© Fabienne Ribaut

Marc PIGEON

est président de la Fédération des promoteurs immobiliers (FPI).

Aimer le métier, c'est essentiel

Les à-coups de la conjoncture, l'instabilité fiscale et les changements technologiques rendent la chaîne de production du logement plus fragile, voire moins performante. Une pérennisation de la politique du logement est indispensable, mais il faut aussi améliorer l'organisation des chantiers pour recruter des jeunes de qualité et qui aiment nos métiers.

Quelle est votre appréciation sur l'évolution du mode de production des logements ?

Marc Pigeon. J'ai l'impression de ne jamais avoir eu autant de difficultés qu'aujourd'hui pour réaliser notre objectif : satisfaire notre clientèle. Jamais il n'a été aussi difficile de respecter les délais promis au client en l'assurant du niveau de qualité souhaité. Même au cœur de la filière les relations se sont tendues, y compris au sein des équipes des entreprises. On ne travaille plus sereinement.

Comment expliquez-vous cela ?

Nos relations sont sans cesse bouleversées par la conjoncture, mais aussi par les incessants changements réglementaires. Je m'explique : aujourd'hui, les architectes et les entreprises ne peuvent plus s'organiser pour mettre en place les structures pérennes qui permettraient de répondre aux besoins. La conjoncture, le plus souvent liée aux aides de l'État, est trop instable.

À un moment, le gouvernement prend des mesures de relance, puis il les arrête. La fiscalité, à l'image du dispositif Scellier, est bouleversée chaque année !

Je vais prendre un exemple : en 2007, quand toutes les entreprises avaient un carnet de commandes satisfaisant, je devais supplier l'entreprise de gros œuvre de me réserver un créneau un an plus tard. Mais en 2008, la crise était arrivée, nombre d'entreprises, plutôt que de licencier, me contactaient personnellement, se disant prêtes à baisser leurs prix... Aujourd'hui, la situation s'est améliorée mais les entreprises hésitent à réembaucher. La filière n'a aucune perspective, les élections approchent, et des rumeurs à propos des mesures les plus invraisemblables circulent. Tout cela est très anxiogène et incite à la prudence.

Le résultat, c'est que la filière construction hésite à se structurer et à consolider son organisation parce que pour cela elle aurait besoin de stabilité. Les entreprises sont conduites à embaucher des salariés en CDD, voire à faire appel provisoirement à une main-d'œuvre étrangère qui est souvent moins qualifiée. C'est cela qui impacte la qualité et les délais.

Comment pourrait-on améliorer cette situation ?

La seule voie d'amélioration possible, tout le monde la connaît, mais tous les gouvernements font le contraire : il faudrait une fois pour toutes prendre la juste mesure des besoins en logements et s'organiser en conséquence en prenant des mesures pérennes - puis-je rêver d'une durée de cinq ans ? -, afin que les promoteurs puissent acheter des terrains avec la perspective du lendemain et que les entreprises puissent organiser leur main-d'œuvre et leur outil de travail. Nous avons tous besoin de stabilité, y compris pour aborder les ruptures technologiques du Grenelle.

Justement, quel est l'impact des bouleversements technologiques ?

Le Grenelle de l'environnement et les nouveaux procédés nous obligent à passer par une véritable phase d'apprentissage, tant pour la conception que pour l'exécution. Les rôles de chacun sont en cours d'évolution. Ainsi, le maître d'ouvrage doit être plus averti de la « chose » technique, parce qu'il doit fixer ses choix dès la conception, dès le permis de construire. Car la conception du bâtiment aura un impact direct sur ses qualités environnementales. C'est une forme d'équilibre à trouver entre la décision, en partenariat avec l'architecte et les partenaires spécialisés, et la non-immixtion fautive dans les choix techniques. Notre fédération a d'ailleurs développé des formations pour nous préparer à ce bouleversement technologique que nous avons engagé de toutes nos forces. Les équipes d'ingénierie doivent être plus performantes encore. Cette demande de technicité plus pointue se répercutera aussi sur les entreprises, qui doivent apporter des réponses technologiques et techniques adaptées à ces nouvelles exigences. C'est évidemment difficile, notamment pour les corps d'état les plus touchés par les évolutions énergétiques ! Les entreprises vont donc être mises à l'épreuve des faits par le développement des bâtiments basse consommation. Elles ne seront plus jugées seulement sur la qualité apparente d'un bâtiment, mais aussi sur sa performance. C'est un grand défi !

Cela doit les conduire à déployer des efforts de formation...

Oui, mais avant de former les salariés il faut leur donner envie d'aller travailler dans le bâtiment. Pourquoi dis-je-cela ? Parce qu'il se passe dans nos entreprises et dans nos métiers ce qui se passe dans la rue : on a de moins en moins de respect pour « l'autre ». En même temps, je vois se dégrader le sens du collectif et du travail bien fait. Les salariés des entreprises ne respectent plus le travail de leurs collègues d'autres entreprises. Du fait de ce type de négligence, le peintre doit parfois refaire trois fois le même mur ! Je pourrais multiplier les exemples. Les maîtres d'œuvre et les maîtres d'ouvrage n'en peuvent plus...

Il en est de même pour les chefs d'entreprise, que je ne mets pas en cause car leur environnement est très compliqué : il faut vraiment avoir une foi et une passion extraordinaires pour ce métier, pour l'exercer, et je ne souhaiterais pas être à leur place. Nous connaissons leurs problèmes, tels que la concurrence déloyale, la difficulté à recruter du personnel qui aime ce qu'il fait et qui respecte le travail des autres. C'est parce que nous sommes conscients de leurs difficultés qu'au final nous entretenons de bonnes relations.

Ce n'est pas facile...

Donner envie, ce n'est pas facile, je sais, mais c'est essentiel. Cela passe notamment par l'amélioration de l'organisation du chantier et de la qualité de ses installations sanitaires. Je suis allé visiter des chantiers aux États-Unis. J'ai vu des chantiers propres, avec un portail, de la sécurité, des ouvriers badgés, casqués, des équipements de protection en place, etc. Qu'est-ce qui nous empêche d'en faire autant ? Certaines entreprises y parviennent, pourquoi pas les autres ? Ensuite, on pourra développer la formation, mais il faut commencer par donner envie aux jeunes de venir travailler dans le bâtiment. Avec des gens plus impliqués, on retrouvera peut-être le respect du travail de l'autre sur le chantier.

Attention, je ne dis pas non plus que tout est comme je vous le décris, mais c'est une tendance et il nous faut l'inverser.

Le promoteur peut-il s'affranchir de la logique du moins-disant dans sa relation avec les entreprises de bâtiment ?

Ce n'est pas une logique universelle. Dans mon entreprise, j'ai plutôt une logique de partenariat, et donc de continuité du travail avec les entreprises dans un souci de qualité. Je note, comme tous les promoteurs certifiés NF Logement, toutes les entreprises en fin de chantier selon leurs prestations, et je les évalue en fonction de leurs points faibles et de leurs points forts. Au marché suivant, si j'ai repéré un point faible, j'adapte mes exigences en conséquence. Pour autant, je souhaite rester ouvert à de nouvelles entreprises qui apportent d'autres méthodes et d'autres prestations. Ce qui importe, c'est de trouver un bon équilibre entre le prix, la qualité et la sécurité.

Je sais qu'il y a des logiques de moins-disant. Je ne suis pas sûr qu'au final elles soient les plus économiques. Je sais aussi qu'on accuse souvent le promoteur d'y avoir recours, mais il faut prendre conscience que celui-ci n'achète pas pour lui-même mais pour ses clients, dont les revenus ne sont pas toujours en adéquation avec les prix de l'immobilier. Il faut donc comprendre que le maître d'ouvrage soit attentif au juste prix pour satisfaire le plus grand nombre.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2011-6/aimer-le-metier-c-est-essentiel.html?item_id=3092
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