Dinu BUMBARU

est secrétaire général de l'Icomos (Conseil international des monuments et des sites) et directeur des politiques de la Fondation Héritage Montréal.

Les sens multiples d'un mot porteur de valeurs

Une définition de la notion de patrimoine et de son évolution dans le temps qui présente ce mot comme « porteur de mémoire dans une relation de sens et d'appropriation ».

« …Nous affirmons notre droit à la mémoire et notre devoir de respect envers les gens, les lieux et les gens qui en sont porteurs.
Nous affirmons l'importance et la signification de notre patrimoine pour la société et pour chacune des personnes qui la composent… »

(Déclaration québécoise du patrimoine, 15 avril 2000.)

C'est en ces termes que les représentants d'associations réunis à Québec sous les auspices du Forum québécois du patrimoine, ont exprimé un concept de patrimoine qui soit commun aux gens préoccupés d'histoire, d'architecture, de musées, archives, de traditions vivantes. Ce concept est celui du patrimoine comme porteur de mémoire dans une relation de sens et d'appropriation. Inspirée des chartes internationales de l'Icomos, des textes de l'Unesco ou des institutions européennes, cette déclaration n'a qu'une valeur civique mais témoigne, dans un monde segmenté par disciplines ou champs administratifs, d'un intérêt croissant à identifier les qualités spécifiques du patrimoine transcendant les fiefs sectoriels. Elle a servi à plusieurs instances publiques qui, comme la Ville de Montréal, cherchent à se donner des politiques plus complètes pour rendre cohérente leur action sur le patrimoine. Outre cet embryonnaire langage commun, la Déclaration traduit aussi la notion d'une diversité d'acteurs et de relations au patrimoine, dont celle du plaisir, rarement mentionnée dans les documents plus officiels, mais pourtant bien contemporaine.

De telles définitions sont nombreuses, produites par des organismes officiels, des assemblées ou des visionnaires. Les comparer permet de repérer les concentrations et les lacunes dans la sémantique du patrimoine. On peut d'ailleurs trouver de telles compilations sur les sites web de l'Icomos (www.icomos.org) et de l'Institut Getty de Los Angeles (www.getty.edu/conservation_research_resources/charters.html). Le travail de ce dernier permet ainsi de relever l'évolution des concepts sur plus de 125 ans, puisque les textes les plus anciens remontent à 1877, avec le Manifeste de la fondation de la britannique Society for the Protection of Ancient Buildings de William Morris.

De nombreuses définitions

L'observation de l'évolution historique du concept ne saurait toutefois se faire sans la prise en compte du cadre social et culturel d'où se dégagent les idées liées à la reconnaissance et à la conservation du patrimoine. Il importe de se rappeler que le phénomène de la conservation est d'abord moderne, issu d'une prise de conscience collective qui contraste avec les actions princières de collection d'objets antiques des siècles précédents. Elle reflète certains aspects de la relation entre l'individu et le collectif qui voient graduellement leur existence se reformuler à l'ère de l'industrie, des empires et des bouleversements sociaux des deux derniers siècles, qui jettent les bases de l'organisation planétaire actuelle.

Pour moderne qu'elle soit, cette prise de conscience repose aussi sur des fondations culturelles ou des attitudes enracinées dans des traditions séculaires. Cela s'exprime, par exemple, dans la différence des points de vue entre les cultures d'origine européenne et celles de tradition orientale ou, au niveau plus local, la diversité enrichissante des approches face au patrimoine au Québec entre les personnes ou associations issues de traditions catholiques, protestantes, juives ou de communautés culturelles différentes.

Culture et société en évolution

Les mots que l'on emploie alors pour parler de ce qu'on inclut de nos jours dans le terme large de « patrimoine bâti » et les sens qu'on leur donne, témoignent de la place qu'occupe ce concept et notre relation avec les traces d'un passé marqué par les humains, dans une vision de la culture et de la société en évolution. Jadis dominée par la notion de conquête glorieuse ou d'exploration, la perception du monde a grandement changé, s'enrichissant au prix d'immenses tragédies humaines, par la reconnaissance d'enjeux comme l'identité culturelle, le devoir de mémoire ou la responsabilité envers la planète des générations futures. Cette mutation a été marquée dans le vocabulaire du patrimoine. La notion de « monument historique », née lors des abus de la Révolution en France, a fait place à celle de « patrimoine culturel » qui domine actuellement les discours internationaux et permet d'englober les édifices individuels – œuvres majeures ou créations vernaculaires – , les sites archéologiques ou commémoratifs, les ensembles urbains ou ruraux, les paysages ou sites panoramiques, voire des régions ou des chemins qui les relient, autant que les archives, les collections d'objets ou les traditions vivantes de nature immatérielle ou les langages pour les décrire.

Élargissement du champ

La mutation du patrimoine reflète aussi les porteurs du discours et de la préoccupation patrimoniale. Au plan scientifique, il y a eu un élargissement du champ disciplinaire jadis dominé par les architectes, les his­toriens et les archéologues. La commu­nauté des acteurs professionnels et scientifiques réunit aussi architectes du paysage, géographes, artisans, urbanistes, sociologues, ethnologues, linguistes, ingénieurs ou détenteurs de savoirs traditionnels. Chaque discipline apporte ses propres mots, méthodes, traditions et, bien entendu, comportements ou ambitions. Inutile de chercher l'uniformisation, le grand défi est d'unifier davantage ce peuple conservateur qui se distingue, dans notre monde de consommation grand amateur de nouveautés, par son intérêt premier pour la valeur des choses et des lieux qui existent déjà. Les statuts de l'Icomos témoignent de cette nouvelle réalité disciplinaire, tout comme la Déclaration québécoise ou les forums interdisciplinaires qui se développent par les réseaux académiques ou régionaux.

L'arrivée de la voix communautaire doit aussi être observée. Née d'une complicité heureuse et parfois visionnaire entre les savants et les maîtres de l'État, l'action en patrimoine ne saurait aujourd'hui faire abstraction des associations de citoyens, des propriétaires ou des jeunes. Cette expansion de la question patrimoniale dans la sphère sociale ou identitaire est issue parfois de traditions bien enracinées de pratiques communautaires  associées à des  édifices ou leur entretien – par exemple, les corvées de réfection de toits de chaume dans les villages japonais de Shirakawa-Go, aujourd'hui sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco – ou de luttes citoyennes opposant, dans les années 60 ou 70, une vision humaniste de la ville à un modèle de progrès dévastateur comme on l'a vu chez les habitants des quartiers bruxellois ou new-yorkais.

Cet intérêt citoyen pour le patrimoine bâti passe aussi par un phénomène nouveau et d'une ampleur croissante – le tourisme – qui met en face à face des millions d'individus et le patrimoine d'autrui, parfois au risque de le banaliser, parfois au profit de sa conservation véritable.

Une responsabilité et une diversité de pratiques

Au-delà de l'intérêt actuel pour la sensibilisation ou la compréhension du sens du patrimoine, sa protection demeure un facteur structurant tant au plan conceptuel que pratique. A priori, la responsabilité de protéger appartient aux détenteurs de patrimoine matériel ou immatériel et aux pouvoirs publics qui sont en mesure d'établir et d'appliquer un cadre juridique qui apporte un équilibre entre les sphères des valeurs collectives et des droits privés. Cette situation conduit à exprimer le concept de patrimoine dans des objets dont on peut formaliser l'iden­tification. Le patrimoine est alors un inventaire de « biens culturels », « monuments historiques », « sites arché­ologiques » ou « ensembles ». Ce sont là des mots offerts par la langue française auxquels il faudrait ajouter ceux qu'emploient d'autres cultures et traditions et que reflètent leurs langues.

En 1994, à Nara, au Japon, une conférence internationale convoquée par les autorités nationales avec l'Unesco et la participation de l'Icomos, a traité du concept d'authenticité dans le cadre de la mise en œuvre de la Convention du patrimoine mondial naturel et culturel (1972). Ce terme fait l'objet d'un test particulier dans la procédure d'évaluation d'un bien pour son inscription sur la liste du patrimoine mondial. Bien entendu, l'authenticité d'un bien ne se mesure pas et cet examen est qualitatif bien qu'il comporte certains aspects matériels ; par exemple, le nombre d'éléments qui apportent un témoignage direct de l'acte des bâtisseurs ou des sociétés qui, par le passé, ont marqué ou transformé un bien au point où cela justifierait une prétention à la reconnaissance au titre de patrimoine mondial. La conférence a débouché sur un texte – le Document de Nara – qui avance le principe d'une reconnaissance de la diversité des pratiques de conservation en fonction des biens et des cultures dont ils émanent. Cette conférence a aussi permis de constater les difficultés de certaines langues, y compris européennes, à exprimer des concepts comme ceux de patrimoine ou d'authenticité.

Le poids des langues

Les langues offrent un indice de la mutation du sens du patrimoine. Même au sein d'une même sphère linguistique, le sens du patrimoine et des mots qui y sont associés, n'est pas uniforme et monochrome. Les concepts d'ingénierie ou de médiation culturelle, présents dans le vocabulaire de l'Hexagone français, ont peu de résonnance chez les acteurs au Québec, et ce malgré les nombreux échanges professionnels et académiques qui tentent d'opérer un transfert prosélyte. Et l'idée d'une action de mise en valeur ne trouve pas de correspondant facile dans la langue anglaise. Pas plus qu'en français on ne trouve de mot qui traduise avec richesse le setting qu'emploient nos collègues anglophones. Jugé d'actualité devant le nombre de cas de perte de sens par des projets qui affectent les abords de monuments ou d'ensembles patrimoniaux, ce terme fut d'ailleurs l'objet de la quinzième assemblée générale de l'Icomos en Chine en 2005, et de la déclaration de Xi'an qui complète l'outillage intellectuel dans le domaine de la conservation.

La notion de patrimoine universel

La Convention dite du patrimoine mondial, adoptée en 19721, est aujourd'hui endossée par 180 pays. Elle permet aux États de faire reconnaître la valeur universelle exceptionnelle de certains biens de leur patrimoine et de prendre l'habitude d'une coopération internationale sur ces sujets. S'il ne faut pas s'étonner de l'effort consacré par les États à l'inscription de biens sur la liste, on peut souhaiter qu'une partie de cette énergie aille au renforcement des pratiques de conservation et au développement de stratégies nationales ou régionales pour traiter de manière préventive les enjeux plutôt que de se limiter à la gestion de certains sites remarquables qui perpétuent une image d'exception du patrimoine.

Parmi ces enjeux se trouve le développement d'une pensée commune ouverte à la diversité des cultures, sorte d'espéranto de la conservation, tâche ambitieuse tant au plan intellectuel qu'éthique. Dans le but d'aider à cet exercice, l'Icomos a mis sur pied un Comité international sur les questions de philosophie de la conservation (certains parlent de « doctrine », mais le terme reste plutôt effrayant et inquisiteur) et renforce depuis des années son rôle désigné d'organe consultatif pour la Convention du patrimoine mondial, publiant récemment un rapport sur les lacunes de la liste du patrimoine mondial en termes d'illustration de la « collection mondiale »
décrivant l'aventure humaine. S'il venait à l'idée d'extraire de la liste actuelle et de ses 812 sites, principalement culturels, une définition raisonnée de ce qu'est le patrimoine, on verrait qu'elle traduirait surtout une vision encore fortement chargée des valeurs et des tensions de l'Occident. À l'heure d'une reconnaissance de l'importance de préserver la diversité riche mais fragile des cultures de la montée de certains extrémismes ou de l'expansion des sociétés méga-urbaines cosmopolites, le patrimoine se voit souvent en décalage sémantique. Souvent défini par rapport à une gloire historique ou une esthétique établie, il exclut nombre de lieux ou de biens qui témoignent de la vie quotidienne, de l'ingéniosité et de la créativité d'individus ou de collectivités, du travail, des rêves ou des épreuves subies par des sociétés entières.

Connaître, reconnaître, faire connaître, protéger

Connaître, reconnaître, faire connaître, protéger. Ce quatrain auquel s'ajoute le bon usage, essentiel dans le cas du patrimoine bâti, trouve son sens dans des sociétés contemporaines davantage sensibles au patrimoine tout comme aux questions d'imputabilité ou de contrôle des ressources publiques, aux droits des particuliers ou des propriétaires ou aux enjeux environnementaux et planétaires. Face au vandalisme constant dont fut victime le patrimoine bâti, archéologique ou paysager devant un modèle de développement urbain ou territorial mu par des idéologies assimilables à de la sélection naturelle, on a conçu des outils pour assurer une certaine sélection culturelle des biens à sauvegarder. Des pays comme le Royaume-Uni ont procédé à cette sélection avec ouverture, permettant l'établissement d'un inventaire2 représentant quelque 8 % des constructions du pays tandis que d'autres pays ont choisi une sélection plus pointue, menant à une protection beaucoup moins large. Malheureusement, en ces temps de mutation et de réduction des organismes et financements publics, la conséquence administrative ou financière de l'attribution d'une telle reconnaissance demeure souvent le facteur déterminant dans l'identification de ce qui constitue ou non, le patrimoine d'une société.

Dans un monde en mutation accélérée, la réflexion sur la conservation en fonction de ses différentes dimensions historiques, artistiques, techniques ou utilitaires du patrimoine bâti, reste essentielle et constitue souvent une forme d'action visionnaire, tournée vers l'avenir bien davantage que recroquevillée sur une nostalgie du passé.

Fait du présent dont la conservation se tourne vers le futur pour qu'il ne soit pas amnésique ni éphémère, le patrimoine bâti s'inscrit dans la réalité de l'espace humain vivant. Il ne peut être mis, comme le font les musées, en isolation dans un environnement contrôlé qui garantisse sa pérennité. Au-delà des fascinantes progressions scientifiques, sociales ou culturelles sur le sujet, il faudra donc apprendre à comprendre son rôle dans l'être et l'avoir d'une société. D'abord, par des caractères, des repères ou des aspects immatériels comme la toponymie, ce patrimoine définit le sens et une identité propre au lieu, et autour de lui gravitent les objets, les savoirs, les traditions ou les mémoires. Pour cela, le patrimoine bâti n'est pas qu'une autre catégorie de patrimoine : en définissant la relation entre société et lieu, il apporte le sens d'un engagement collectif et durable.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2006-2/les-sens-multiples-d-un-mot-porteur-de-valeurs.html?item_id=2676
© Constructif
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Patrimoine bâti : Une définition de la notion de patrimoine et de son évolution dans le temps qui présente ce mot comme « porteur de mémoire dans une relation de sens et d'appropriation ».