Éric CHARMES

Directeur de recherche à l’École nationale des travaux publics de l’État (ENTPE), auteur notamment de La revanche des villages. Essai sur la France périurbaine (2019).

Le périurbain ou la revanche du village

Le périurbain, souvent décrié, est un laboratoire des reconfigurations du local. Valorisés socialement et investis politiquement par leurs habitants, ces territoires mêlent proximité des équipements de la ville et aménités appréciées de la campagne. S'y développent de nouvelles façons de vivre localement, qui peuvent faire école.

Le périurbain, avec ses entrelacs de voies routières, ses zones d'activité et ses lotissements réputés tous semblables et sans âme, est souvent associé à ce que l'anthropologue Marc Augé avait appelé les non-lieux 1. François Ascher, grande figure de l'urbanisme, voyait quant à lui dans la périurbanisation la pointe avancée de la fin du quartier comme espace central de la vie quotidienne au profit d'un élargissement spatial des territoires de vie 2. La périurbanisation, pour lui, c'était le passage de la vie de quartier à la vie métropolitaine. Cependant, pour importantes que ces réflexions aient pu être dans l'avancée de la compréhension des modes de vie et du fonctionnement des métropoles, elles sont aujourd'hui datées. Le local n'a pas disparu, il s'est reconfiguré. Et la périurbanisation apparaît aujourd'hui plutôt comme l'avant-garde de cette reconfiguration.

Un retour au village

La périurbanisation ne doit pas être réduite au rêve de la maison individuelle. Elle est aussi soutenue par la quête d'un autre idéal, déjà mis en évidence dans les années 1970 par Gérard Bauer et Jean-Michel Roux, à travers un néologisme évocateur : la « rurbanisation » 3. Cet idéal, c'est la ville à la campagne. Ainsi, quand on parle avec des habitants et qu'on leur dit qu'ils sont des périurbains, on suscite des moues dubitatives et des réactions du type : « Mais j'habite la campagne ! » Cette réaction n'est pas sans fondement. Plus de la moitié de la population des territoires classés comme périurbains par l'Insee est aussi classée comme rurale par ce même institut, au sens où elle réside dans des communes dont le bourg centre compte moins de 2 000 habitants. Autre exemple, environ trois quarts des exploitations agricoles (en nombre comme en superficie) se trouvent dans le périurbain. On pourrait ainsi multiplier les chiffres : le périurbain, c'est la campagne. Et c'est une campagne dominée par un paysage de villages, la forme physique qui incarne peut-être le mieux la force du local 4.

Mais le périurbain n'est donc pas seulement la campagne, c'est aussi la ville. Ainsi, tous les périurbains ne s'identifient pas volontiers à la ruralité. Ils habitent à la campagne certes, mais près d'une ville. Vivre dans le périurbain, c'est donc habiter à la campagne tout en ayant accès aux ressources d'une ville (grâce à l'automobile). D'une certaine manière, c'est l'invention d'une solution à un vieux problème qui a agité les grands théoriciens de l'urbanisme : marier les avantages de la ville (les opportunités d'emploi et d'échanges sociaux notamment) et ceux de la campagne (le cadre de vie particulièrement). Le problème pour les urbanistes et les planificateurs, c'est que la solution a été trouvée par les habitants plutôt que par eux. Cela explique sans doute les aigreurs que la périurbanisation suscite chez certains.

Ce compromis périurbain repose bien, comme l'avait souligné François Ascher, sur une métropolisation des modes de vie, entre le village où l'on dort, le centre commercial où l'on fait ses courses et le quartier d'affaires où l'on travaille (pour y faire le ménage si on habite le lointain périurbain, pour y encadrer une équipe si on habite un village recherché proche du centre).

Ce compromis repose aussi sur une forme de retour du local. L'une des manifestations les plus évidentes de ce retour est la résistance des villages périurbains à l'absorption dans les banlieues. Contrairement à ce que beaucoup ont longtemps cru (et pour certains continuent de croire), le périurbain n'est pas la banlieue de demain. Les lotissements qui entourent les bourgs et les hameaux s'étendent peu, et surtout ils ne se rejoignent pas pour former de vastes nappes pavillonnaires.

Dans certains schémas de cohérence territoriale (Scot) du périurbain, un des objectifs premiers est de maintenir des « coupures vertes » entre les noyaux bâtis, précisément pour préserver le caractère campagnard des paysages et éviter qu'ils ne deviennent similaires à ceux des banlieues, ces « agglomérats informes » que les habitants du périurbain ont précisément voulu quitter. Les périurbains y tiennent beaucoup. Traverser des espaces verts pour rentrer chez eux est ce qui actualise au quotidien leur statut de campagnards. C'est ainsi que les villages périurbains les plus proches des agglomérations restent des villages et, contrairement aux bourgs d'autrefois devenus des faubourgs, ne rejoignent pas l'agglomération voisine. Autour des grandes métropoles comme Paris, Lyon ou Toulouse, les villages où les périurbains ont commencé à s'installer dans les années 1970 sont toujours entourés de champs et de forêts. Ils ont juste pris un peu d'embonpoint avec les quartiers pavillonnaires qui entourent le centre-bourg.

Le local, c'est social

Le local n'importe pas seulement comme cadre de vie, il importe aussi pour la sociabilité. Bien évidemment, la sociabilité recherchée n'a plus grand-chose à voir avec celle des villages ruraux d'antan. Le contrôle social, les cancans ne sont pas exactement ce que les périurbains apprécient. Chacun tient à son quant à soi et le bon voisin est celui qui sait ne pas se mêler des affaires des autres. En même temps, les relations de voisinage sont appréciées. Le bon voisin est aussi celui qui dit bonjour et éventuellement quelques mots sympathiques lorsqu'on le croise. C'est encore celui qui peut porter assistance en cas de besoin. Celui sur lequel on peut compter en cas de problème ou de troubles. Vivre dans un village ou dans une petite ville aide à construire et à entretenir ces relations rassurantes face au maelström de la vie quotidienne. Les périurbains sont des urbains en ce qu'ils valorisent un certain anonymat, mais cet anonymat n'est pas valorisé partout. Là où ils habitent, ils préfèrent que les visages des inconnus leur soient plus ou moins familiers.

La chose est particulièrement importante pour les enfants. Le périurbain n'est pas uniquement peuplé de familles avec enfants. Un grand nombre de communes sont même frappées d'un vieillissement marqué, notamment parce que la préservation du cadre de vie villageois conduit à limiter les constructions et donc freine l'arrivée de jeunes ménages. Il n'en demeure pas moins que l'attrait du périurbain s'exerce d'abord sur les familles avec enfants. Beaucoup de ces familles viennent y trouver une maison, mais la dimension villageoise d'une commune est aussi un atout. Habiter un village dont la population est en partie connue, en partie familière, met en confiance quand il s'agit de laisser les enfants rentrer seuls de l'école ou aller chez des copains. C'est aussi l'assurance qu'en cas de problème (par exemple si l'on est coincé dans un embouteillage) des voisins pourront intervenir, que son enfant pourra aller sonner à la porte de la vieille dame retraitée du bout de la rue et y trouver bon accueil.

L'importance accordée à cette sociabilité se révèle aussi dans le souci du peuplement. Un des attraits du périurbain est incontestablement l'absence de logements sociaux. Sauf cas particuliers (qui de réforme en réforme deviennent moins rares, notamment en Île-de-France), les communes périurbaines ne sont pas soumises aux quotas de 20 ou 25 % de logements sociaux. Et lorsque l'on limite les possibilités de construire, ce n'est pas seulement pour préserver les espaces verts, c'est aussi pour maintenir voire améliorer le standing de la commune. C'est ainsi que les villages périurbains les plus attractifs des grandes métropoles, ceux les mieux placés et ouverts sur les plus beaux paysages, deviennent des villages de cadres supérieurs. Cela soulève de nombreuses questions, et c'est l'une des sources des critiques les plus vives faites à la vie périurbaine. Est-il moralement acceptable d'élever des enfants dans l'entre-soi d'un village de cadres, de les rendre aveugles à la diversité de la société ?

Le local, c'est politique

Le local importe également dans le périurbain au travers de son gouvernement et du rôle qu'y jouent les municipalités. À l'échelle nationale, une commune périurbaine rassemble en moyenne moins de 1 000 habitants. Dans un tel contexte, les relations avec les élus municipaux n'ont rien à voir avec celles que l'on peut avoir avec les élus d'une grande ville ou même d'une banlieue.

On croise toujours un élu à la sortie de l'école, sur la place du village le dimanche matin lorsque l'on va à la boulangerie (quand il y en a une). Ce n'est pas toujours facile pour les élus, à qui l'on fait plus volontiers part des problèmes que des sources de satisfaction, mais c'est une relation essentielle qui permet aux habitants d'exercer un certain contrôle sur leur lieu de vie, sur leur environnement. Certes, les prérogatives des maires ne sont plus ce qu'elles étaient, particulièrement dans les petites communes. Les moyens financiers ont été réduits et beaucoup de compétences sont exercées à l'échelle intercommunale, mais cette relation de proximité est un des attraits du périurbain. Une de ses ressources aussi, on l'a vu à l'occasion du mouvement des Gilets jaunes, qui a fait découvrir à certains membres du gouvernement les vertus de la proximité et l'importance des élus locaux pour faire vivre la citoyenneté.

Là encore cependant, les relations à l'appareil municipal sont très ambivalentes. La commune périurbaine est un lieu où incontestablement s'expérimente la réalité concrète du politique, où l'on se confronte à ce qu'il peut en coûter de vivre ensemble, de devoir faire des compromis au nom de l'intérêt collectif. Il faut ici rappeler les propos prêtés par Pierre Joxe à François Mitterrand lorsqu'il lui était proposé de réduire la fragmentation communale et de promouvoir l'intercommunalité : « Il y a 36 000 communes ? C'est très utile. Cela fait 500 000 conseillers municipaux, sans compter, ne l'oubliez pas, les 500 000 autres qui auraient voulu l'être. Soit un million de citoyens qui s'intéressent aux affaires locales. Et vous voulez réduire cela à un quarteron de professionnels ? Vous êtes fou. » 5

Cela étant, l'engagement local prend souvent une tournure qui n'est guère citoyenne 6. Régulièrement, les habitants des communes périurbaines confondent la municipalité avec un syndic de copropriété. Cela vaut particulièrement dans les petites communes, que le nombre d'habitants rapproche d'une grande copropriété et où les débats locaux sont le plus souvent centrés sur des questions de cadre de vie. C'est ainsi que, loin du village d'antan où s'opposaient les rouges et les blancs, les sans-terres et les bourgeois, les débats sont centrés sur la bonne manière de gérer le patrimoine commun. La commune périurbaine, de ce point de vue, s'apparente de plus en plus à un club dont on devient membre en même temps que l'on y emménage. Les impôts locaux deviennent alors des cotisations annuelles et le prix immobilier inclut le ticket d'entrée. Plus le village est recherché et plus le prix du ticket est élevé.

Beaucoup d'élus et d'habitants acquiescent lorsqu'on leur propose ce diagnostic, mais ils le regrettent aussi. Chez certains, encore très minoritaires, cela conduit à un engagement politique local. Cela peut se concrétiser dans une épicerie solidaire, des jardins partagés, la promotion des circuits courts, une cantine bio, un réseau de covoiturage, une association d'aide aux aînés, etc. De manière récurrente, on trouve au cœur de ces projets la quête d'un nouveau rapport à la production alimentaire et à l'environnement. Loin des images associées à l'étalement urbain qui font du périurbain une horreur environnementale, la part campagnarde du périurbain est ici vue comme une ressource.

Prises individuellement, les initiatives sont modestes, mais il y a des dizaines de milliers de villages en France, et certains espèrent que les petits ruisseaux feront les grandes rivières, que du local, et notamment du local périurbain, pourra émerger une société nouvelle. Chacun, en agissant dans son village, donnerait l'exemple 7. Il s'agit là de signaux faibles, diraient les prospectivistes : des mouvements très minoritaires, mais qui pourraient prendre de l'ampleur.

Pour un nombre croissant de personnes en tout cas, le village périurbain devient le haut lieu de l'utopie, à rebours des discours qui font du périurbain le terreau du vote en faveur du Rassemblement national. Ce vote existe bien sûr, et il est même largement dominant dans les secteurs les plus éloignés des grandes agglomérations, mais il ne dit pas grand-chose du rapport au local 8. Le vote en faveur du Rassemblement national est avant tout un message adressé à la communauté nationale.



  1. Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Seuil, 1992.
  2. François Ascher, La République contre la ville. Essai sur l'avenir de la France urbaine, L'Aube, 1998.
  3. Gérard Bauer et Jean-Michel Roux, La rurbanisation, ou la ville éparpillée, Seuil, 1976.
  4. Éric Charmes, La revanche des villages. Essai sur la France périurbaine, Seuil, 2019.
  5. « Heurs et malheurs d'une réforme racontée par Pierre Joxe », Le Monde, 26 mai 1998.
  6. Éric Charmes, La ville émiettée. Essai sur la clubbisation de la vie urbaine, PUF, 2011.
  7. L'un des modèles de ceux qui militent pour la transition écologique est ainsi le village d'Ungersheim, près de Mulhouse, rendu célèbre par Qu'est-ce qu'on attend ?, documentaire de Marie-Monique Robin sorti en 2016. Dans un registre plus proche des gauches radicales, mais qui fait également une grande place aux villages périurbains, on peut lire Guillaume Faburel, Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre, Le passager clandestin, 2018.
  8. Ce sujet du vote pour le Rassemblement national a déjà été traité dans notre article « Le périurbain : un territoire de perdants ? » dans Constructif, no 48, novembre 2017.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2020-3/le-periurbain-ou-la-revanche-du-village.html?item_id=5730
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