Bernard COLOOS

Directeur aux affaires économiques, financières et internationales de la Fédération Française du Bâtiment.

Intérêt et limites d'une approche économique

La seule estimation des emplois associés à la filière du patrimoine rend incomplètement compte de la réalité. D'autres paramètres sont donc à intégrer.

Le patrimoine se trouve au cœur de larges interrogations. Source incomparable de valeur et de développement économique, artistique, éducatif ou social pour les uns, il apparaît aux yeux d'autres comme un fardeau qui bloque les initiatives ou freine la productivité. Comme bien souvent sur de tels sujets économiques, et plus largement des valeurs, la vérité s'avère difficile à cerner dès que l'on cherche à dépasser le stade de la prénotion ou de l'intime conviction. L'exemple des fouilles archéologiques illustre pleinement ce propos. La lecture des «Mémoires» de Prosper Mérimée sur le sujet de la conservation du patrimoine, tout comme l'expérience de la rénovation urbaine dans les quartiers anciens centraux dans les années 60, attestent que notre vision du patrimoine et de ce qui est jugé digne ou non de conservation se trouve largement influencée par des effets de mode, par l'époque ou l'esprit du temps. L'économiste se doit aussi d'intégrer ces dimensions.

La notion de filière et d'emplois associés

Trop souvent, cette référence au rôle économique du patrimoine bâti repose sur une vision étroite, voire réductrice. Cette dernière est alors assimilée aux opérations conservatrices et préventives sur les monuments historiques. Or, le patrimoine bâti inclut de facto les paysages, l'urbanisme, le territoire, etc. Il suffit de rappeler le cas de New York pour s'en convaincre. Ce clivage tend toutefois à se réduire avec le passage d'une gestion de monument historique à une approche systématique comprenant l'intégration du bâti dans son environnement.

Notre propos n'est pas ici de trancher quantitativement, mais de tenter de préciser les contours de l'impact économique associé à l'existence, dans notre pays, d'un patrimoine bâti et non bâti extrêmement riche.

Familière aux acteurs du Bâtiment, la notion de filière, avec son amont et son aval, s'applique bien à la détermination du poids des activités patrimoniales dans l'économie. Le critère « nombre d'emplois » semble le mieux approprié pour évaluer cet impact dans un secteur où la notion de rentabilité s'avère peu représentative.

Dans son rapport de 20031, le plus documenté sur le sujet et dont cette première partie s'inspire très largement, Xavier Greffe évalue à environ 350 000 les emplois associés, hors emplois liés aux retombées touristiques (176 800). Cette définition, plus ou moins élargie, de la filière appelle un certain nombre de remarques et de commentaires.

  • Les emplois directs sont ceux liés à l'accueil des visiteurs, à l'administration, aux conférenciers. Ils sont, selon l'étude précitée, au nombre de 44 000 environ, chiffre qui n'est pas considérable au regard de la population active.
  • Les emplois indirects, qui correspondent à la mobilisation de la main-d'œuvre spécialisée des entreprises du BTP qui effectuent les travaux de conservation, sont, là encore, d'un peu plus de 40 000. On peut et doit inclure dans ce chiffre les architectes spécialisés. La justification des dépenses publiques ne saurait donc se fonder sur ce seul chiffre.
  • Les emplois induits dans les autres industries. On retrouve ici les notions classiques d'effets multiplicateur et de levier du patrimoine sur les autres secteurs comme la mode ou le design qui s'inspirent, pour une large part, du patrimoine. Xavier Greffe estime le total des emplois induits à 260 000, soit un effet multiplicateur de 1,6,signifiant qu'un emploi créé dans le domaine du patrimoine, y compris les dépenses de tourisme, génère six emplois dans l'économie en général.
  • Toujours selon Xavier Greffe, les emplois liés à la filière du tourisme culturel (hôtellerie, transport, restauration, etc.), selon une estimation raisonnable, peuvent être évalués à 176 800.

On arrive donc sur ces bases à un nombre d'emplois induits par le patrimoine de 350 000 environ, chiffre qui dépasse 520 000, si l'on inclut les emplois touristiques dont il convient de noter que leur évaluation est nécessairement un exercice difficile, tant les dépenses correspondantes sont composites. Certains auteurs vont même jusqu'à affirmer que leur dimension patrimoniale n'est qu'incidente.

Pour connaître la part réelle des dépenses touristiques patrimoniales, il faut de fait évaluer la part de ceux pour qui l'aspect patrimonial constitue l'élément premier déclencheur de la dépense et donc du déplacement. On conçoit, dans ces conditions, les difficultés à évaluer le caractère nécessairement conventionnel d'un chiffrage.

Les emplois de la filière patrimoine
(a) Emplois directs 43 880
(b) Emplois indirects (travaux conservation, entretien) 41 714
(c) Emplois induits 261 856
(d) Total (a+b+c) 348 450
(e) Emplois en retombées touristiques 176 800
(f) Total général (d+e) 525 250

Source : X. Greffe (chiffres 2002).

A noter que le chiffre le plus solide de 348 450 emplois correspond à 1,56 % de la population active occupée. On retiendra surtout que les emplois associés au patrimoine sont principalement situés hors des sites patrimoniaux eux-mêmes (moins de 90 000), ce qui, comme le note Xavier Greffe, « confère un nouvel éclairage aux débats sur le patrimoine et ses politiques2 ».

Le patrimoine n'est pas seulement un miroir du passé. Il est un levier de développement. Pour tenter d'évaluer et d'intégrer ces effets, il faut de facto retenir une définition extensive du patrimoine, y compris ses dimensions mobilières, immatérielles et non plus se limiter aux bâtiments, musées, jardins classés, etc.

Les limites de l'exercice

Une appréciation complète de l'impact économique du patrimoine ne serait, de fait, pas complète sans une référence au cadre de vie et à l'image des territoires. Le patrimoine se révèle très souvent, en particulier dans les zones en crise, un facteur de régénération, à l'instar de l'opération sur l'ancienne piscine à Roubaix. Dans le Bâtiment, le rôle des OPAH3 sur l'attractivité de certains quartiers est trop connu pour être passé sous silence.

Ce constat et cette prise de conscience se révèlent d'autant plus importants que tous les monuments, gérés par le public et le privé4, éprouvent de grandes difficultés à trouver un équilibre de gestion. Seuls, quelques monuments enregistrant plus de 100 000 visiteurs par an peuvent prétendre atteindre le point mort, à condition toutefois de développer des activités annexes (restauration, par exemple) et des produits dérivés. Dans tous les autres cas, seul le versement de subventions assure l'équilibre des comptes.

Une analyse objective des retombées économiques du patrimoine et/ou des monuments ne saurait donc se limiter au seul chiffre des visiteurs, surtout si ces derniers se composent, pour l'essentiel, de scolaires ou de retraités… dont bon nombre bénéficient d'ailleurs d'une entrée gratuite. Ce modèle trouve vite ses limites.

A contrario, l'appréciation de l'impact économique et social de tel ou tel monument, du patrimoine local sur l'ensemble d'un territoire, sa préservation, mais aussi sa promotion et, pour tout dire, sa valorisation, ne trouvent leur véritable sens qu'en inscrivant ces « projets de monument » dans des dynamiques plus globales et plus cohérentes de développement durable5.

Des pôles d'économie du patrimoine

C'est la philosophie des « pôles d'économie du patrimoine » (voir encadré ci-dessous), initiés en collaboration avec la Datar (Délégation à l'aménagement du territoire). Cette tendance domine en France et tend à s'imposer en Europe6). La difficulté, là encore très classique en économie, réside dans l'appréciation des externalités positives (mais aussi négatives) liées au patrimoine, appréciation d'autant plus importante que seul le recours à une action tutélaire de la puissance publique permet de boucler les plans de financement. Les préférences individuelles sont de fait insuffisantes pour prendre en compte l'ensemble des valeurs associées.

Le risque de double vitesse

Tout pourtant, dans un tel schéma, n'est pas rose. Le risque majeur, au regard du critère de conservation, réside dans l'apparition, pour être simple, d'un patrimoine à double vitesse.
D'un côté, l'élite, qui par le niveau de la fré­quentation, les recettes suscitées par les boutiques, l'organisation d'autres événements, son inscription dans une économie en réseau, va pleinement jouer son rôle d'outil majeur de développement au service d'un territoire. Le tourisme peut y trouver son compte mais ses effets vont bien au-delà, en permettant par exemple le développement de produits agro-alimentaires à forte qualité patrimoniale (AOC…), de textiles, de produits cosmétiques, etc.

De l'autre, le tout-venant, si l'on peut dire, a contrario, risque petit à petit de se « muséifier » (si cela n'est pas déjà fait), de tendre à devenir un simple objet sans synergie avec son environnement et dont l'entretien apparaîtra de plus en plus comme un coût, une charge, fruit de l'histoire. Comme le prix à payer de l'histoire qui s'accumule.
Une telle évolution n'a rien de théorique. En région Provence-Alpes-Côte-d'Azur, huit monuments sur 365 concentrent déjà plus de 75 % des recettes de billetterie. Cette concentration, accompagnée d'une érosion croissante de fréquentation sur une majorité de sites, se présente comme le clivage majeur, principal défi pour l'avenir.

Les pôles d'économie du patrimoine

Le concept de pôle d'économie du patrimoine apparaît en 1993-1994. Les PEP répondent à un objectif de développement économique local qui doit s'appuyer sur une ressource patrimoniale. Il doit d'abord être un projet de territoire, que ce territoire soit structuré ou non en communauté de communes ou en pays. Ce territoire peut être défini par une réalité géographique, historique, une zone d'échange économique, une structure administrative. Le patrimoine sur lequel il s'appuie a une définition très large : monumental classique, rural vernaculaire, industriel, paysager, ethnographique, de savoir-faire, de traditions, de produits. Il s'agit à partir de ce support patrimonial de constituer une thématique forte, susceptible de fédérer l'ensemble des projets de développement.

Ces projets doivent rassembler les acteurs de la vie économique locale autour de plusieurs enjeux, touristique, économique, social. Il s'agit surtout d'une démarche de mise en mouvement des acteurs locaux d'où l'absence de texte contraignant, le rôle de l'Etat étant d'être un accompagnateur, un facilitateur des projets locaux.
Après 1994, la Datar a lancé un appel à projets auprès des collectivités et des acteurs locaux, dont certains ont été sélectionnés : 20 en 1995, 14 en 1997. Les territoires et les patrimoines concernés sont très divers. Quelques exemples : le baroque en Catalogne, les volcans de la Haute vallée de l'Ardèche, le paysage dans la baie d'Hyères, l'Arboretum des Barres, la porcelaine de Limoges. Les projets ont reçu une aide financière du Fonds national d'aménagement du territoire (FNADT) pour mener les études nécessaires sous la responsabilité d'un comité de pilotage local rassemblant tous les partenaires concernés.

Ces études doivent définir une stratégie de revalorisation du patrimoine par les acteurs publics et privés, stratégie axée sur l'économie locale. Les projets ainsi élaborés sont réalisés par les collectivités locales qui construisent des plans de financement faisant appel au soutien de l'Etat (FNADT), à des crédits européens, etc.

Après cette première phase d'appel à projet, la procédure a été décentralisée et est aujourd'hui à l'initiative des collectivités locales et un niveau a été créé pour mutualiser les expériences. Ces projets sont pris en compte dans les contrats de plan et les documents de programmation des fonds structurels européens, la Datar continuant à avoir des contacts avec chacun d'entre eux. Les PEP ont montré que le patrimoine peut être un facteur de développement territorial et de cohésion, mais aussi qu'il témoigne de la renaissance des identités locales et du regain d'intérêt pour ce qui les caractérise. Paradoxalement, la mondialisation génère une forte demande de territorialisation.

D'après l'intervention d'Arlette Auduc, Direction de l'Architecture et du Patrimoine, ministère de la Culture et de la Communication, au 2e forum du Patrimoine rural, mars 2005.

  1. La valorisation économique du patrimoine, ministère de la Culture et de la Communication, La Documentation française, 2003.
  2. voir dans la deuxième partie de ce numéro l'article "Faut-il un marketing spécifique ?"
  3. Opérations programmées d'amélioration de l'habitat
  4. Même si, comme le note Xavier Greffe dans son rapport, les monuments publics sont confrontés à des contraintes et des défis spécifiques, en particulier en matière de gestion des personnels.
  5. Les cahiers- Agence régionale du patrimoine Provence Alpes Cote d'Azur n° 1, novembre 2005.
  6. Réinventer le patrimoine, p. 37 De la culture à l'économie, une nouvelle pensée du patrimoine ? Ch. Barrère, D. Barthélémy, M. Nieddu, F.D. Vivien, L'Harmattan, mars 2005, 337 pages.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2006-2/interet-et-limites-d-une-approche-economique.html?item_id=2677
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