Régis BIGOT

Directeur général du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Credoc).

Simon LANGLOIS

Professeur de sociologie à l'université Laval de Québec (Canada).

Consommation : la frustration au quotidien

Le malaise des classes moyennes est d'origine multiple : crainte de ne pouvoir progresser dans la hiérarchie sociale, sentiment de déclassement par rapport aux générations précédentes, difficultés d'accès à la propriété, impression que le pouvoir d'achat se contracte, mais également frustration de ne pouvoir satisfaire ses aspirations à travers ses modes de consommation.

La première raison de la frustration des classes moyennes est évidente : leur pouvoir d'achat n'est pas très élevé. Rappelons qu'en France une personne sur deux gagne moins de 1 900 euros par mois (on parle ici du revenu avant imposition). L'étroitesse du budget médian oblige les classes moyennes à surveiller de près leurs fins de mois.

Pour définir les classes moyennes, plusieurs travaux internationaux utilisent un intervalle compris entre 70 % et 150 % de ce revenu médian. Cela correspond, en France, aux seuils de 1 200 euros et 3 000 euros par mois, entre lesquels on trouve 59 % de la population. Comme les classes moyennes ne forment pas un ensemble homogène, on distingue les classes moyennes inférieures, qui gagnent moins de 1 900 euros par mois, des classes moyennes supérieures, qui perçoivent entre 1 900 et 3 000 euros. Au-dessous de 1 200 euros par mois, ceux que nous appellerons les « bas revenus » rassemblent 21 % de la population. Restent 20 % de nos concitoyens qui perçoivent plus de 3 000 euros par mois, que nous appellerons ici les « hauts revenus ».

Si le niveau de vie des classes moyennes s'est considérablement amélioré durant les Trente Glorieuses, progressant au rythme exceptionnel de 4,3 % par an, son accroissement s'est nettement ralenti au cours des trente années qui ont suivi (+ 1,2 % par an). Et depuis la crise de 2008, le pouvoir d'achat par personne n'a pas progressé ; l'Insee anticipe même une contraction de 1,4 % en 2012, un choc tel que la France n'en a pas connu depuis le début des années 1980. En tout état de cause, non seulement le revenu des classes moyennes n'est pas très élevé, mais il ne progresse quasiment plus.

Le poids des dépenses « contraintes »

Vient s'ajouter à cela une très forte augmentation de ce que l'on appelle les dépenses « contraintes », principalement liées au logement et aux charges afférentes (eau, gaz, électricité, assurances, abonnements téléphoniques, etc.). Ces dépenses grèvent aujourd'hui 38 % du budget des classes moyennes inférieures, contre seulement 21 % il y a trente ans ; elles représentent 32 % du budget des classes moyennes supérieures, contre 20 % à la fin des années 1970.

L'augmentation du poids des dépenses liées au logement joue un rôle clé dans le sentiment des classes moyennes que leur pouvoir d'achat se dégrade. Car, au fil du temps, leur revenu progresse presque imperceptiblement, tandis que leurs dépenses contraintes augmentent de plus en plus vite. La partie du revenu sur laquelle elles ont des possibilités d'arbitrage se réduit comme peau de chagrin.

Pour prendre un exemple concret, une personne qui gagne 1 900 euros par mois consacre en moyenne 900 euros aux dépenses contraintes et aux impôts, 700 euros à des postes difficilement contournables tels que l'alimentation, les transports, la santé et l'éducation ; il ne lui reste plus que 300 euros pour l'équipement du foyer, l'habillement, les loisirs, les vacances et l'épargne.

Au fond, les classes moyennes se trouvent aujourd'hui confrontées à des difficultés qu'elles pensaient réservées aux catégories sociales plus modestes. Elles ont notamment de plus en plus de mal à boucler leurs fins de mois : l'enquête Conditions de vie et aspirations du Crédoc montre ainsi que, en 2012, 76 % des classes moyennes inférieures déclarent s'imposer régulièrement des restrictions sur plusieurs postes de leur budget, alors qu'on n'en comptait « que » 58 % dans ce cas en 1979. Or, ces restrictions touchent non seulement des postes comme les vacances, les loisirs et les sorties, mais aussi, de plus en plus, les dépenses pour les enfants, l'alimentation et la santé.

On est loin de la promesse, transmise par la génération du baby-boom, d'une amélioration tangible et continue des conditions de vie. Alors que, dans les années 1960, les classes moyennes pouvaient espérer atteindre le niveau de vie des catégories aisées en une douzaine d'années, trente-cinq années sont aujourd'hui nécessaires pour parcourir le même chemin : une vie entière de travail risque d'être insuffisante pour voir ses conditions de vie s'améliorer de manière significative.

Comparaison, imitation ou distinction

Dans les années 1970, les classes moyennes étaient considérées par certains sociologues comme porteuses de nouveaux modes de vie, pionnières dans l'appropriation de nouveaux biens et services. En réalité, comme l'avait théorisé Hayek, la dynamique innovante en matière de consommation est plus souvent initiée par les catégories aisées, parce qu'elles ont les moyens d'expérimenter de nouveaux objets et de nouveaux services. Au fur et à mesure que le produit s'améliore, il rencontre une cible plus large, des économies d'échelle sont possibles, et cela permet de diminuer le prix de vente pour conquérir de nouveaux marchés. En définitive, les classes moyennes sont plutôt suiveuses des tendances de consommation.

N'oublions pas que la consommation revêt une fonction sociale. Veblen, Simmel, Bourdieu ou Baudrillard ont mis en lumière cette dimension ostentatoire : la consommation est révélatrice du statut social de chacun, elle reflète parfois le désir de se distinguer des autres ou, au contraire, de s'en rapprocher. Or, l'un des traits caractéristiques des classes moyennes est une aspiration profonde à s'élever dans la société, le regard tourné vers le haut de l'échelle sociale. Dans le même temps, les classes moyennes sont habitées par l'angoisse du déclassement : elles regardent aussi vers le bas de l'échelle sociale en ayant peur de la dégringolade. Conscientes de leur statut intermédiaire, les classes moyennes sont souvent dans le registre de la comparaison, de l'imitation ou de la distinction.

Une recherche de bien-être ?

Depuis la fin des années 1970, la part du budget des ménages consacrée aux loisirs, à la culture, aux vacances, aux transports et à l'éducation a tendance à augmenter. Dans le même temps, la part réservée à l'alimentation, l'habillement ou l'équipement du foyer s'est plutôt réduite. Halbwachs, Maslow, Lipovetsky et bien d'autres expliquent que, au fur et à mesure que les besoins de base sont satisfaits, les ménages atteignent un niveau de confort qui leur permet d'orienter leurs aspirations vers des besoins plus immatériels, plus existentiels, leur permettant de s'épanouir et de se réaliser.

Aujourd'hui, la consommation des classes moyennes est caractérisée par une position intermédiaire entre les modes de vie des classes populaires - c'est-à-dire en prise avec des difficultés matérielles importantes et préoccupées par l'obtention des biens et des services de première nécessité (les dépenses de logement, d'habillement et d'alimentation accaparent une grande part de leurs ressources) - et l'envie de consommer comme les hauts revenus, lesquels peuvent consacrer une part importante de leurs ressources à la culture, aux voyages, aux transports, aux loisirs, à l'épargne et la constitution d'un patrimoine. Lorsqu'on analyse les coefficients budgétaires de chaque poste de consommation par niveau de revenu (voir tableau ci-dessous), on constate que les classes moyennes parviennent plus ou moins à se dégager des préoccupations liées à la survie, sans pour autant avoir les moyens financiers de satisfaire leur aspiration à vivre comme les plus aisés.

STRUCTURE DES DÉPENSES DES MÉNAGES SELON LE NIVEAU DE VIE (EN %)

Source : d’après l’enquête Budget de famille (Insee), 2006.

Un aspect nouveau a pris de l'importance au sein de la société de consommation : la recherche du confort et du plaisir à travers les biens et les services, comme l'a montré Colin Campbell. Bien que la préoccupation ostentatoire reste importante dans la consommation, celle-ci n'est plus qu'une dimension parmi d'autres. Les individus sont aussi à la recherche de bien-être pour eux-mêmes et leur famille en s'appuyant sur la consommation d'objets : logements confortables, beaux vêtements, loisirs stimulants, etc. Une partie de la consommation est ainsi devenue « indifférente aux jugements d'autrui » (Lipovetsky). La recherche du plaisir à travers les objets consommés est aussi encouragée et stimulée par le design, qui caractérise la presque totalité des objets fabriqués. Ainsi, le progrès technique et la perfection du design ont fait le succès des produits Apple. Cette recherche de confort et de plaisir a fortement contribué à l'extension considérable des aspirations et des attentes de satisfaction des consommateurs.

Des aspirations qui vont au-delà de leurs possibilités

Les enquêtes du Crédoc portant sur les aspirations et les conditions de vie montrent que le sentiment de privation des classes moyennes concerne surtout les loisirs, les vacances ou l'automobile, mais pas tellement les biens de première nécessité tels que l'alimentation ou les soins médicaux. Les aspirations s'élèvent plus rapidement lorsqu'apparaît le revenu discrétionnaire1, et elles augmentent plus vite que les possibilités objectives de les satisfaire. Au fond, les aspirations des classes moyennes ressemblent beaucoup à celles des catégories les plus aisées : par exemple, 81 % des classes moyennes souhaiteraient accroître leur budget « vacances et loisirs », soit un pourcentage à peu près équivalent à celui enregistré chez les hauts revenus (83 %), significativement supérieur à celui des bas revenus (72 %). Comparativement, les ménages les plus modestes sont davantage centrés vers les besoins de base (logement, alimentation, habillement), leur objectif étant prioritairement d'atteindre un niveau de confort minimum. Les classes moyennes sont enfermées dans l'univers des besoins de base à satisfaire, ce qui laisse peu de marge de manœuvre pour la création d'aspirations. La publicité et le crédit constituent deux puissants facteurs d'encouragement à consommer, susceptibles de créer de la frustration lorsque surviennent des difficultés comme le chômage, la hausse des impôts ou la faiblesse de la croissance du pouvoir d'achat.

En définitive, les classes moyennes ont ceci de particulier qu'elles aspirent à consommer des biens qui se trouvent, bien souvent, hors de portée financière. La frustration des classes moyennes tient précisément au fait que, dégagées des préoccupations liées aux premières nécessités, elles tournent leur regard vers les modes de vie des ménages les plus aisés, sans en avoir les capacités économiques. Le hiatus est encore plus frappant entre les classes moyennes inférieures et les classes moyennes supérieures. Les classes moyennes inférieures ont ainsi des conditions de vie et une structure de consommation qui s'apparentent à celles des ménages modestes : l'alimentation et le logement, en particulier, mobilisent une part très importante de leurs ressources. Comparativement, les classes moyennes supérieures parviennent à dégager davantage de ressources pour sortir, aller au restaurant, au cinéma, partir en vacances ou s'équiper en produits multimédias. Or, malgré des conditions de vie assez différentes entre ces deux strates des classes moyennes, l'horizon de leurs aspirations est quasiment identique, aligné sur celui des hauts revenus.

Un écart croissant avec les hauts revenus

Le malaise des classes moyennes n'est pas près de disparaître. En France, comme dans de très nombreux pays de l'OCDE, le niveau de vie des hauts revenus a progressé beaucoup plus vite que celui des autres catégories de la population au cours des trente dernières années. Une étude récente du Crédoc et du Statec, l'Institut national de la statistique et des études économiques du Luxembourg, à partir des données du Luxembourg Income Studies, fait ce constat aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Australie, en Allemagne, en Autriche, en Pologne, en République tchèque, en Slovaquie, en Finlande, en Suède, en Norvège, au Luxembourg, aux Pays-Bas, en Belgique, en Italie et en Grèce. Les classes moyennes se trouvent ainsi décrochées ; elles voient l'espoir d'ascension sociale s'éloigner d'année en année.

Or, pour répondre aux aspirations des hauts revenus, l'offre marchande de produits et de services haut de gamme ou de luxe s'est considérablement développée. Dans l'univers de la consommation, la palette de l'offre destinée à répondre aux besoins de distinction s'est notablement élargie et, finalement, le panier de biens et de services disponibles sur le marché augmente plus rapidement que les ressources des classes moyennes. Celles-ci se trouvent alors piégées dans une société de consommation qui leur fait miroiter l'inaccessible, alors qu'elles sont de plus en plus souvent en prise avec les difficultés matérielles liées aux dépenses contraintes.

Un cercle vicieux s'est enclenché et, tant que les dépenses de logement pèseront autant sur leur budget, il est probable que les classes moyennes continueront d'être rongées par ces frustrations.

  1. Part du revenu non contrainte par les besoins courants (nourriture, logement, santé, etc.).

BIBLIOGRAPHIE

  • Jean Baudrillard, La société de consommation, Gallimard, coll. « Idées », 1968.
  • Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Éditions de Minuit, 1979.
  • Maurice Halbwachs, Esquisse d'une psychologie des classes moyennes, Rivière, 1964.
  • Gilles Lipovetsky, L'empire de l'éphémère, Gallimard, 1987.
  • Abraham Maslow, Motivation and personality, Harper, 1954.
  • Thorstein Veblen, The theory of the leisure class, New American Library, 1953.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2012-11/consommation-la-frustration-au-quotidien.html?item_id=3294
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