Jérôme FOURQUET

Directeur du département opinion et stratégie d'entreprise de l'Ifop, auteur de L'archipel français (Seuil, 2019).

La crise des Gilets jaunes : Somewhere contre Anywhere

La crise des Gilets jaunes repose sur de très claires oppositions, en termes d'appartenance locale et de capacités de mobilité, entre deux parties de la population. Les gens « de quelque part » se distinguent des gens « de n'importe où ». Les premiers, très présents dans le périurbain et que l'on a retrouvé sur les ronds-points, dépendent de l'automobile. Les seconds, appelant à limiter la vitesse sur les routes et à taxer le diesel, voyagent en avion de métropole en métropole.

Ayant débuté par une protestation contre la hausse des taxes sur le carburant, le mouvement des Gilets jaunes est resté pendant toute la phase la plus active de la mobilisation très déterminé, dans sa sociologie comme dans ses lieux et modes d'action, autour du rapport à la voiture. Mais plus globalement, c'est également la question du sentiment d'appartenance à différentes échelles territoriales qui était posée à travers cette crise sans précédent.

L'homme de la route versus l'homme de la rue

En décembre 2018, un sondage de l'Ifop révélait que le taux d'identification au mouvement, qui atteignait à l'époque 20 % dans la population, était très corrélé à la place occupée par l'automobile dans la vie des individus. Parmi les personnes se disant très dépendantes de la voiture au quotidien, ce taux d'identification atteignait 30 %, alors qu'il n'était que de 19 % (soit un taux quasi équivalent au taux moyen sur l'ensemble de la population) parmi celles se disant assez dépendantes et qu'il plongeait à seulement 10 % parmi les individus se déclarant peu ou pas dépendants de l'automobile au quotidien.

De la même manière, les principaux points de fixation et de rassemblement quotidiens étaient constitués par les ronds-points, éléments clés de notre maillage routier. Les péages autoroutiers ont fait l'objet de très nombreuses actions, soit de péage gratuit, soit parfois de destruction plus ou moins importante. Vinci, le principal concessionnaire autoroutier, a ainsi indiqué que plus de 250 de ses sites avaient été dégradés dont 15 ont été incendiés, certains plusieurs fois. Ce fut le cas notamment dans le sud de la France, avec de très importants dégâts infligés aux péages de Perpignan, Narbonne, Agde, Nîmes, Orange, Bollène, Le Muy ou Bandol.

De la même manière, d'après différentes sources, le parc de radars automatiques, qui cristallisaient encore davantage la rancoeur depuis la mise en place de la limitation de vitesse à 80 km/h, a été particulièrement ciblé. Sur les 3 200 radars déployés sur le territoire, près de 20 % avaient déjà été vandalisés au printemps et à l'été, consécutivement à l'annonce puis à la mise en place des 80 km/h. Ce changement de la réglementation s'était traduit par une explosion spectaculaire du nombre de personnes flashées, qui passa de 240 000 en juillet 2017 à près de 500 000 en juillet 2018, mois de l'entrée en vigueur de cette décision. Cet emballement s'inscrivait dans une tendance de déjà très nette augmentation des recettes des radars automatiques ces dernières années. On notera à ce propos que, dans les semaines précédant l'attaque et l'incendie de la préfecture du Puy-en-Velay, qui fut un des événements les plus spectaculaires de cette crise, le nombre d'automobilistes flashés en Haute-Loire avait augmenté de 70 % !

Plus globalement, la cartographie des actions de blocage ou de regroupement des Gilets jaunes est conforme à la forte dépendance à la voiture. En effet, même si le mouvement bénéficia de soutiens divers, la France des Gilets jaunes, c'est d'abord celle de l'étalement urbain. Le taux d'identification atteint son climax dans le grand périurbain, où résident les pendulaires qui doivent faire plusieurs dizaines de kilomètres au quotidien. Les sondés résidant à moins de 10 kilomètres du centre d'une aire urbaine de 200 000 habitants n'étaient que 13 % à se définir comme Gilets jaunes. Ce taux s'établissait ensuite à 18 % dans les communes situées entre 10 et 40 kilomètres puis à 28 % entre 40 et 60 kilomètres avant de redescendre à 21 % passé la limite des 60 kilomètres, communes qui correspondent à des zones très rurales ayant moins d'interactions avec la grande agglomération.

Dans ces territoires ruraux et périurbains, l'usage de la voiture est indispensable, notamment pour aller travailler, et le degré de dépendance à l'automobile constitue un trait fédérateur entre les différents groupes sociaux qui les peuplent. Si dans les villes le quidam est « l'homme de la rue », dans le périurbain il est « l'homme de la route ». L'abaissement de la vitesse maximale à 80 km/h, puis la hausse des prix à la pompe et des taxes sur les carburants ont été perçus par ces hommes 1 de la route comme une remise en cause de leur mode de vie périurbain et une atteinte insupportable à leur liberté de circuler. Les professionnels de la route et de la logistique ont d'ailleurs été surreprésentés dans ce mouvement. D'après les données de l'Ifop, c'est parmi les chauffeurs routiers que la proportion de personnes se disant Gilets jaunes était la plus élevée (36 %). Éric Drouet, une des principales figures du mouvement, est lui-même chauffeur routier, et la seule organisation syndicale qui a appelé ses membres à rejoindre le mouvement est FO transports. Maxime Nicolle, alias Fly Rider, autre figure du mouvement, est quant à lui intérimaire dans le secteur du transport.

Autre indice parmi d'autres de la prégnance de cette « culture de la bagnole », de nombreux manifestants avaient inscrit au dos de leur gilet jaune le numéro minéralogique de leur département, à la manière des cibistes des années 1980 qui reprenaient ce même numéro dans leur indicatif.

Diesel versus kérosène

Parallèlement à cette référence à l'univers automobile, ce geste symbolique en dit long sur le rapport au territoire entretenu par cette population. Le sentiment d'appartenance et les cadres de référence des Gilets jaunes étaient en effet soit nationaux soit régionaux. On a pu ainsi observer de nombreux signes d'un attachement à la nation française avec le recours fréquent à la Marseillaise comme chant entonné dans les manifestations et l'omniprésence des drapeaux tricolores sur les ronds-points et dans les cortèges. Signe que ce mouvement différait sensiblement dans sa nature des traditionnelles mobilisations sociales et syndicales, les drapeaux rouges étaient très peu visibles. À l'inverse, à côté des bannières tricolores, les drapeaux régionaux étaient également très présents. Qu'il s'agisse des manifestations parisiennes ou régionales, partout flottaient les couleurs de la Bretagne, de la Flandre, de la Bourgogne ou bien encore la croix occitane ou le drapeau catalan.

La population qui s'est mobilisée et s'est reconnue dans ce mouvement vit principalement dans ce que le géographe Christophe Guilluy a appelé la France périphérique. Bien que divers, ce public a en partage à la fois un mode de vie mais aussi un rapport à l'espace. De manière pratique, ce mode de vie est organisé autour du déplacement individuel en voiture, outil indispensable mais également symbole de liberté et d'autonomie. Le durcissement de la politique de sécurité routière et la hausse du prix des carburants sont, dans ce contexte, très douloureusement vécus comme une remise en cause de cet espace d'autonomie.

Sur le plan des représentations et des valeurs, le territoire d'identification et auquel on se rattache est celui que l'on connaît, dans lequel on vit et que l'on parcourt. En ce sens, les Gilets jaunes correspondent pleinement aux people from somewhere (« ceux qui sont de quelque part ») brillamment décrit par l'essayiste britannique David Goodhart 2. On peut d'ailleurs analyser la polarisation qui s'est effectuée dans la société française à l'occasion de cette crise comme une illustration du clivage entre les Somewhere et les Anywhere (« ceux qui sont de partout »).

À ce titre, il est intéressant de relever qu'à côté du RIC (référendum d'initiative citoyenne), une des revendications qui a connu le plus de succès sur les ronds-points était celle consistant à demander que l'on aligne la taxation du kérosène sur celle du diesel. Alors que la taxe carbone était légitimée par le gouvernement au nom de l'impératif environnemental, les Somewhere jaunes fluo exigeaient que le transport aérien, mode de déplacement illustrant jusqu'à la quintessence le mode de vie des Anywhere, soit lui aussi mis à contribution pour lutter contre le réchauffement climatique. En langage Gilets jaunes, cette revendication se traduisait souvent par : « Qu'ils commencent d'abord par taxer le kérosène des avions que les bobos prennent pour partir en week-end au même niveau que le gasoil que je mets dans ma voiture pour aller bosser tous les jours. »

Incarnation symbolique s'il en est de cette opposition entre deux France, l'échange sur Facebook ayant opposé Jacline Mouraud à Emmanuelle Wargon. Le 18 octobre 2018, la première, qui allait devenir une égérie du mouvement des Gilets jaunes, postait depuis sa commune de Bohal (816 habitants, dans le Morbihan) un coup de gueule sur le fameux réseau social. Cette adresse au président de la République listant les taxes et les mesures ciblant les automobilistes allait rapidement devenir virale et fut regardée près de cinq millions de fois en trois semaines. Cet écho spectaculaire amena le gouvernement à répondre. Ce qui fut fait par Emmanuelle Wargon le 4 novembre, qui déclara notamment qu'il « n'y avait aucun complot du gouvernement contre la voiture ». Sa vidéo fut postée depuis Londres, où la secrétaire d'État rendait, pour le week-end, visite à son fils, étudiant dans la capitale britannique…



  1. Et femmes, car les femmes sont également très représentées dans ce mouvement.
  2. David Goodhart, Les deux clans, Les Arènes, 2019.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2020-3/la-crise-des-gilets-jaunes-somewhere-contre-anywhere.html?item_id=5722
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