Camille PEUGNY

Camille Peugny est docteur en sociologie et maître de conférences à Paris 8.

Le déclassement des « petits-moyens »

Si les groupes situés à la lisière entre les classes populaires et les classes moyennes ont été fragilisés par la montée du chômage et du nombre de travailleurs pauvres, les catégories intermédiaires continuent à bénéficier d'un mouvement d'ascension sociale largement lié à l'effort éducatif dont elles ont su bénéficier.

Depuis plusieurs années maintenant, les classes moyennes figurent au cœur du débat public. Apparaissant comme la frange de la population susceptible de faire et défaire les majorités lors de chaque élection présidentielle, auscultées par les sociologues et les journalistes, elles sont tour à tour décrites comme étant « à la dérive »1 ou au contraire en expansion, maintenant leurs positions, voire les consolidant2. Dans une société où tout le monde ou presque se vit comme « moyen », le sujet est explosif et nécessite d'autant plus un patient travail de définition : aujourd'hui plus que jamais, les classes moyennes sont très hétérogènes, et derrière le vocable peuvent figurer des dynamiques sociales divergentes.

La montée du déclassement

Dans les années 1970, lorsque la période de forte croissance se referme et que le chômage augmente rapidement, chacun croit assister à une crise conjoncturelle. Hélas, le mal est beaucoup plus grave et c'est en réalité le capitalisme qui se transforme en profondeur. Sous le poids de la mondialisation des échanges, le capitalisme industriel des Trente Glorieuses vole en éclat, et avec lui un compromis social, certes inégalitaire, mais permettant à chacun, quelle que soit sa place dans la structure sociale, d'entrevoir à échéance raisonnable une amélioration de son niveau de vie et de ses conditions d'existence. Trois décennies plus tard, la persistance du chômage de masse et la précarisation du contrat de travail (création des contrats à durée déterminée à la fin des années 1970 ; apparition puis forte diffusion de l'intérim à partir de la fin des années 1980) ont profondément affecté la société française. Tandis que les politiques semblent perdre le contrôle des leviers économiques, nombreux sont les individus, parmi les moins bien dotés en ressources permettant de faire face à la mondialisation, qui ont le sentiment de perdre le contrôle réel de leur existence. À bien des égards, les trois dernières décennies sont ainsi celles de la montée du déclassement.

À la fin des années 1970, le déclassement frappe d'abord les centaines de milliers puis les millions d'individus qui perdent leur emploi, inaugurant ainsi l'ère du chômage de masse. Puis, progressivement, à mesure que le travail se précarise, le déclassement gagne une partie des classes populaires en emploi, des individus salariés dans des emplois d'exécution, à temps partiel, et que leur rémunération situe au-dessous du seuil de pauvreté. Entre un million et deux millions de travailleurs sont aujourd'hui des travailleurs pauvres.

Depuis quelques années, ce sont les classes moyennes qui inquiètent une partie des observateurs. Celles-ci seraient à leur tour déstabilisées, voire déclassées. Les interrogations autour de ces couches moyennes de la population sont ainsi à replacer dans le contexte d'une montée du déclassement qui grignoterait progressivement la structure sociale par le bas, menaçant des groupes sociaux relativement protégés jusqu'à présent.

Moyennisation ou dualisation de l'espace social ?

À la toute fin du XIXe siècle, le sociologue allemand Georg Simmel est l'un des premiers à se pencher sur les classes moyennes, sur ces métiers et ces groupes, de plus en plus nombreux, qui de toute évidence n'appartiennent à aucune des deux classes sociales antagonistes décrites par Marx. Boutiquiers, petits artisans, employés de bureau : ni prolétaires ni propriétaires des moyens de production, ces individus occupent des positions intermédiaires dans la société. Un demi-siècle plus tard, tandis que les sociétés occidentales se tertiarisent et que le salariat moyen et supérieur se diffuse rapidement, certains sociologues, considérant que le concept de classes sociales ne permet plus de rendre compte de la réalité des rapports sociaux, théorisent la « moyennisation » des sociétés.

En France, c'est Henri Mendras qui, dans les années 1980, effectue le travail de définition le plus abouti3. Selon lui, il faudrait désormais considérer la société française comme un ciel dans lequel s'organisent différentes « constellations ». Parmi ces dernières, la « constellation centrale » est composée de deux « galaxies » : les cadres, groupe social alors en forte expansion, et les « noyaux innovateurs », qui rassemblent de jeunes salariés exerçant dans les nouveaux métiers des secteurs éducatifs, sociaux ou médico-sociaux. Si cette constellation centrale est si importante, ce n'est pas seulement parce que ses effectifs augmentent régulièrement et à un rythme élevé, mais également parce qu'elle est à l'origine du changement social, donnant en quelque sorte le tempo de la société. Le rôle des noyaux innovateurs, qui composent l'essentiel de ces nouvelles couches moyennes salariées, est particulièrement important dans la conduite du changement social. Acquis aux valeurs de gauche traditionnelles mais également à celles du libéralisme culturel, ils sont à l'origine de leur diffusion au sein de l'espace social, préparant ainsi l'alternance politique de 19814.

Trente ans plus tard, qu'en est-il de ce mouvement de « moyennisation » ? D'un point de vue numérique, il se poursuit de manière incontestable. Par exemple, les professions intermédiaires, qui occupaient 20 % des actifs au début des années 1980, en occupent désormais près de 25 %. En revanche, cette force centripète, qui fit des classes moyennes le pôle d'attraction de la hiérarchie sociale, est au minimum contrariée par un mouvement de dualisation qui tend au contraire à polariser l'espace social. À l'origine de cette force (cette fois centrifuge) figurent la mondialisation des échanges et ses effets sur les chances de vie d'individus inégalement dotés pour faire face à ses exigences. La mondialisation creuse ainsi de nouvelles polarisations sociales entre « les manipulateurs de symboles, ces professions hautement qualifiées qui produisent des données symboliques dans les domaines juridique ou financier », « toujours prêts à déplacer leurs maisons, leurs laboratoires et leurs bureaux », et « les non-qualifiés, les travailleurs routiniers de plus en plus concurrencés par les travailleurs des pays pauvres »5. Y a-t-il, parmi les classes moyennes, des perdants de la mondialisation ? Tout dépend, de fait, de la manière dont on définit les classes moyennes.

La déstabilisation des franges inférieures des classes moyennes

Si les débats sont aussi vifs, en effet, au sujet des classes moyennes, et si les diagnostics semblent parfois si divergents, c'est notamment en raison d'une difficulté majeure, ancienne mais jamais vraiment résolue : comment les définir6 ? Nombre de chercheurs ou de commentateurs utilisent une définition très large des classes moyennes, qui s'étendraient des employés aux cadres. Utilisant le critère du revenu, certains retiennent une fourchette allant de 1 120 euros mensuels à 2 600 euros pour une personne seule7. Si l'on retient un tel seuil d'entrée, il est alors incontestable que les franges inférieures des classes moyennes font face à une déstabilisation importante. Parmi ces salariés à 1 100, 1 200 ou 1 300 euros mensuels, nombre d'employés non qualifiés, dans le secteur des services aux personnes ou dans le commerce, qui cumulent bas salaires, conditions de travail difficiles et faibles perspectives de carrière. Par ailleurs, lorsqu'on considère les chiffres de l'Insee concernant l'évolution des inégalités de revenus, on s'aperçoit que la position relative de ces franges inférieures des classes moyennes s'est légèrement détériorée. En effet, si autour du décile le plus pauvre et du décile le plus riche le niveau de revenu moyen a augmenté d'environ 25 % entre 1997 et 2007, il n'a progressé que de 17 % environ pour les déciles situés juste au-dessous du revenu médian, de sorte que ces salariés modestes peuvent avoir le sentiment, à juste titre, que le bas de la hiérarchie sociale se rapproche d'eux tandis qu'augmente la distance qui les sépare du haut.

Cette fragilisation des « petits-moyens », ces groupes situés à la lisière entre les classes populaires et les classes moyennes8, produit des effets politiques désormais bien connus : sentiment de payer pour tout le monde, critique de l'« assistanat », sentiment de frustration pouvant donner lieu à la recherche de boucs émissaires, souvent trouvés parmi les étrangers, vote pour l'extrême droite, etc. Dans un pays comme la France, où une grande majorité de la population, parmi les plus aisés comme parmi les plus précaires, se vit comme appartenant aux classes moyennes, ces salariés modestes se vivent comme moyens, par conviction ou par défaut, faute d'autres identifications disponibles. S'ils le sont d'un point de vue subjectif, il est loin d'être évident qu'ils le soient objectivement : appartient-on aux classes moyennes lorsque l'on gagne 1 200 euros par mois ? À bien des égards, un tel niveau de revenu et les conditions de vie qui s'ensuivent correspondent plutôt à ceux des classes populaires. Ce hiatus entre l'appartenance « objective » et l'identification subjective est au cœur du malaise d'une partie des classes moyennes et pose de redoutables défis au politique : faut-il s'adresser à ces individus comme à des membres des classes populaires, dont ils se rapprochent objectivement de par leur niveau de revenu, ou comme à des membres des classes moyennes auxquelles ils pensent appartenir ?

Le noyau dur des classes moyennes : un espace de promotion sociale

Si les groupes sociaux situés à l'interface entre les classes populaires et moyennes sont dangereusement fragilisés, le noyau dur des classes moyennes continue à maintenir ses positions. Ce dernier point est particulièrement visible dans l'évolution du devenir professionnel des individus dont le père exerce une profession intermédiaire. En 1983, environ 40 % d'entre eux exerçaient un emploi de profession intermédiaire ou de cadre supérieur. Un quart de siècle plus tard, en 2009, la proportion est de 60 %. Ce gain de 20 points est à rapprocher des 10 points gagnés par les enfants d'employé (de 28 % à 38 %) et par les enfants d'ouvrier (de 15 % à 25 %). Si le destin des enfants de père exerçant une profession intermédiaire s'est à ce point éclairci, c'est bien parce qu'ils ont particulièrement profité de la massification scolaire. En effet, en 1983, 24 % d'entre eux étaient diplômés de l'enseignement supérieur. Ils sont aujourd'hui 54 %, soit un gain de 30 points, bien supérieur au gain des enfants d'employé (23 points) ou d'ouvrier (17 points). Si l'on considère que l'État a massivement investi dans l'éducation au cours des trois dernières décennies, alors les enfants du noyau dur des classes moyennes, plus que beaucoup d'autres, ont particulièrement bénéficié de cet effort éducatif ; ce qui devrait conduire à nuancer les discours faisant des classes moyennes les principales victimes du système redistributif, contribuant beaucoup et bénéficiant peu : en matière d'éducation en tout cas, si elles ont beaucoup contribué, leurs enfants ont également beaucoup reçu.

Au final, le paysage des classes moyennes en France est contrasté. Il l'est d'autant plus que l'on regroupe derrière ce vocable des individus et des groupes très hétérogènes. Si les franges inférieures des classes moyennes sont à bien des égards confrontées à une précarisation accrue de leur existence, le noyau dur des classes moyennes, fût-ce au prix d'efforts intenses, parvient à maintenir ses positions et constitue, aujourd'hui comme hier, un espace de promotion sociale.

  1. Louis Chauvel, Les classes moyennes à la dérive, Paris, Seuil, 2006.
  2. Dominique Goux et Éric Maurin, Les nouvelles classes moyennes, Seuil, 2012.
  3. Henri Mendras, La Seconde Révolution française, 1965-1984, Gallimard, 1984.
  4. Gérard Grunberg et Étienne Schweisguth, « Le virage à gauche des classes moyennes salariées », in Georges Lavau, Gérard Grunberg et Nonna Mayer (dir.), L'univers politique des classes moyennes, Presses de Sciences Po, 1983, p. 351-367.
  5. Anne-Catherine Wagner, Les classes sociales dans la mondialisation, La Découverte, 2007, p. 25.
  6. Sur cette question, voir aussi l'article de Laure Bonneval.
  7. C'est par exemple le cas du Crédoc dans certaines de ses publications sur les classes moyennes.
  8. Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet et Yasmine Siblot, La France des « petits-moyens ». Enquête sur la banlieue pavillonnaire, La Découverte, 2008.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2012-11/le-declassement-des-«-petits-moyens-».html?item_id=3285
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