mouvement. Cette révolte des territoires périphériques est le produit de fractures sociales et territoriales. Elle est le fruit de déchirures multiples.

Dans ces périodes de tension dont on sent encore aujourd'hui les répliques, la question des jeunes de la France des territoires aurait dû occuper une place centrale. Leur âge, l'ampleur des difficultés qu'ils rencontrent, le fait qu'ils sont l'avenir de notre pays : tout devrait pousser non seulement à prendre ces jeunes en compte mais à faire de leurs cas une priorité. Car ils représentent le cœur des fractures françaises. Et l'espoir de voir nos divisions atténuées.

Plus d'un jeune sur deux

La France périphérique rassemble en effet plus d'un jeune Français sur deux : les collégiens et lycéens des zones rurales de Corrèze, de la Creuse ou de Picardie les étudiants issus d'une petite ville du Cantal ou de la Haute-Marne les jeunes en âge de trouver un emploi près d'une ville moyenne du Var, de la Sarthe ou de la Drôme. Ils sont des millions à habiter ces territoires, en dehors des vingt-cinq grandes métropoles, dans les hameaux en pleine campagne, les villages, les petites communes et les zones pavillonnaires. Des millions à grandir loin des sites majeurs de l'économie mondialisée.

On peut débattre des termes « France périphérique », pour la première fois mis en avant par le géographe Christophe Guilluy en 2010 1. Mais tandis que l'on questionne le concept, les jeunes de ces territoires, eux, continuent d'exister. Unis par une communauté de destin qui transcende les espaces, ils grandissent absents de notre carte mentale des inégalités. Et sont demeurés hors radar pendant des décennies.

Il suffit pourtant de traverser la France sans emprunter l'autoroute pour observer non seulement la diversité de notre pays, mais aussi les points communs de ces territoires. La France périphérique est visible à l'œil nu. Elle saute au visage là où elle disparaît des cartes statistiques. Plus encore : les défis que doivent relever ses jeunes habitants s'imposent au voyageur attentif. Les jeunes de Brignoles dans le Var, de Lodève dans l'Hérault, de Bourbon-l'Archambault dans l'Allier ou de Ville-sur-Tourbe dans la Marne doivent en effet braver une véritable course d'obstacles. Autant d'étapes qui font de leur jeunesse un parcours du combattant. Et portent atteinte à l'égalité des chances entre les jeunes Français.

Déterminismes pluriels

Pour le dire en quelques mots : les jeunes de la France périphérique n'ont pas les mêmes chances de départ que les jeunes qui grandissent à Lille, Paris ou Lyon. Mais des solutions existent. Elles sont indispensables. Car laisser perdurer ces inégalités, c'est risquer de voir tout un pan de la jeunesse française se replier. Et accepter tacitement un péril plus insidieux encore : la corrosion du lien social.

Dès lors, mettre ces difficultés en lumière n'a qu'un objectif : inciter à une réponse collective face à cette inégalité des chances entre les jeunes Français.

En matière de choix d'orientation comme en matière de résultats scolaires, les jeunes Français apparaissent largement tributaires de leurs origines sociales, mais aussi géographiques. Le déterminisme social, c'est une évidence, engendre des inégalités de destin : « Il faudrait six générations pour que les descendants de familles modestes atteignent le revenu moyen en France », rappelle une récente étude de l'OCDE 2.

Le déterminisme social, c'est une évidence, engendre des inégalités de destin.

Mais à ces effets de catégorie socio-professionnelle peuvent s'ajouter des effets de lieu. La question du double déterminisme qui frappe les jeunes de banlieue a notamment fait l'objet d'études ciblées puis de politiques publiques dédiées, tout particulièrement depuis les émeutes de 2005, les obstacles économiques, sociaux et culturels qu'affrontent les jeunes des quartiers portant largement atteinte à l'égalité des chances.

Dans la dénonciation des inégalités touchant les jeunes Français et dans les actions mises en œuvre pour les pallier, les difficultés frappant les jeunes de la France périphérique ont très longtemps été passées sous silence. On n'identifiait pas, ou peu, la jeunesse des territoires. Pourtant, et malgré tout leur potentiel, ces jeunes apparaissent majoritairement bridés, voire entravés, à l'heure de construire leur avenir.

Aspirations bridées, obstacles multiples, mobilité limitée

Dans le cadre d'une enquête commandée par Chemins d'avenirs et la Fondation Jean Jaurès à l'Ifop et publiée en novembre 2019 3, des jeunes de zones rurales et de petites villes ont été interrogés au sujet de leur avenir. Leurs réponses révèlent trois phénomènes imbriqués.

Le premier phénomène, c'est la différence d'aspirations académiques et professionnelles entre ces jeunes et les citadins du même âge, le degré d'ambition variant fortement en fonction du lieu de résidence. Ainsi, lorsque l'on demande aux 17-23 ans « s'ils ont fait ou vont faire des études supérieures qu'ils qualifieraient d'ambitieuses », un écart de près de vingt points existe entre les jeunes des agglomérations de 2 000 à 20 000 habitants (qui ne sont que 48 % à répondre oui) et ceux de l'agglomération parisienne (qui sont 67 % à le faire). Un écart tout aussi significatif existe aussi lorsque l'on interroge ces jeunes sur leur confiance en eux-mêmes. Ainsi, 59 % des jeunes des communes de 2 000 à 20 000 habitants estiment avoir confiance en eux lorsqu'ils pensent aux années futures (études supérieures et entrée sur le marché du travail), contre 72 % des jeunes de l'agglomération parisienne.

Le deuxième phénomène, c'est l'accumulation des obstacles que rencontrent ces jeunes qui, à catégorie socio-professionnelle équivalente, sont placés dans une situation de départ moins favorable que les jeunes Lyonnais, Bordelais ou Parisiens. Si l'on prend en compte le manque de confiance en soi et en l'avenir, l'absence de rôles modèles, les aspirations restreintes des jeunes de la France périphérique et que l'on y ajoute l'éloignement des opportunités académiques puis professionnelles, mais aussi culturelles et sportives, les fragilités économiques et sociales ou la fracture numérique, l'addition commence à sérieusement s'élever. Et permet de mesurer à quel point les jeunes de ces territoires doivent se battre plus que les autres pour avoir ne serait-ce que le droit de choisir la formation qui leur correspondra le mieux.

Le troisième phénomène, c'est l'enjeu central que représente aujourd'hui la mobilité pour les jeunes Français. Cet enjeu a lui aussi un impact déterminant pour l'avenir de la jeunesse des territoires. À trop fantasmer la mobilité des jeunes du XXIe siècle, on oublie que ce sont seulement 12 % des 17-23 ans qui ont passé un semestre ou une année à l'étranger dans le cadre de leurs études au cours des cinq dernières années 4. La fracture se creuse entre les jeunes pour qui bouger est complexe, voire interdit, et ceux pour qui la mobilité est désormais un rite naturel dans le cadre d'un cursus académique. Or, cette influence est lourde de conséquences pour les jeunes des territoires isolés. Un jeune dont les parents vivent dans une petite commune du Cantal aura logiquement moins d'opportunités académiques à proximité immédiate de son domicile familial. Il devra donc, dès l'âge de 15 ou 18 ans, faire le choix de rester, et d'être limité dans ses options, ou bien de partir, si sa famille peut se permettre le coût d'un logement étudiant et l'encourage dans cette voie. Un avis du Conseil économique, social et environnemental (Cese) de janvier 2017 5 le rappelle : pour les jeunes ruraux, l'aspect financier est un frein à la poursuite des études supérieures, notamment quand elles nécessitent le départ du foyer parental. Les jeunes de banlieue se sentent d'ailleurs bien moins inquiets à la perspective d'étudier dans une grande ville que les jeunes de territoires isolés : ils sont seulement 11 % à évoquer cette inquiétude dans les banlieues au niveau de vie supérieur, 16 % au sein des banlieues au niveau de vie intermédiaire et 19 % pour les jeunes des banlieues au niveau de vie modeste.

À Paris et dans son agglomération, le réflexe de l'international peut d'ailleurs aller bien plus loin qu'une incitation et être préparé dès le plus jeune âge, notamment à travers l'apprentissage des langues étrangères. Là encore, le clivage entre l'agglomération parisienne et les zones rurales varie du simple au double : cet investissement complémentaire dans l'apprentissage des langues étrangères concerne 21 % des jeunes ruraux contre 42 % des jeunes vivant dans l'agglomération parisienne.

Des réponses attendues et indispensables

Les défis rencontrés par les jeunes des territoires supposent, en réponse, la mise en place de dispositifs à la hauteur de l'enjeu : le destin de plus d'un jeune Français sur deux. Or, à la différence de l'éducation prioritaire, il n'existe pas encore à proprement parler de politique scolaire rurale ou ciblée vers les petites villes, même si certains de ces obstacles commencent à être identifiés en tant que tels et regardés de plus près.

Pour répondre aux difficultés particulières des jeunes des territoires, deux mouvements de nature et d'ampleur différents sont attendus.

Le premier, qui dépasse l'objet de cet article, consiste à prendre les mesures nécessaires au développement économique, social, culturel et environnemental des territoires périphériques. Ce sont des choix de politiques publiques difficiles, mais connus.

Le second mouvement doit être centré sur la jeunesse. C'est à ce jour un chemin moins balisé que le premier. Il consiste à déployer des instruments et une politique publique pour traiter de façon spécifique les défis évoqués ici.

Parmi quatre pistes de solutions 6 pour ces jeunes, il importe tout d'abord de créer un écosystème de réussite autour d'eux. C'est-à-dire s'appuyer sur les initiatives locales - elles sont nombreuses - et les fédérer pour les rendre accessibles et cohérentes. De nombreux acteurs de terrain peuvent en effet contribuer à changer les perspectives de jeunes vivant sur un même territoire. Créer un réseau territorial et l'élargir à de nouveaux acteurs peut multiplier les opportunités offertes aux jeunes. Cet écosystème de réussite permettra par exemple de faire avancer dans une même direction des chefs d'entreprise, des artisans, des enseignants, des journalistes, des maires, des parents d'élèves et des représentants des missions locales pour proposer des offres de stages plus variées que celles qui existent dans un seul village ou une seule petite ville.

D'autre part, il est crucial de développer l'accès à une information complète et incarnée. Il ne suffit pas d'avoir accès à Internet pour se découvrir une vocation ou être en mesure de construire son parcours professionnel. Pas plus qu'une brochure ou un salon de l'orientation, quand on y a accès, ne permettent de tout comprendre sur les métiers de la lunetterie ou de repérer les opportunités du métier de chaudronnier dans l'industrie. Or, en matière d'orientation, l'information est primordiale. Celle-ci doit intervenir à temps, être suffisamment ouverte pour ne pas reposer sur un seul acteur, tel qu'un parent ou un conseiller d'orientation, et, surtout, reposer sur des témoignages. Organiser ces témoignages et rencontres à l'échelle d'un territoire est donc essentiel.

Troisièmement, à l'image de ce qui est fait pour les jeunes de banlieue, les dispositifs de mentorat individuel permettent de combattre les freins de l'autocensure. Le parrainage est un levier d'ascension sociale et de réalisation de soi très puissant. Depuis plusieurs années, il a été généralisé par de nombreuses associations et entreprises agissant en faveur de la diversité sociale, culturelle et ethnique ou en faveur de l'égalité hommes-femmes. Un mentor actif et bienveillant peut ouvrir les horizons des jeunes de la France périphérique. Son regard peut permettre à un adolescent rural de se réinventer et de progressivement croire en son potentiel, pour s'autoriser des parcours différents de ceux de son entourage.

Enfin, un combat culturel reste à mener. Pour éviter que les représentations d'une France divisée ne s'installent et pèsent sur les jeunes, il est urgent de donner à voir la réalité de cette France périphérique, y compris celle de ses enfants. Pour combattre les oppositions simplistes entre ville et campagne, peuple et élite, banlieues et territoires périphériques ou entre Paris et province, cette jeunesse invisible doit être mise en lumière, à la manière de l'excellent roman de Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux. Ce combat culturel est fondamental et doit être mené conjointement par les artistes, les journalistes et les politiques.

Beaucoup d'autres pistes existent. Elles doivent venir compléter et non se substituer à ce qui est fait pour les quartiers difficiles. Elles doivent surtout permettre de créer une dynamique profitant non seulement aux jeunes mais, plus largement, à l'ensemble de la communauté nationale.



  1. Christophe Guilluy, Fractures françaises, éditions François Bourin, 2010
  2. L'ascenseur social en panne ? Comment promouvoir la mobilité sociale, OCDE, 2018.
  3. Salomé Berlioux, Jérôme Fourquet et Jérémie Peltier, « Jeune des villes, jeunes des champs : la lutte des classes n'est pas finie », Fondation Jean Jaurès, 20 novembre 2019.
  4. Enquête Ifop pour Chemins d'avenirs et la Fondation Jean Jaurès, 20 novembre 2019
  5. « Place des jeunes dans les territoires ruraux », Cese, janvier 2017.
  6. Salomé Berlioux et Erkki Maillard, Les invisibles de la République, Robert Laffont, 2019.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2020-3/plaidoyer-pour-la-jeunesse-de-la-france-peripherique.html?item_id=5723
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