Rudy RICCIOTTI

est architecte et ingénieur.

Le pamphlet de l'homme de l'art

Que doit-on conserver ? L'architecte Rudy Ricciotti apporte, exemples à l'appui, des réponses au bazooka…

Conserver c'est dépasser la pédagogie et la critique. Là réside une pertinence : quand, allégé du regard inquisiteur, il demeure tout le reste, c'est-à-dire le réel, mais à quelles fins ? Accumuler en refusant la pertinence rend par ailleurs le patrimoine fraternel. S'élever aux sommets de Chartres dans les lianes ensorcelées, là où des chiens aux crocs acérés et au sexe brandi rappellent que sculpter une gargouille hors la vue du prêtre, c'est déjà renaître. Alors le patrimoine parle de vertige initiatique, de plaisir, de violence et de secret.

Apologie du concassage

Avec un minimum de conscience chrétienne et un maximum de tolérance et de laxisme, on élargira à la bonne conscience de ne rien détruire du patrimoine bâti et tout garder. Mais en refusant la posture théorique du pardon, en endossant le rôle irascible du psychopathe démolisseur, et avec un bon coup de rouge, alors le ciel s'éclaircit. À démarrer modéré, l'on pourrait citer l'œuvre complète de Mallet-Stevens, chef-d'œuvre de l'architecture bourgeoise, à la fois icône et ecstasy des professeurs des écoles d'architecture, apologie du refus de la culture du travail et typologie réussie de la vie mondaine à la française, c'est-à-dire en pantoufle unisexe. C'est donc l'ensemble de l'œuvre qui aurait avantage a être concassée et recyclée sous forme de bracelets ou colliers de gravats sexy à porter près du corps.

Puis, très vite, descendre vers le sud, vers Montpellier, cité du sénateur de Rome, Georgus Fréchus, dont la puissante œuvre urbanistique mérite d'être attaquée au Flytox chargé au pastis, sauf pour la période républicaine du sénateur romain, c'est-à-dire les logements, œuvre de Bofill, et le quorum, œuvre de l'architecte Vasconi dont les caractères rock and roll sont toujours restés généreux et porteurs des valeurs universelles du blues.

Puis, comme l'appétit vient avec l'action, l'on pourrait demander à l'inspiré peuple corse d'envoyer un commando plastiquer l'hôtel Sofitel situé en sentinelle sur l'entrée du Vieux Port à Marseille. Brisés en milliers de débris, les verres miroirs scintilleraient au fond du port pour un éloge sous-marin de la brillance, convaincus enfin par cette trace archéologique que la cité phocéenne avait dès l'origine le goût de la facétie.

Economiser le sol et partager

Poussant l'avantage, c'est alors un régiment de tirailleurs sénégalais, spécialistes de la gifle, qui s'abattrait sur les hordes tyranniques des Khmers verts1 dont la doctrine super blanche serait taillée en pièces à la tronçonneuse black et d'équerre. Un cousin prêtre sénégalais en soutane de fonction amenant le pardon conclurait par une homélie révolutionnaire super catholique. Au bénéfice de ce combat héroïque et au titre de prise de guerre, la densité à bâtir dans les territoires conquis serait multipliée par dix afin d'économiser le sol, apprendre à le partager et donner une leçon aux Khmers verts.

Poussant  l'avantage,  les  forces  rebelles  ayant  pris  l'aérodrome   de  Salon-de-Provence, enverraient une escadrille de Mig lybiens, en formation au pays de Nostradamus, survoler la Côte-d'Azur à basse altitude de sorte que les populations civiles soient averties du danger imminent. Le contre-jour sous les ailes menaçantes dans un coucher de soleil sublime très « Platoon » invite clairement à déguerpir de tant de laideur.

Ordre de bombarder à coup de figues tous les lotissements de maisons néo-provençales y compris grillages, garages, dalles de béton parking, chien-loup et sa niche, et même les caniches sans niche, portails de marque lambda, puis achèvement à l'encre de seiche pour les menuiseries PVC tant plébiscitées par les Français, afin de faire exemple.

Assauts tous azimuts

Ordre radio de ne pas toucher un cheveu de la mer, mais d'achever les tuiles roses en les écrabouillant haineusement sous les chenilles des chars Leclerc venus de Carpiane, superbe régiment de blindés situé à l'est de Marseille. Puis, aveuglés par la victoire, ordre à toutes les forces disponibles pour un assaut généralisé sur les zones commerciales, où St Maclou retranché sera pris brutalement d'assaut et transformé en usine à tabac pour nos troupes aéroportées, Buffalo Grill directement cannibalisé par nos prothèses dentaires acérées ou recyclé en camp d'internement pour les leaders verts végétariens, et Ikea pulvérisé de notre seul regard.

Le siège social d'Arte à Strasbourg, véritable apologie architecturale du minimalisme psychorigide à l'encéphalogramme plat, serait enduit de mazout du port de Sète et recouvert d'écailles de mérou afin de recouvrer une identité sexuelle forte.

Et puis, plus au nord, restituer en son état d'origine la Caravelle, chef-d'œuvre de Dubuisson agressé sauvagement par la nymphomanie architecturale de Roland Castro à qui il faudra appliquer la charia afin d'honorer l'ensemble de son œuvre dans les banlieues.

Enfin, asseoir l'Empire sur des valeurs sûres et clairement comprises pour chacun des 350 000 ronds-points de France où seront regroupés et replantés les panneaux publicitaires privés et institutionnels. Avec certains panneaux routiers comme un sens interdit et un sens obligatoire, l'on formerait des croix énigmatiques plantées en terre sur les marguerites du rond-point et là seraient ligotés nus les auteurs de tant d'années d'exactions. Le bon sens romain, en fait.

Tous ces directeurs des services techniques des communes, des conseils généraux, des sociétés intercommunales, du ministère de l'équipement, recouverts de miel de fleurs de pavot et attaqués par les valeureuses fourmis de France, ça a de la gueule, non ?

Et si ça ne suffit pas, proposer d'attaquer au marteau-piqueur les alignements bretons de Carnac pulvérisés en sublime mosaïque grecque afin d'en terminer avec l'entêtement gaulois.

  1. Définition des écologistes selon Philippe Trétiack.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2006-2/le-pamphlet-de-l-homme-de-l-art.html?item_id=2691
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