Tom O'DELL

Professeur d'ethnologie à la faculté des arts et des sciences culturelles de l'université de Lund (Suède).

 

Suède : du romantisme national au feng shui

La notion de classe moyenne n'est plus guère usitée en Suède. Il est vrai que le chemin a été long depuis les débuts d'une catégorie sociale assimilée aux valeureuses travailleuses de la Dalécarlie, en passant par le choix d'un fonctionnalisme sobre, avant d'arriver au groupe cosmopolite d'aujourd'hui.

Définir et décrire la classe moyenne suédoise n'est pas un exercice facile, loin de là. Car, après tout, la Suède a consacré une bonne partie du XXe siècle à se forger l'image d'un pays qui est parvenu à développer son économie d'une manière unique en son genre, à cheval entre le capitalisme et le communisme, un modèle que le journaliste américain Marquis Childs a qualifié de « troisième voie » (« the middle way »). Or, cette métaphore de la troisième voie est loin de dépeindre parfaitement la singularité du modèle suédois, d'autant que, au cours de ces dernières décennies, les politiques économiques et sociales suivies par les gouvernements successifs (qu'ils soient dirigés par les sociaux-démocrates ou par la droite modérée) n'ont cessé de basculer vers la droite de l'échiquier politique. Malgré ce virage, la Suède reste un pays où la notion de « classe » reste difficile à cerner en termes économiques simples. Ainsi n'est-il pas rare de voir des plombiers, des électriciens et des ouvriers du bâtiment percevoir des revenus substantiellement plus élevés que ceux des professeurs des écoles, des infirmières ou des enseignants assistants dans les universités.

Pour comprendre la place qu'occupe aujourd'hui la classe moyenne en Suède et les caractéristiques profondes qui la distinguent des autres segments de la société, c'est, au-delà des aspects purement économiques, dans une approche culturelle du capital symbolique et dans des choix esthétiques qu'il faut aller chercher.

L'industrialisation, et avec elle les conditions nécessaires au développement d'une classe moyenne, n'est apparue que tardivement en Suède, vers la fin du XIXe siècle. Une période marquée par la montée du courant national-romantique, sur fond d'inquiétudes suscitées par les vagues successives d'émigration vers les États-Unis et d'interrogations croissantes sur ce que signifie exactement être suédois : par quoi se caractérise l'essence même du caractère suédois ? C'est à cette même époque qu'a commencé à se développer de manière massive une nouvelle classe d'ouvriers employés dans l'industrie réclamant de meilleurs salaires, de meilleures conditions de vie ainsi que le droit de vote.

Le symbole de la Dalécarlie

Dans ce contexte, la bourgeoisie suédoise s'est mise à idéaliser les paysans de la Dalécarlie. Située au nord-ouest de Stockholm, cette région dont les terres agricoles ont totalement échappé à l'installation de clôtures opérée ailleurs au XIXe siècle en est peu à peu venue à incarner une représentation hautement symbolique du passé authentique de la Suède et, partant, de la nature profonde des véritables Suédois d'antan, perçus comme travaillant beaucoup et ensemble. Reconnaissables à leur costume traditionnel, les femmes dalécarliennes descendaient en groupe à la capitale, où elles étaient réputées pour leurs travaux de jardinage et de ménage. Ces Dalécarliennes étaient solidaires, consciencieuses, dures à la tâche, productives, autant de qualités que ces femmes en sont venues à personnifier à elles seules, aux antipodes des ouvriers de l'industrie, perçus comme sales, ivrognes et perturbateurs, ignorant tout de la solidarité ou de l'intégrité nationale. Loin aussi de l'aristocratie, volontiers représentée comme improductive, imbue d'elle-même, uniquement intéressée par l'exploitation du travail de la paysannerie modeste qui l'entourait.

L'image du paysan dalécarlien renvoie ainsi la bourgeoisie suédoise à une certaine idée, toute pétrie de romantisme, de la campagne et d'une vie simple dictée par les valeurs de solidarité et de dur labeur, à laquelle continuera de se référer la classe moyenne dans la perception qu'elle a d'elle-même pendant une bonne partie du XXe siècle. Avec le temps, cette image a fini par s'écorner pour intégrer de nouveaux archétypes. Ainsi, dès 1930, la classe politique suédoise ainsi que bon nombre de ses leaders d'opinion sont parvenus à la conclusion que toute cette idéalisation de la paysannerie n'était qu'un tissu d'absurdités. Pauvreté, saleté, archaïsme, multiples croyances irrationnelles et folkloriques en des créatures surnaturelles, autant de qualificatifs peu flatteurs pour décrire la campagne suédoise de cette époque, rien qui permette de fonder l'espoir d'un avenir prospère pour la Suède, du moins tels étaient les arguments avancés par les élites de la classe politique, les intellectuels et autres têtes bien pensantes de l'époque.

La rupture de 1930

L'Exposition de Stockholm de 1930, véritable vitrine consacrée aux idées et à l'esthétisme du fonctionnalisme, marque une réelle rupture avec la représentation romantique que s'était faite la génération précédente du monde rural. Débarrassé de toute ornementation superflue, le concept met en avant des surfaces propres et sobres, dans des nuances de couleurs sombres, et des modèles architecturaux et conceptuels dont le moindre détail a été conçu pour répondre à un besoin précis. À partir de ce moment, la classe moyenne tournera inexorablement le dos à ses aspirations pastorales pour orienter son attention vers les promesses industrielles, inspirées par toute une série d'idéaux et de dispositions esthétiques qui finiront par incarner le modernisme à la suédoise. Dans la ligne de ce tournant, les années 1930, 1940, 1950 puis 1960 seront marquées par l'accession au pouvoir des sociaux-démocrates, qui ancreront durablement la Suède dans un mode de pensée résolument rationnel et fonctionnel, cherchant systématiquement la réponse au moindre problème dans les sciences et la technologie. S'il est alors possible de consolider les fondations industrielles du pays par des investissements dans le savoir et la technologie, pourquoi ne pas régler les grands maux de la société, de la pauvreté à l'alcoolisme, par des choix politiques et des modèles sociologiques visant à façonner un citoyen d'un tout nouveau genre baptisé, selon la rhétorique en vogue des années 1930, « homme alpha1 » ?

La mobilité sociale

L'image parfois stéréotypée des Suédois perçus comme des personnes réservées, peu sensibles, rationnelles et évitant les conflits prend racine dans les développements sociaux et culturels qu'a connus la Suède entre les années 1930 et 1960. Mais comme le suggèrent certains ethnologues suédois, au nombre desquels Jonas Frykman, pareils stéréotypes pourraient également trouver une explication partielle dans la reconnaissance du phénomène d'ascension sociale qui a accompagné, jusqu'à un certain degré, cette même période. En effet, la neutralité de la Suède pendant la Seconde Guerre mondiale, qui ne saurait être remise en question, a fortement facilité la mobilité sociale, préparant ainsi ses industries à connaître un essor rapide après le conflit. Une impulsion également portée par les politiques sociales et économiques mises en place par le gouvernement (notamment en faveur de l'éducation, du logement, de la planification familiale et de l'assurance-maladie) ayant vocation à soutenir l'expansion de la classe moyenne. Mais les Suédois ont beau avoir gravi l'échelle socioéconomique, ils redoutent toujours de voir leurs origines modestes transparaître à travers les petits riens de la vie de tous les jours (comme la façon de tenir ses couverts, les sports que l'on aime regarder ou un intérêt pour la broderie) qui pourraient les « trahir ». Dans ce contexte, faire preuve de réserve en public peut alors s'avérer une stratégie particulièrement utile2.

Appartenir au « normal » plutôt qu'à une classe

Par contraste, la maison et la sphère privée sont pour les Suédois de la classe moyenne des lieux de la vie quotidienne aussi bien essentiels que névralgiques, et continuent de l'être. Traditionnellement, le foyer reste l'espace de prédilection pour toutes les formes d'interactions sociales, un modèle toujours prédominant en Suède (les Suédois n'ont pas l'habitude de fréquenter les pubs ou les cafés que l'on peut trouver dans d'autres pays d'Europe, même si les choses commencent à changer). Chez soi, rien n'interdit de montrer de l'intérêt pour les tendances venues de l'étranger. Ainsi, dans les années 1970, les magazines de décoration intérieure n'ont cessé de faire la part belle aux articles directement inspirés du mouvement de la contre-culture en provenance du continent européen et d'Amérique du Nord qui suggérait des moyens d'aménager les intérieurs de manière un peu moins conventionnelle.

L'apport de l'immigration

La classe moyenne a passé ces quelques dernières décennies à s'affranchir peu à peu des canons esthétiques du modernisme suédois pour s'autoriser certaines libertés. La campagne, et avec elle la possibilité de vivre près de la nature, exerce toujours un fort pouvoir d'attraction sur la classe moyenne. Y posséder une résidence secondaire n'est pas qu'un simple rêve de la classe moyenne, mais une réalité pour bon nombre de Suédois. Pourtant, là encore, les mœurs ont évolué. Les nouvelles générations de Suédois ont grandi avec MTV et maintenant avec les réseaux sociaux, qui confrontent tous les jours un peu plus la classe moyenne à des courants idéologiques et esthétiques venus du reste du monde.

Si l'immigration est loin de se dérouler sans heurts, les problèmes de ségrégation, de discrimination et de marginalisation frappant malheureusement encore trop de « nouveaux Suédois », un nombre croissant d'immigrés accèdent également aux classes moyennes en les enrichissant de leurs propres valeurs et de leur sens de l'esthétique. Ainsi la mondialisation apporte-t-elle sa pierre à l'édifice. À tel point que l'on pourrait dire de la classe moyenne, dans une certaine mesure, qu'elle est ouverte au monde qui l'entoure et au cosmopolitisme.

La plupart des Suédois appartenant à la classe moyenne expliquent le plus sereinement du monde aux touristes et aux étrangers leur appartenance au monde séculier, et ce malgré la popularité croissante des mouvements dits du new age (« nouvel âge ») dans le pays. Durant les premières années de ce nouveau millénaire, on trouvait dans la presse pléthore d'articles consacrés au stress, nouveau mal de la classe moyenne, et non des moindres, pouvant mener jusqu'à l'épuisement au travail. À en croire les gros titres, il semblerait que l'épuisement professionnel ait atteint des proportions épidémiques, au vu du nombre considérable de Suédois en congé maladie de longue durée. Ainsi l'épuisement au travail est-il devenu un sujet de discussion à la mode. Le phénomène prend une telle ampleur que la fréquentation des saunas, quasiment abandonnée durant tout le XXe siècle, a considérablement augmenté avec l'afflux de la classe moyenne en quête de lieux pour « recharger les batteries » et éviter à tout prix l'épuisement. Soudain, un nombre sans cesse croissant de Suédois issus de la classe moyenne voulaient s'essayer au yoga, au tai-chi, au qi gong, au do in et à la méditation jusqu'à en devenir dépendants. Ces disciplines, les philosophies et autres formes de spiritualité orientale ont ainsi fini par s'imposer dans la vie de la classe moyenne à l'insu même des Suédois.

Ici réside peut-être le secret de ce que signifie appartenir à la classe moyenne suédoise : être capable d'absorber des courants culturels venus de l'étranger pour les refaçonner et les rendre « naturels » et suédois. Des spas au foyer, il est intéressant de constater avec quelle facilité les Suédois, sans pour autant oublier le new age, sont capables d'« orientaliser » leur intérieur sans sourciller, sous l'influence du feng shui en vogue en ce nouveau millénaire, et de réaménager leur maison selon les préceptes de la philosophie orientale.

  1. Par opposition à l'« homme bêta », moins adapté.
  2. Voir Jonas Frykman, « Pure and rational. The hygienic vision. A study of cultural transformation in the 1930s. The New Man », série publiée dans Ethnologia Scandinavica à partir de 1981, et « Social mobility and national character », articles publiés dans Ethnologia Europaea à partir de 1989.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2012-11/suede-du-romantisme-national-au-feng-shui.html?item_id=3298
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