Jean-Paul BETBÈZE

est chef économiste et directeur des études économiques, membre du comité exécutif de Crédit Agricole SA.
Il est également professeur d’université, membre du Conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre et membre de la Commission économique de la nation.

Un secteur stratégique

Pour sortir de la crise, des efforts d'innovation dans la construction et le financement du logement et une politique massive d'accroissement de l'offre s'imposent. Dans le cadre d'une véritable stratégie de l'habitat dépassant les traditionnels clivages droite-gauche.

Construire, c'est employer des travailleurs pour leur permettre de consommer, disent les uns, et nous sommes alors dans la logique des grands travaux. C'est plutôt dépenser pour pouvoir produire mieux et plus, disent les autres, et nous voilà dans l'investissement productif, dans la compétitivité et l'efficacité. C'est structurer l'espace, la consommation, la production, ajoutent d'autres encore. Et nous sommes dans la géographie, les normes, les stabilisations, les segmentations... Keynésiens, classiques, « régulationnistes », ainsi que divers groupes d'économistes s'intéressent au sujet sans beaucoup communiquer entre eux, sans compter bien sûr les autres corps de métier, bâtisseurs et sociologues, métreurs et juristes, psychanalystes et politiques...

Mais, en même temps, construire c'est financer, ce qui permet de conduire à des comportements vertueux : travailler pour épargner, épargner pour rembourser, donc chercher, innover, créer... sauf s'il s'agit de pousser à des comportements irresponsables : des prix trop élevés, trop de dettes, voire des surendettements, des bulles, bref des gâchis humains et économiques. Le tout sans oublier l'empreinte de ces choix dans les espaces, les paysages, la nature. Nous voilà rejoints par les monétaristes, les néokeynésiens et les néoclassiques, en attendant la nouvelle économie géographique et les spécialistes de l'économie environnementale.

Alors, comment essayer de normaliser ce secteur en lui évitant autant que possible ses hauts et ses bas d'activité et de prix, ses crises périodiques et, désormais, ses procès écologiques, en plus des critiques sociales et politiques qui ne font que croître sans embellir ? La construction est-elle contrainte d'en faire trop (puisque, quand le bâtiment va...) pour en faire ensuite trop peu, mais en faisant toujours mal ? Et surtout, pourquoi ne pas reconnaître son rôle positif dans la durée, avec tous ses succès, ses avancées, ses innovations ? Et voici venir les interventionnistes, les régulateurs et les superviseurs !

Une stratégie de l'habitat

Toutes ces questions montrent, s'il en était besoin, la grande variété des approches du secteur, avec tous ces groupes d'experts, et son importance. S'y ajoute l'idée que tout a été dit et surtout qu'on ne parviendra pas à trouver une logique fédérative, intégrant correctement les besoins et les enjeux, les risques et les avantages de cette activité pourtant essentielle. Désespérant logement ! Et pourtant, l'idée gagne (quand même) que nous sommes des animaux sociaux, donc urbains, et que l'urbanité peut faire excellent ménage avec le respect à long terme de l'écosystème. Surtout si la conscience s'en mêle. Les grandes villes sont quand même plus efficaces que les maisons isolées, les tours offrent souvent des espaces de vie plus complets que les bourgs.

C'est donc dans cette perspective que l'on doit parler d'une stratégie de l'habitat, maintenant qu'on voit les dégâts sur les économies, les banques, mais aussi sur les familles et la société, des bulles immobilières et du surendettement, bref, d'un logement sans stratégie d'ensemble. C'est aussi maintenant, dans la crise, que l'on comprend mieux comment un nouveau bâtiment peut aider à trouver des solutions nouvelles, pour soutenir la vie en communauté et pas seulement l'emploi, pour permettre une productivité plus riche et pas seulement la compétitivité du coût. Il nous faut construire plus, mieux, groupé, plus haut, plus dense, et surtout plus efficace dans le long terme. Cette approche, « économiciste » diront certains, a tout de même l'avantage de vouloir définir un axe stratégique partant de ce secteur pour la croissance et l'emploi, pour la compétitivité quantitative et qualitative, et surtout d'offrir des pistes aux autres approches, sans exclusive, au moins pour débattre, et pourquoi pas pour les intégrer.

Le temps est venu de lier la sortie de crise au logement, maintenant que l'on voit que, dans de nombreux pays, il a été un élément de la crise (États-Unis, Irlande, Espagne) et parfois, quoique bien plus rarement, un élément de l'anticrise (Allemagne). Si certains pays ont en effet beaucoup construit, endetté et surendetté leurs habitants, fragilisé leur croissance, puis leurs banques, et maintenant leurs budgets, il existe d'autres cas où la construction est entrée dans un écosystème performant et vertueux.

Les conditions du succès

Pour cela, il semble d'abord nécessaire de construire beaucoup, en hauteur, et de faire baisser ainsi la rente foncière. Il faut ensuite inciter à l'investissement locatif à côté de la propriété, afin de permettre une profondeur des marchés locaux. Il est enfin nécessaire de permettre un financement plus long des appartements et de leurs équipements, et ce afin de raisonner en coût d'usage de l'espace bâti intégrant les coûts énergétiques, notamment, mais aussi les protections nécessaires, les avancées domotiques et, de plus en plus, les nouvelles demandes d'une population vieillissante.

C'est bien pourquoi on peut s'interroger sur la faiblesse quantitative des projets en matière de logement, quand on parle seulement de nombre, sur la myopie des valorisations, quand on privilégie le coût d'entrée au coût d'utilisation moyen, quand on oublie l'évolution des usages en fonction de la courbe de vie des habitants, ou encore quand on oublie le social, la proximité, les soins, l'entretien physique. Au fond, l'approche limitée du logement, à tout le moins les approches éclatées que nous voyons si souvent, doit laisser place à un grand projet intégrateur, celui du « logement de croissance » à côté du logement de la personne, celui du « logement d'innovation », qui permet aussi d'explorer les nouvelles organisations de travail, les nouvelles productivités, télétravail et networking en tête.

Ce nouvel habitat n'est pas seulement celui défini par la propriété (avoir une nation de propriétaires), par la mixité sociale ou encore par l'accès rendu possible aux catégories modestes, il intègre plus nettement les divers aspects de la vie économique et sociale dans la durée, une durée (de vie) qui va croître. Ce faisant, il réduit les tensions sociales et permet la modularité et la flexibilité, mais aussi de mieux faire coïncider le marché de la maison avec celui de l'activité, en proximité avec les formations, les animations, les cultures.

Nous devons nous inquiéter de notre retard à penser la construction dans la situation actuelle de croissance lente, de reflux vers l'investissement logement qui fait monter le prix des logements en contraignant les conditions de l'offre et bloque ainsi des parts trop importantes de revenu, avec les risques de bulle que cela comporte. Pour en sortir, il ne peut y avoir que des efforts d'innovation dans la construction, dans le financement, et une politique massive d'accroissement de l'offre, mais pas seulement.

Élargir les problématiques

Ce qui reste surprenant, à quelques mois de l'élection présidentielle, c'est en effet qu'une réflexion d'ensemble sur le secteur ne soit pas lancée, embrassant de plus vastes problématiques que de coutume. Il est en effet non seulement possible, mais plus encore indispensable, de sortir de nos débats traditionnels, opposant politique du logement « de droite » à politique du logement « de gauche », maintenant que l'on voit que les marges de manœuvre fiscales, légales, financières, technologiques sont, en fait, réduites, et que l'on ne doit pas rêver mais prendre plus en compte des questions transversales. C'est bien plus compliqué. C'est même, me semble-t-il, la responsabilité du secteur que de préparer et de montrer les réponses qu'il peut apporter aux questions actuelles de compétitivité et d'écologie, dans un contexte de croissance lente et de vieillissement de la population. La démarche stratégique doit donc être innovatrice et offensive pour le secteur du logement, et il doit s'en convaincre, faute de quoi nous n'aurons pas seulement reculé, nous aurons tous perdu.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2011-6/un-secteur-strategique.html?item_id=3098
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