Christophe ESCHLIMANN

est président du Groupement des monuments historiques de la Fédération Francaise du Bâtiment.

Les enjeux de la valorisation du patrimoine

Le président du Groupement des monuments historiques montre la richesse du métier des entreprises de restauration, mais aussi les incertitudes qui pèsent aujourd'hui sur elles.

La mise en valeur du patrimoine est un besoin fort, une réponse attendue à une demande pleine de sens, celle des visiteurs de plus en plus nombreux qui vont à la rencontre des monuments historiques. Que doit-on lire dans cette passion ?

Au-delà de l'aspect historique du patrimoine national, il y a la recherche d'une émotion culturelle : ce n'est pas seulement la pierre que l'on vient admirer, c'est aussi le travail des hommes qui lui ont consacré leur vie et leur talent. On a vu se substituer peu à peu la notion plus large de patrimoine architectural à celle de monuments historiques. Ce concept renvoie, d'une part, à une idée d'héritage que l'intérêt du public, conscient de ses liens étroits avec son histoire bâtie, ne vient pas démentir et, d'autre part, à la préoccupation de la sauvegarde de cette richesse patrimoniale.

La place des entreprises de restauration

La valorisation de ce patrimoine constitue un enjeu stratégique pour le tourisme mais s'adresse aussi au devenir et à l'épanouissement des hommes de demain. Une telle mission concerne chacun de nous, même si, parmi les nombreux intervenants dans les décisions de restauration, l'Etat occupe une place prépondérante.

Les entreprises de restauration de monuments historiques sont en particulier directement impliquées dans cette responsabilité qui les place à la charnière de la transmission culturelle et patrimoniale. Héritières d'une tradition millénaire, elles sont les dépositaires du passé, de la maîtrise et de l'œuvre des bâtisseurs d'antan et elles ont le devoir de les porter vers l'avenir.

Ce savoir-faire ancestral, transmis de génération en génération, s'est, bien sûr, associé à des modes opératoires modernes. Les métiers se sont attachés à utiliser de nouvelles techniques pour les conjuguer à leurs procédés traditionnels : le tailleur de pierres ne se limite plus à remplacer les éléments dégradés mais réalise des greffes, des  reminéralisations, des  nettoyages  et  des  patines; la  technique  du « Tiffany » permet au maître verrier de recourir, quand il le faut, à un film de cuivre à la place des baguettes de plomb…

Grâce à l'apport de recherches scientifiques adaptées, les pratiques de restauration ont largement évolué. Le principe de la conservation est dorénavant privilégié pour permettre des opérations moins lourdes, moins onéreuses et surtout gage de la préservation intégrale de l'œuvre.

Il n'en reste pas moins que, si les méthodes se sont enrichies d'un très grand potentiel adaptatif et créatif, aucun de ces métiers qui travaillent à préserver et à restaurer ne peut se passer des gestes hérités de l'art des grands bâtisseurs. Qu'il soit couvreur, charpentier, maçon, tailleur de pierres, sculpteur, maître verrier, ferronnier, doreur, restaurateur de peintures murales…, chaque compagnon impliqué dans ce travail minutieux l'accomplit avec autant d'émotion que de fierté.

Traditions et transmission

Cette relation qui transcende son travail constitue la dimension majeure de chaque entreprise de restauration de monuments historiques. Les principes et les traditions de ces métiers en font un univers caractéristique dans lequel le respect de l'homme découle de celui de l'œuvre et où l'apprentissage dépasse le cadre du professionnalisme.

Parce que, de tous temps, les connaissances informelles, non codifiées, se sont acquises essentiellement par la démonstration au sein des corporations elles-mêmes, celles-ci s'interrogent aujourd'hui autant sur leurs capacités à transmettre leur savoir spécifique que sur le devenir du patrimoine historique.

Il ne s'agit pas que de conserver pour transmettre, il faut aussi transmettre pour conserver. La mise en valeur des monuments historiques doit se faire avec le souci de fournir à ceux qui en auront la charge les informations utiles à leur conservation, à défaut de quoi nous pouvons nous inquiéter d'un double gaspillage de culture et d'argent. à la perte des connaissances s'ajoutera celle des sommes investies jusqu'alors et qui ne pourront pas porter leurs fruits sur le long terme.

Le problème de l'emploi et les incertitudes budgétaires

Plus que jamais conscientes de cette urgence, les entreprises de restauration de monuments historiques n'arrivent cependant plus à remplir leur mission, faute d'avoir les moyens d'embaucher. Les risques de licenciement accentuent le problème du maintien au sein de l'entreprise d'une pyramide des âges qui permette de ne pas rompre la chaîne des transmissions, mettant ainsi fortement en danger la communication des connaissances empiriques.

Cette situation s'inscrit dans un contexte économique général préoccupant, mais s'explique principalement par les difficultés de ce secteur à absorber les conséquences des orientations budgétaires de l'Etat, dont le rôle reste incontournable dans les décisions d'intervention sur la plupart des monuments. Le pilotage des entreprises est devenu un exercice très délicat, compte tenu de l'interaction de nombreuses décisions administratives dont personne ne peut encore mesurer les conséquences.

D'autant que nous nous retrouvons aujourd'hui confrontés à de multiples contradictions :

  • On constate un intérêt de plus en plus vif du public pour son patrimoine et, grandissant chaque année, un impact économique du tourisme, notamment patrimonial. On découvre cependant dans le même temps que 20 % des monuments classés sont en péril et impropres à toute visite !
  • L'intérêt des élus locaux pour le patrimoine n'a jamais été aussi fort, mais les budgets votés pour les monuments classés par les députés et sénateurs n'ont jamais été aussi faibles.
  • La décentralisation  est, comme  jamais, à l'ordre  du jour, mais  le secteur demeure « prisonnier » des deniers de l'Etat. Les modifications qui s'opèrent dans l'attribution des compétences de chacun en matière de gestion et de propriété offrent encore peu de lisibilité, compte tenu du champ expérimental dans lequel elles s'inscrivent, et les collectivités locales, soucieuses du coût induit de l'offre qui leur est faite, se montrent peu empressées de l'accepter.

Ces paradoxes surgissent alors que les entreprises concernées sont fragilisées.

Malgré la recherche permanente de nouveaux débouchés, pour beaucoup d'entre elles, la dépendance, liée à la spécificité de leur travail, envers l'administration qu'elle soit centralisée ou non, empêche une gestion éclairée de l'avenir. La question de leur survie est au centre des préoccupations de ce secteur tout autant que les conséquences que pourrait avoir leur disparition.

Cependant, est-ce de côtoyer ces édifices chargés du poids des tempêtes et de celui des ans ? Force est de constater que chacun de ces corps de métiers porte en lui la volonté déterminée de résister aux turbulences du marché. Les interlocuteurs de demain ne sont pas encore clairement identifiés, mais il sera important que chacun œuvre dans le sens d'une relation partenariale afin que tous les efforts déployés pour la mise en valeur du patrimoine bâti bénéficient d'une gestion concertée.

En dépit des inquiétudes sur l'avenir de notre profession, nous gardons intacte la passion qui nous anime. Les ouvrages sur lesquels nous avons la chance de travailler donnent une dimension très puissante à nos métiers et nous avons en commun le sentiment d'une profonde humilité devant chacune de ces œuvres. L'hommage que nous leur rendons est une quête permanente de l'excellence dans notre tâche.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2006-2/les-enjeux-de-la-valorisation-du-patrimoine.html?item_id=2683
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