Pascal BARBIER

Doctorant en sociologie au Centre de recherche sur les liens sociaux (université Paris-Descartes).

 

L'« entre-deux » social des vendeurs de grands magasins

Portrait des catégories sociales « frontières », à l’intersection des classes populaires et des classes moyennes, les « petits-moyens » pour reprendre le terme d’une enquête récente1, à partir de l’exemple des vendeurs des grands magasins.

Les analyses contemporaines de la stratification sociale s’accordent pour inclure dans l’espace des classes moyennes trois fractions de la population. La première, la plus ancienne, celle qui donne corps à la catégorie à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, se compose des artisans et des commerçants. Il s’agit des classes moyennes « traditionnelles ».

La seconde regroupe des salariés occupant des positions dites « intermédiaires » dans le monde du travail. Titulaires d’un capital scolaire notable, ils jouissent d’un travail plus autonome que les travailleurs des classes populaires et d’un emploi garantissant stabilité et protections sociales. Ces « nouvelles classes moyennes salariées » émergent en France à partir des années 1970.

L’enquête menée par Lise Bernard2 auprès des agents immobiliers analyse une troisième fraction, en expansion, celle des « classes moyennes du monde marchand et des services ». Elle regroupe des agents immobiliers, des professionnels des banques et des assurances, des représentants de commerce et, plus généralement, des professions commerciales qui ont pour traits communs de ne pas disposer d’un « patrimoine professionnel » solide et d’être éloignés des garanties octroyées par l’emploi salarié stable (caractéristiques, respectivement, des classes moyennes « traditionnelles » et des « nouvelles classes moyennes salariées »). Tout en disposant d’un certain statut en raison de l’autonomie rencontrée dans leur travail, d’un niveau de diplôme et d’une origine sociale souvent supérieurs à ceux des classes populaires, les membres de cette troisième fraction des classes moyennes sont, selon Lise Bernard, dans une position sociale à la fois « vulnérable et prometteuse ».

Les « petits-moyens » ou les catégories « mitoyennes »

Avec cette représentation ternaire des classes moyennes, on dispose d’une définition sur laquelle s’accordent nombre de sociologues et d’économistes. Elle permet de faire état de l’hétérogénéité d’un groupe qui se conjugue essentiellement au pluriel : on peut s’estimer ou être vu comme « moyen » pour diverses raisons. Mais sociologues et économistes s’accordent aussi souvent sur le fait qu’à la périphérie de ce socle moyen gravite un ensemble de positions sociales remarquables pour deux raisons. Premièrement, elles sont imparfaitement associables aux classes moyennes, ou alors à ses fractions les plus basses. Deuxièmement, elles sont imparfaitement associables aux classes populaires, ou alors à ses fractions les plus hautes, celles que l’on qualifie parfois de « stabilisées ». Cette perspective procède des analyses de sociologues allemands, français ou américains de la première moitié du XXe siècle qui se sont intéressés aux classes moyennes.

Pour les sociologues allemands, par exemple, ces travailleurs ont deux qualités singulières : ils exercent un travail non manuel, sous le statut de salarié. Ce salariat, qui naît à partir des années 1870 avec l’émergence des grandes sociétés industrielles ou commerciales (grands magasins, banques, assurances) ou des administrations publiques (chemins de fer, etc.), est appelé « employé » en Allemagne, dans un sens relativement éloigné de celui retenu aujourd’hui, et « cols blancs » aux Etats-Unis. Emil Lederer, cité par Marie-Bénédicte Vincent, considère que cet ensemble social est dans une situation « flottante entre les classes »3 et comporte deux sous-ensembles.

Le premier regroupe des travailleurs pouvant être associés à ce qui correspond à la « bourgeoisie » du début du XXe siècle. Le second réunit des travailleurs confrontés à un travail dur et mal rémunéré rappelant, en de nombreux points, la situation du prolétariat mais dont il se distinguerait du point de vue des manières d’être et des styles de vie particuliers, comme l’a montré Maurice Halbwachs en France.

Aujourd’hui, ces perspectives continuent d’irriguer l’analyse de la stratification sociale. Si la fraction haute de ceux que l’on appelait en Allemagne les « employés » appartient aux « professions intermédiaires » et est assimilée aux « nouvelles classes moyennes salariées », la fraction basse regroupant des travailleurs subalternes, ouvriers et employés, demeure dans une situation « flottante ». Elle regroupe certains employés de commerce, certains employés et ouvriers « à statut » appartenant au secteur public ou privé et la plupart des employés administratifs des entreprises qui, en raison de salaires et de conditions de travail proches des professions intermédiaires, sont associés à ce fragment moyen de la société. Dans les travaux de Louis Chauvel, par exemple, ils sont nommés les ouvriers et les employés « les plus qualifiés », ceux dont les « qualifications professionnelles sont reconnues ». Ces salariés jouissent d’une situation professionnelle stable au moment même où les garanties associées à l’emploi salarié « s’effritent ». Ils profitent d’un statut considéré comme « honorable », pour reprendre un terme utilisé par Marie Cartier4 au sujet des facteurs, comparativement à d’autres statuts d’ouvriers ou d’employés du commerce et des services aux particuliers.

Cet article propose de faire un rapide portrait de ces catégories sociales « frontières », à l’intersection des classes populaires et des classes moyennes, des « petits-moyens » pour reprendre le vocable d’une enquête récente5. On le fera à partir d’un exemple, celui des vendeurs des grands magasins, en s’attachant à décrire des aspects de leur travail et de leur rapport au travail, tout en gardant à l’esprit que la manière dont les individus se positionnent dans la société ne se réduit pas à leur seul statut professionnel, même si le travail et les situations quotidiennes qu’il impose aux travailleurs continuent de façonner leur rapport au monde.

Une « classe à part »

Dès la fin du XXe siècle, les employés6 des grands magasins s’apparentent à une catégorie frontière du monde social, à une « zone mitoyenne » entre les classes moyennes et les classes populaires, pour reprendre une formule de Serge Bosc7. Ils sont exposés à une forte précarité, aussi bien du point de vue du temps de travail que du contrat de travail. Ils sont payés à la performance (la « guelte ») et sont périodiquement remerciés lors des mortes-saisons. Si leurs conditions de travail et d’emploi à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle sont comparables, et parfois inférieures, à celles des ouvriers, les employés se considèrent, et sont souvent considérés, comme une « classe à part », celle des « aristocrates » des employés de commerce. Nombre d’entre eux pensent profiter d’une position favorable par rapport à d’autres employés de commerce. Cela vaut en France mais aussi aux Etats-Unis, comme l’a montré Charles Wright Mills dans Les cols blancs. On peut y voir trois raisons. Ils travaillent d’abord dans un lieu qui draine une clientèle nombreuse et argentée, une clientèle de « classes moyennes urbaines relativement aisées ». Ensuite, ils s’inscrivent dans une organisation très hiérarchisée qui permet, en principe, une promotion professionnelle. Enfin, les plus stables disposent de ressources exclusives aux grands magasins : des « œuvres sociales » (caisse de prévoyance, caisse de retraite, caisse d’épargne, soins médicaux gratuits, allocation maternité, etc.).

Les attributs des classes moyennes

Ce « paternalisme » conduit à l’encadrement d’une grande partie de la vie des employés au travail, mais aussi en dehors du travail. L’objectif est d’enseigner des manières d’être adaptées à la clientèle bourgeoise chez un personnel d’origine populaire. Cela apparaît nettement dans le roman d’Emile Zola, Au bonheur des dames. Theresa McBride résume cette position sociale ambiguë dans une formule efficace : au début du XXe siècle, les vendeuses des grands magasins parisiens sont les « reines du prolétariat ». L’historienne Anne-Sophie Beau prolonge ce point de vue et note que les employés des grands magasins sont alors souvent associés, aux côtés des employés de bureau, au monde des classes moyennes salariées en construction. De fait, les employés des grands magasins, tels qu’ils sont décrits chez Zola ou dans la littérature historique ou sociologique, sont titulaires d’un ensemble d’attributs sociaux propres aux classes moyennes de l’époque : costume et chapeau (contre bleu de travail et casquette chez les ouvriers), usage d’un langage approprié à la conversation avec la clientèle, fréquentation des Grands Boulevards, paie mensuelle, sécurité de l’emploi (octroyant, si elle est atteinte, un accès à des avantages sociaux), mode de vie qui serait tendu tout entier vers un objectif d’ascension sociale. En de nombreux points donc, les vendeurs des grands magasins seraient proches du monde des petits commerçants, qu’ils ont souvent quitté pour le grand magasin.

Lorsqu’ils sont à nouveau l’objet d’enquête, dans les années 1960 et 1970, les vendeurs de grands magasins sont encore positionnés dans une situation frontière au sein du monde social. Dans l’Angleterre des années 1950, ils sont considérés comme appartenant à une fraction particulière, à l’intersection des classes populaires et de la « petite bourgeoisie ». De la même manière, Pierre Bourdieu, en 1979, dans La distinction, les situe du côté de la « petite bourgeoisie d’exécution ».

L’actualité d’une position sociale

Aujourd’hui, la catégorie « vendeur en grand magasin » est hétérogène, mais elle se montre toujours sous les atours d’une position frontière. On peut distinguer trois strates de personnel. La première regroupe des salariés permanents engagés par le grand magasin. Il s’agit de ceux que l’on peut appeler les « vendeurs maison ». Ces salariés intégrés dans une grande entreprise profitent de conditions d’emploi relativement stables. Ils travaillent souvent à temps complet, en CDI – conditions d’emploi quasi atypiques dans un secteur qui repose largement sur le travail à temps partiel et impose le sous-emploi à ses travailleurs.

Cette stabilité a son pendant : elle engage l’existence d’une seconde strate de salariés, ceux-là temporaires, engagés par le grand magasin en CDD et à temps partiel pour répondre à des besoins ponctuels (soldes, période de Noël). La stabilité de l’emploi et l’appartenance à une grande entreprise ne sont pas les seuls leviers de valorisation utilisés par les vendeurs maison. Devant leur travail aussi, ils trouvent matière à se distinguer. La fréquentation d’une clientèle « supérieure » les amène à se considérer eux-mêmes comme supérieurs à bien d’autres employés du commerce et des services aux particuliers. Les vendeurs remarquent l’importance de la dimension relationnelle de leur travail, dont la qualité serait supérieure à celle observée chez les caissières de la grande distribution, les employés des centres d’appels ou des fast-foods. Dimension duale, ambivalente, exposant autant à des sujétions qu’à des moments heureux, le relationnel est vu comme une source de prestige. Olivier Schwartz a montré que, en s’invitant dans le travail des membres des classes populaires, cette dimension du travail participait, non pas à l’effacement, mais au brouillage des frontières entre classes populaires et classes moyennes8.

Un éventail de positions intermédiaires sur un même rayon

La troisième strate du personnel des rayons est composée de travailleurs « extérieurs » (des « démonstrateurs »), salariés de fournisseurs qui louent des espaces commerciaux au grand magasin. Ce statut résume toute l’ambiguïté de la position d’employé en grand magasin. Les démonstrateurs sont en moyenne plus vulnérables que les vendeurs maison les plus stables : ils travaillent plus souvent à temps partiel et sont plus fréquemment contraints de changer d’employeurs que les vendeurs maison. Néanmoins, leur travail présente une plus grande autonomie. Contrairement aux vendeurs maison, certains ont les moyens de gérer la marchandise, de peser dans la décision et l’organisation des achats. Cela les conduit à revendiquer une proximité avec des figures professionnelles valorisées : commerçants indépendants, commerciaux. Les vendeurs maison sont, eux, soumis à la rationalisation d’une grande organisation bureaucratique : ils pèsent rarement sur les décisions d’achat et relèvent clairement du salariat d’exécution des services. Leur travail consiste principalement à entretenir la marchandise mise à disposition des clients et à accueillir ces derniers.

Profits tirés de l’emploi et de l’appartenance à un grand magasin pour les vendeurs maison, profits tirés du contenu de travail pour les démonstrateurs : l’examen de la condition professionnelle des vendeurs en grand magasin montre la diversité des positionnements dans un « entre-deux » social. L’ensemble des travailleurs du rayon dévoile même toute l’étendue de cet entre-deux. Les salariés non titulaires des grands magasins et les démonstrateurs les moins stables présentent les qualités d’un salariat de classes populaires, fragile économiquement et confronté à un travail dur et mal rémunéré. Les salariés titulaires du grand magasin sont identifiables à un salariat stable et honorable, en-deçà des employés de bureau devant leurs qualifications et leurs salaires (qui demeurent très modestes, au voisinage du Smic), mais au-dessus des employés les plus précarisés, même si de nombreuses transformations récentes (ouvertures tardives des magasins, rationalisation du travail, etc.) viennent en altérer la qualité. Enfin, les démonstrateurs les plus stables, c’est-à-dire ceux qui réalisent leur carrière dans le grand magasin, profitant de conditions d’emploi stable et d’un travail décrit comme proche des professions intermédiaires, participent aux strates inférieures des classes moyennes.

Sur un même rayon se côtoient donc des travailleurs qui appartiennent, d’après les indices que leur univers de travail dévoile, aux différents étages d’un monde « mitoyen » entre classes populaires et classes moyennes. On retrouve cette même variété dans les travaux de Vincent Chabault sur la Fnac9 mais aussi dans le secteur de l’industrie (secteur masculin, contrairement à celui du commerce de détail), comme le montre l’enquête de Pauline Seiller sur les ouvriers des chantiers navals de Saint-Nazaire10. C’est donc une frange importante du monde du travail contemporain qui relève de ces catégories « mitoyennes ». Elles jouent un rôle essentiel dans l’entrée et le maintien dans la vie active des jeunes aujourd’hui, contraints de s’engager sur le marché du travail en dessous de leurs qualifications et de leurs aspirations professionnelles (30 % des vendeurs âgés de 16 à 29 ans disposent d’au moins un bac + 211). La fréquentation de ces catégories « mitoyennes » fonctionne comme une promesse, celle d’un reclassement jugé possible et nécessaire, dans la hiérarchie professionnelle grâce, d’une part, à une stabilisation dans l’emploi par un CDI dans une grande entreprise, et d’autre part à la promotion interne. Or, dans les entreprises observées ici, la promotion interne est de plus en plus difficile et rare. Considérées comme un tremplin, une position temporaire et intermédiaire, ces zones « mitoyennes » enracinent des individus toujours plus diplômés qui ne pensaient que les traverser, au moment même où un ensemble de transformations viennent en dégrader la qualité.

  1. Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet, Yasmine Siblot, La France des « petits-moyens ». Enquête sur la banlieue pavillonnaire, La Découverte, 2008.
  2. Lise Bernard, « Les agents immobiliers. Ethnographie d’un milieu professionnel. Approche d’une position sociale », thèse pour le doctorat de sociologie, université Paris-Descartes, 2011.
  3. « Les employés sous la république de Weimar. L’historien face au bestseller de Hans Fallada, Quoi de neuf, petit homme ? (1932) », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 112, 2011.
  4. Marie Cartier, Les facteurs et leurs tournées, La Découverte, 2003.
  5. Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet, Yasmine Siblot, La France des « petits-moyens ». Enquête sur la banlieue pavillonnaire, La Découverte, 2008.
  6. Dont une majorité de femmes depuis les années 1930.
  7. Serge Bosc, Sociologie des classes moyennes, La Découverte, 2008.
  8. Olivier Schwartz, « Peut-on parler des classes populaires ? », La vie des idées, 13 septembre 2011,
    http://www.laviedesidees.fr/Peut-on-parler-des-classes.html
  9. Vincent Chabault, La Fnac. Entre commerce et culture, PUF, 2010.
  10. « Sanctionner la mise en danger au travail : les cartons jaunes aux chantiers navals de Saint-Nazaire », in François Aballéa. et Arnaud Mias (dir.), Organisation, gestion productive et santé au travail, Octares, 2012 (A paraître).
  11. Source : Enquête Emploi, 2007, Insee. Champ : vendeurs âgés de 16 à 29 ans, hors vendeurs en alimentation.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2012-11/l-«-entre-deux-»-social-des-vendeurs-de-grands-magasins.html?item_id=3295&web=1
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