Philippe VAN DE MAELE

est président de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie.

Développement durable : la construction en première ligne

Le développement durable nous amène à envisager un nouveau mode de développement et de croissance qui conjugue progrès économique, progrès social et progrès environnemental. Ce triple défi concerne tout particulièrement le secteur du bâtiment.

Sur les aspects environnementaux, la France s'est engagée en 2003 à diviser par quatre ses émissions de gaz à effet de serre d'ici 2050. L'an dernier, la consommation d'énergie des bâtiments représentait en France 43 % de la consommation énergétique totale et près du quart des émissions de CO2.

Un constat s'impose : la lutte contre le changement climatique passe par l'amélioration de l'efficacité énergétique des bâtiments. Les leviers d'actions pour parvenir à une maîtrise des consommations sont nombreux et concernent l'ensemble des bâtiments du parc, dans l'existant et dans le neuf. Sur le parc bâti existant, les potentiels d'économies d'énergie sont très importants : en 2008, la France comptait plus de 32 millions de bâtiments, dont plus de la moitié ont été construits avant 1975. La consommation moyenne annuelle d'un bâtiment est d'environ 240 kWh/m², alors que les engagements pris exigent de réduire cette consommation à moins de 100 kWh/m² et que la technique permet d'atteindre des performances bien supérieures, tant dans le neuf que dans l'ancien.

Réduire la consommation énergétique

C'est pour répondre à ce défi qu'un vaste programme de réduction des consommations énergétiques des bâtiments est actuellement mis en œuvre dans le cadre du Grenelle de l'environnement. Le rythme fixé est de 400 000 logements à rénover par an à compter de 2013, et on prévoit parmi ces rénovations celles de 800 000 logements sociaux énergivores d'ici 2020. Pour le neuf, il convient d'assurer la qualité de tous les nouveaux bâtiment, et pour cela le plan Bâtiment Grenelle a pour objectif que tous les nouveaux bâtiments soient des bâtiments basse consommation (BBC : moins de 50 kWh/m² par an en énergie primaire) à l'horizon 2012, puis qu'ils soient tous en 2020 « à énergie positive ».

Les appels à projets de bâtiments basse consommation lancés par l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe) et les régions dans le cadre du Programme de recherche sur l'énergie dans le bâtiment (Prebat) depuis 2006 offrent un large panel d'opérations intégrant ces caractéristiques techniques et économiques. On comptabilise aujourd'hui plus de 1 000 projets de bâtiments aidés, dont 60 % concernent le résidentiel et 40 % le tertiaire. Ces initiatives pilotes permettent de diffuser largement les meilleures solutions et les techniques d'optimisation auprès des professionnels du bâtiment. Elles démontrent la faisabilité de la basse consommation à des coûts maîtrisés, voire sans surcoût, le tout en ayant recours à des techniques classiques ou en développement.

Au-delà de la question de sa performance énergétique, le bâtiment doit aussi être appréhendé de manière globale, au regard de ses multiples interactions avec son environnement en termes de déchets, de gestion des risques, d'aménagement du territoire et de qualité de l'air intérieur.

Les déchets du bâtiment, par exemple, représentent une production deux fois supérieure aux ordures ménagères. C'est justement parce qu'il existe là un levier d'action important que le Grenelle de l'environnement a fixé des objectifs pour renforcer la prise en compte de la gestion des déchets de chantier et pour faire évoluer les pratiques de ce secteur : la prévention de la production et l'organisation de la gestion des déchets générés font partie intégrante de la conduite de chantier.

En termes d'aménagement du territoire, il s'agit de penser le bâtiment dans une ville, sur un territoire. Les réflexions sur la ville de demain se fondent sur tous ces sujets : comment lier la qualité du bâti, son efficacité énergétique, sa localisation pour maîtriser la mobilité subie des personnes et une organisation performante des transports dans un bon équilibre entre transports collectifs et individuels, les « modes doux », les réseaux de chaleur, les différentes énergies disponibles, la gestion des déchets, la qualité de l'air, l'ensemble des flux ? Ces sujets lourds constituent les bases du stimulant chantier de la « ville durable » sur laquelle travaille l'Ademe.

Soutenir la formation

Les technologies qui rendent les bâtiments plus efficaces, notamment pour l'isolation, la ventilation, le chauffage ou la gestion des apports en lumière et en chaleur, ont des conséquences sur l'emploi. Avec près de 4 millions d'actifs, la filière du bâtiment est l'un des secteurs économiques français les plus importants et comporte un potentiel significatif de créations d'emplois, estimé à plus de 20 000 emplois par an d'ici à 2020. L'Ademe soutient le développement des métiers liés à la croissance verte à travers ses missions d'accompagnement, d'animation et de formation des acteurs ainsi que par le financement des projets.

L'enjeu est de faire en sorte que l'ensemble de la chaîne du bâtiment se forme. En ce qui concerne les artisans, des actions ont été lancées, comme le programme Feebat (Formation aux économies d'énergie dans le bâtiment). Les artisans doivent désormais être en mesure de conseiller le maître d'ouvrage sur un bouquet de travaux et pas seulement sur un aspect du bâtiment. L'effort doit porter aujourd'hui sur les prescripteurs : les architectes, les bureaux d'études... Il faut intégrer les aspects thermiques et environnementaux dans la formation initiale et favoriser une approche collaborative entre tous les acteurs de la chaîne du bâtiment.

Pour aider les consommateurs à identifier les professionnels compétents pour réaliser leurs travaux, un chantier important est engagé concernant le renforcement des exigences et la promotion des signes de qualité des professionnels du bâtiment.

Lutter contre la précarité énergétique

Sur les aspects sociaux, la précarité énergétique s'est imposée comme un sujet de préoccupation majeur. Aujourd'hui, 3,4 millions de ménages (soit 13 % d'entre eux) sont en situation de précarité énergétique. Selon la définition intégrée dans la loi Grenelle, est considérée en précarité énergétique « une personne qui éprouve dans son logement des difficultés particulières à disposer de la fourniture d'énergie nécessaire à la satisfaction de ses besoins élémentaires en raison de l'inadaptation de ses ressources ou conditions d'habitat ». Cette précarité s'accroît en raison notamment de l'augmentation du coût des énergies et du nombre important de logements ayant une mauvaise qualité thermique. Grâce au fonds confié à l'Agence nationale de l'habitat dans le cadre des investissements d'avenir, 1 250 millions d'euros sur sept ans vont être mobilisés pour la rénovation thermique des logements privés, à travers le programme Habiter mieux. Dans ce contexte, et afin de disposer d'une connaissance fiable et partagée du phénomène de précarité énergétique, il a été décidé de mettre en place un observatoire national de la précarité énergétique piloté par l'Ademe.

Si la mutation environnementale de la société ne peut se faire du jour au lendemain, la dynamique engagée par le Grenelle de l'environnement y contribue très fortement, ce qui est porteur de grands espoirs pour l'avenir, et le secteur du bâtiment s'inscrit pleinement dans cette dynamique. Malgré sa rigidité et son inertie (inhérente au stock de bâtiments et à leur très longue durée de vie), l'ensemble du secteur a su accompagner le changement profond de notre société. Si un très large faisceau d'actions ont été lancées ces dernières années, les efforts à mener restent importants, de nouveaux outils sont encore à déployer ou à inventer, et l'élan et la mobilisation de tous les acteurs et des territoires seront nécessaires.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2011-6/developpement-durable-la-construction-en-premiere-ligne.html?item_id=3106
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