© Mireille Blanc

Serge BOSC

Sociologue. Il a été professeur de lycée puis enseignant de sociologie à l'université Paris-VIII de 1993 à 2005.

Éléments pour une histoire

Si l'appellation « classe moyenne » est apparue au début du XIXe siècle, elle a désigné des groupes sociaux qui ont varié au fil du temps avec les transformations économiques et sociétales, mais aussi en raison de la fluidité de cette dénomination. Aujourd'hui plus qu'hier, le pluriel s'impose et il est difficile d'en tracer un profil social homogène.

L'apparition moderne de l'appellation « classe moyenne » en France remonte à la monarchie de Juillet, dans les années 1830-1840 - comme dans d'autres pays européens. À cette époque, il ne désigne aucunement ce que nous entendons aujourd'hui par classes moyennes mais, curieusement, la bourgeoisie. Par la suite, les appellations ont désigné successivement la petite bourgeoisie indépendante puis la réunion de cette dernière avec des catégories salariées non manuelles.

On ne peut qu'être frappé par ces glissements sémantiques au cours des deux siècles écoulés. Plusieurs raisons nourrissent cette ambivalence. À la différence d'autres appellations comme bourgeoisie, paysannerie, classe ouvrière, le vocable « classe moyenne » ou « classes moyennes » ne renvoie d'emblée à aucun groupe social précis, si ce n'est que les catégories désignées sous ce label ne se situent ni au sommet ni au bas de la hiérarchie sociale.

L'adjectif « moyen(ne) » revêt lui-même des significations fort variées : la moyenne au sens mathématique (d'où « revenu moyen », niveau intermédiaire dans une hiérarchie), la figure du plus grand nombre dans un ensemble (la moyenne des citoyens français). Par ailleurs, le qualificatif « moyen » a été associé à des appréciations normatives : ce qui s'oppose aux extrêmes, ce qui permet un équilibre salutaire et une modération des conflits, sens que des auteurs du XIXe siècle sont allés chercher en particulier chez Aristote pour conforter leurs options politiques.

La réunion même des termes « classe(s) » et « moyenne(s) » fait ainsi problème : l'adjectif est associé implicitement à des perspectives « gradualistes » (revenu, diplômes, prestige), tandis que le vocable « classe(s) » renvoie aux rapports sociaux engendrés dans la sphère productive (propriété du capital, pouvoir économique, division du travail).

Compte tenu de ces remarques, esquisser, même brièvement, une histoire des classes moyennes demande, au-delà d'un repérage « objectivant » des groupes sociaux situés entre classes supérieures et classes populaires à chaque période, de porter attention aux discours du temps, aux éventuelles identités collectives affirmées de ces groupes, au degré de visibilité qu'ils ont dans la société globale ainsi qu'à leurs interventions faibles ou fortes, unitaires ou dispersées sur la scène sociale et politique.

L'équivalence initiale formulée par des hommes et des écrivains politiques entre classe moyenne et bourgeoisie dans les premières décennies du XIXe siècle tient à la puissance gardée, ou retrouvée, de l'aristocratie sous la Restauration : prééminence en matière de propriété foncière, domination dans les hiérarchies politiques, militaires et administratives. Les entrepreneurs et les hautes professions libérales n'occupent que le deuxième palier du corps social, alors que l'industrialisation n'en est qu'à ses premières étapes. Mais dès la monarchie de Juillet, l'aristocratie voit ses prérogatives diminuées, et Tocqueville peut même écrire dans ses Souvenirs qu'« en 1830, le triomphe de la classe moyenne a été complet ».

L'ère de l'atelier et de la boutique

Passé cet épisode, l'appellation « classe(s) moyenne(s) », au singulier ou au pluriel, va progressivement désigner de façon privilégiée les petits indépendants, la petite bourgeoisie, ou encore « l'atelier et la boutique ». Ainsi, en 1870, le député Guyot-Montpeyroux précise qu'« il s'est formé au-dessous de l'ancienne bourgeoisie une classe moyenne de petits propriétaires, de petits commerçants, de petits industriels, de petits cultivateurs ».

Il existe également une petite bourgeoisie diplômée, constituée de fonctionnaires et de professions libérales modestes, mais la figure sociale principale reste celle de la petite entreprise. Durant les premières décennies de la IIIe république, les républicains vont chercher à faire de ces classes moyennes leur assise politique en les promouvant face à la grande bourgeoisie. Quand Gambetta appelle « la couche sociale nouvelle » à s'affirmer dans la nouvelle société républicaine, c'est pour opposer la petite propriété, produit du travail et de l'épargne, à la rente et à l'oisiveté des notables et des riches propriétaires.

Une prédominance durable des indépendants

Durant le dernier tiers du XIXe siècle et jusqu'à l'entre-deux-guerres, des observateurs du monde social repèrent un sensible essor des salariés non manuels, amalgamant pêle-mêle employés de bureau, vendeurs dans les magasins, modestes fonctionnaires, instituteurs, ingénieurs… Jean Jaurès est l'un des premiers hommes politiques à pointer, en 1889, une polarisation de la classe moyenne en petits entrepreneurs et « employés assez appointés » en raison de leur formation (scolaire et professionnelle). Avant les années 1930, cependant, on ne trouve guère d'échos de ce fait social chez les sociologues français, alors que certains de leurs confrères d'outre-Rhin, tel Gustav von Schmoller, opposent « ancienne » et « nouvelle » « condition moyenne » (« alte und neue Mittelstand »).

Surtout, dans la société civile et sur la scène politique, les indépendants continuent à exercer un quasi-monopole de la représentation des classes dites moyennes. À la Belle Époque et après la Première Guerre mondiale sont fondés à leur initiative plusieurs associations et groupements syndicaux de défense des petits entrepreneurs. Dans l'arène politique, les associations sont partagées entre défiance envers les revendications ouvrières et crainte d'être marginalisées par le « grand capital ». Le Parti radical, oscillant entre centre droit et centre gauche, parvient ainsi à capter une part notable de leurs suffrages. Mais la crise des années 1930 et le Front populaire vont provoquer une franche réaction à l'égard de la gauche et du « socialisme niveleur », ce que le Parti radical entérine en rompant avec le gouvernement Blum, à rebours de nombreux employés de commerce et de bureau qui rallient les luttes et les objectifs des centrales syndicales ouvrières. Les ingénieurs et cadres, quant à eux, coincés entre les directions patronales et le prolétariat en effervescence, tentent d'affirmer leur identité singulière tout en étant courtisés par la Confédération nationale des associations de classes moyennes, fondée en 1937.

L'avènement de la société salariale

Dans la seconde partie du XXe siècle, la France, à l'instar d'autres pays développés, connaît une nouvelle métamorphose du paysage social. La chute accélérée des actifs agricoles et le déclin des indépendants non agricoles coïncident avec la poursuite de l'augmentation des effectifs ouvriers (jusqu'au début des années 1980), mais surtout avec le gonflement spectaculaire du nombre de salariés non manuels. Cette irruption est alimentée tout à la fois par le développement accéléré des activités de services, l'essor des grandes organisations et le développement de l'État-providence. Parallèlement s'opèrent des différenciations croissantes au sein de ce salariat. Depuis des décennies, les cadres se distinguaient des autres « cols blancs » mais, parmi ces derniers, les degrés hiérarchiques, les types de compétences requises stratifient les « cadres moyens » (première appellation des « professions intermédiaires ») et les employés. Ces différenciations invitent à poser à nouveau la question de la délimitation des classes moyennes salariées.

Du côté du groupe socioprofessionnel des employés, tel qu'il est défini par l'Insee, de nombreux employés de la grande distribution et la plupart des personnels des services font partie des classes populaires. Les cadres, quant à eux, en rapide expansion, connaissent des différenciations internes croissantes en termes de pouvoir hiérarchique et de compétences. Les cadres de direction ou « cadres d'état-major » appartiennent sans conteste à la classe dirigeante. En dehors de cette minorité, les autres cadres sont en quelque sorte à cheval entre couches sociales supérieures (par leurs diplômes et leurs revenus) et classes moyennes.

Du côté des indépendants, le recul des effectifs est indéniable mais inégal. Celui, spectaculaire, des agriculteurs exploitants résulte de la modernisation accélérée du secteur primaire. Les commerçants de l'alimentaire pâtissent du boom de la grande distribution commencé dans les années 1960. Chez les artisans, ceux du bâtiment sont en nette régression ces dernières décennies. Les intitulés de la nomenclature des catégories sociales, même relativement détaillée, masquent au demeurant des types de professions d'indépendants en expansion. C'est le cas des « prestataires de services » (comme les agents immobiliers ou les courtiers d'assurance), rattachés à la catégorie « commerçants et assimilés », ou des professionnels de la santé (infirmiers-ères, kinésithérapeutes), classés dans le groupe des « professions intermédiaires ».

Un déplacement décisif du centre de gravité des classes moyennes

Cette métamorphose du paysage social induit un déplacement décisif du centre de gravité des classes moyennes. Et ce, dans un double sens : le centre du « troisième pôle » de la configuration sociale est désormais constitué des catégories salariées. Ce déplacement l'est également au sens socioculturel et politique : les thématiques, les mouvements en provenance de ces catégories l'emportent en poids et en visibilité sur les catégories des indépendants. Dès les années 1950, les tentatives de « défense généraliste des classes moyennes » échouent définitivement. Le fossé s'élargit entre les indépendants, attachés au statu quo et à la protection, et les cadres qui jouent le jeu de la modernisation. Même s'ils ne mobilisent qu'une partie d'entre eux, l'épisode poujadiste puis le mouvement lancé par le Cidunati dans les années 1970 confortent leur éloignement des salariés « moyens ».

Reste que ceux-ci sont loin d'être similaires d'une mouvance socioprofessionnelle à l'autre. Les personnels du secteur public, en particulier les enseignants et les personnels de santé, sont fort présents dans les luttes sociales ; nombre de cadres et d'intermédiaires techniques font entendre leurs préoccupations dans la société civile ; mais, par ailleurs, des mondes professionnels sont largement en retrait, comme les intermédiaires administratifs et commerciaux.

Cette inégale présence se retrouve dans la séquence post-soixante-huitarde, marquée par la mise en avant de valeurs antiautoritaires, la libéralisation des mœurs et les mouvements féministes, la contestation écologiste. « Les aventuriers du quotidien » (titre de l'ouvrage, paru en 1984, issu de l'enquête de Catherine Bidou) sont en priorité des personnels de l'éducation, de la santé et du travail social ainsi que de certaines professions intellectuelles. Ils ne provenaient pas de l'ensemble des couches moyennes salariées. Sans doute les mutations éthiques et culturelles étaient-elles à l'ordre du jour dans une partie notable du corps social, mais les « aventuriers » ont joué un rôle pionnier dans leur diffusion.

L'aggravation de la crise économique dans les années 1980 va sérieusement mettre en veilleuse les « nouveaux mouvements sociaux », alors que les thématiques soulevées vont rester dans l'agenda politique.

Depuis le deuxième choc pétrolier, les difficultés économiques chroniques, un chômage endémique élevé, des trajectoires professionnelles plus incertaines et les nouveaux prélèvements fiscaux ont alimenté plusieurs discours sur le déclin, voire la crise des classes moyennes. Sans nous étendre sur ce thème, abordé par ailleurs dans ce numéro de Constructif, nous nous contenterons de faire deux remarques :

  1. En règle générale, les classes moyennes s'en tirent relativement mieux que les classes populaires (ouvriers, employés peu ou non qualifiés, personnels de service) en termes de chômage, de trajectoire scolaire pour les enfants, de mobilité sociale ascendante intergénérationnelle, etc.
  2. À l'image de la diversité de leurs statuts socioprofessionnels, les différentes catégories « moyennes » - au delà des aléas communs générés par la conjoncture - sont confrontées à des difficultés et des déstabilisations variées. Ainsi, les enseignants subissent plus ou moins une certaine dévalorisation sociale avec la massification scolaire tandis que nombre d'employés, d'intermédiaires et de cadres « ordinaires » sont soumis aux pressions du « néomanagement ».

Aujourd'hui, le centre de gravité des classes moyennes se situe bien dans le salariat intermédiaire, des employés administratifs aux cadres non dirigeants. Cependant, la multipolarisation de cet ensemble (niveaux hiérarchiques, techniciens-gestionnaires, public-privé, etc.) rend difficile, voire impossible, un seul « noyau d'identification » et une représentation identitaire unifiante. Il y a bel et bien une compétition implicite ou déclarée pour s'approprier le label « classes moyennes ».

Bibliographie sélective

  • Klaus-Peter Sick, « Le concept de classes moyennes. Notion sociologique ou slogan politique ? », Vingtième siècle, vol. 37, mars 1993.
  • Christophe Charle, « Les "classes moyennes" en France. Discours pluriel et histoire singulière », Revue d'histoire moderne et contemporaine, 2003.
  • Jean Ruhlmann, « La fragile défense des classes moyennes au cours du XXe siècle », Informations sociales, no 106, 2003.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2012-11/elements-pour-une-histoire.html?item_id=3283
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Classe moyenne : si l'appellation est apparue au début du XIXe siècle, elle a désigné des groupes sociaux qui ont varié au fil du temps. Radiographie des classes moyennes avec Constructif