Michel GUISEMBERT

Président de Worldskills France.

Former par l’approche «compétence»

Les Compagnons du Devoir se plaisent à dire que la spécificité de leur démarche de formation est la transmission. Si l’on se réfère au dictionnaire, transmettre signifie « céder, mettre ce que l’on possède en la possession d’un autre » 1. Dans le cadre du compagnonnage, la notion de transmission pourrait se définir comme la rencontre avec le patrimoine d’un métier afin de se l’approprier et d’apprendre à le léguer à ceux qui suivent. Elle doit donc s’inscrire dans la durée, et suppose de voyager pour rencontrer, découvrir l’autre et l’accepter.

Les Compagnons du Devoir s'inscrivent par leur proposition de formation, d'accompagnement, dans un schéma de formation tout au long de la vie : formation initiale, par l'apprentissage du métier en alternance, perfectionnement par le voyage pour les jeunes qui ont choisi la voie du compagnonnage, et formation continue pour ceux qui souhaitent parfaire des connaissances, des savoir-faire dans l'exercice de leur métier.

Quelle cohérence donner pour que ces différentes étapes trouvent un lien entre elles et vis-à-vis de l'éthique, des fondements des Compagnons du Devoir ?

La notion de compétence nous paraît un point d'entrée intéressant pour un dispositif de formation qui :

  • veut former à des métiers. En effet, la maîtrise d'un métier se manifeste avant tout par la compétence reconnue de celui qui le pratique
  • propose une démarche fondée sur un parcours alliant une expérience en entreprise et des compléments en centre de formation
  • prépare à des métiers qui peuvent tous être considérés comme des métiers de service dans la mesure où ils proposent des biens ou des services répondant à une demande directe ou indirecte de «clients».

Il est important de préciser que ces actions n'ont pas de raison d'être en elles-mêmes. Elles puisent leur sens dans la finalité de l'action du compagnonnage du Devoir : « permettre à l'homme de s'accomplir dans et par son métier ». Cette expression donne tout son sens à l'action des Compagnons du Devoir. Elle exprime parfaitement que celle-ci vise avant tout l'homme et son accomplissement, et que le moyen d'y parvenir est l'acquisition d'un métier. C'est la constante de toutes les actions du compagnonnage au cours de l'Histoire, y compris à travers l'engagement du compagnon au devoir de transmettre.

La finalité de la formation

L'association conduit essentiellement des actions de formation, d'une part, en direction des jeunes, pour les former aux métiers d'autre part, en direction des salariés, pour maintenir et actualiser les compétences acquises au départ. Ce qui est visé, à l'occasion de cette formation, ce n'est pas l'obtention de tel ou tel diplôme ou titre (même s'ils sont nécessaires) mais la formation d'un homme de métier. C'est là la finalité de l'action de formation.

L'homme de métier est celui qui possède les compétences nécessaires à la pratique de son art, en vue de produire un bien ou un service répondant à l'attente d'un usager. Il se reconnaît à ses compétences lui permettant de tenir un poste ou d'occuper une fonction, en un mot de tenir sa place dans une entreprise.

Aujourd'hui, tenir sa place et être reconnu compétent suppose, bien sûr, un savoir-faire qui renvoie à une technicité, mais aussi une compréhension des phénomènes ou des effets produits par l'action ce qui demande des savoirs ou des connaissances permettant l'analyse et donc la compréhension. Enfin, la compétence se manifeste par l'attitude ou le comportement de la personne face à la situation professionnelle dans laquelle elle se trouve c'est une manière d'être, d'aborder les problèmes qui lui sont soumis qui fait aussi l'homme de métier.

Une analyse des compétences

Il apparaît donc nécessaire pour un organisme de formation qui se donne comme objectif de former un homme de métier d'être au clair sur les compétences nécessaires à cet homme pour la pratique de son métier aujourd'hui. C'est donc par l'analyse des compétences que doit commencer toute démarche d'élaboration d'un cursus de formation à un métier. Par compétence, nous entendons : la mise en œuvre d'un ensemble combiné de savoirs, de techniques et de comportements professionnels dans une situation donnée, demandant initiative et responsabilité.

Les Compagnons du Devoir affirment que les lieux d'acquisition des compétences sont avant tout ceux où se pratiquent les métiers, c'est-à-dire… les entreprises.

L'entreprise sollicite souvent directement les savoir-faire. Or ceux-ci nécessitent en général, soit des apprentissages préalables, compte tenu des conséquences pouvant découler de mauvaises mises en œuvre, soit des connaissances nécessaires à l'appréhension des phénomènes et de leurs effets. C'est là que se justifie souvent un autre lieu d'acquisition des éléments du savoir constitutifs de la compétence : le centre de formation.

Enfin, comme le dit la sagesse populaire : « on en apprend tous les jours », la vie, le quotidien, qui plus est l'engagement dans telle ou telle action, activité ou mouvement… peuvent être aussi des lieux d'expériences où l'on acquiert des compétences, ou tout au moins des éléments constitutifs de certaines compétences. Ainsi nous pouvons identifier trois lieux de construction des compétences d'une personne : l'entreprise, le centre de formation, les expériences de la vie.

Le patrimoine des savoirs, des techniques acquises ou du savoir-être ne devient compétence que lorsqu'il est reconnu dans une circonstance professionnelle donnée. En dehors de l'action qui permet le constat, il n'y a pas à proprement parler de compétence, il y a peut-être aptitude ou capacité. On dit de quelqu'un qu'il est compétent en regardant le résultat de son action dans un contexte donné. Il n'y a donc pas de compétence sans reconnaissance.

Cette reconnaissance peut être assurée par différents acteurs considérés comme légitimes. Dans la démarche de formation que proposent les Compagnons du Devoir, au moins trois entités peuvent être identifiées pour intervenir dans cette reconnaissance : l'entreprise (au sens des professionnels intervenant dans celle-ci), le ou les formateur(s) (intervenant dans les centres de formation) et le corps de métier (au sens des compagnons du corps de métier pouvant être amenés à côtoyer le professionnel).

Des parcours de formation individualisés

Le Tour de France est, dans sa conception, un parcours individuel qui, par une suite d'expériences, permet à chacun de se former. L'idée d'un parcours sous-entend la notion de projet. Il n'y a pas de sens à un parcours sans objectif. Aussi, la mise en place d'un parcours de formation va supposer l'élaboration par l'itinérant d'un projet professionnel. Il est clair que celui-ci n'existe que très rarement a priori, il est souvent nécessaire d'aider le jeune à le construire. C'est pourquoi il est primordial qu'il soit au clair sur les compétences nécessaires à l'exercice du métier qu'il veut exercer.

L'analyse des compétences nécessaires permettant de construire le projet, permettra aussi le positionnement en vue de la reconnaissance des acquis antérieurs. Alors le parcours des acquisitions complémentaires pourra être construit.

Une indispensable validation

La reconnaissance n'est pas la validation, qui suppose l'obtention d'un diplôme, d'un titre ou d'un certificat délivré par un jury habilité à cet effet. Aujourd'hui, nul ne peut nier l'intérêt d'une validation des parcours de formation. C'est pour cela que les Compagnons du Devoir ont décidé de s'engager dans cette voie à l'issue des parcours d'expériences en entreprise complétés par une formation complémentaire en centre (Maison des compagnons). Mais le processus de validation des acquis de l'expérience ne peut se construire que sur une explicitation des compétences acquises à l'occasion du travail. Aussi, là encore apparaît la nécessité d'une approche compétence pour mettre en place un tel dispositif.

La formation initiale par apprentissage affiche très clairement comme finalité l'obtention d'un diplôme. C'est un objectif légitime. Cependant, il y a alors le risque de soumettre la formation initiale aux seules nécessités du diplôme et, ainsi, d'entraîner chez le formateur la mise en place d'un cursus de formation qui ne prenne en compte que cette finalité, en négligeant la réalité de la pratique du métier en entreprise.

L'objectif de la formation initiale est aussi la maîtrise des opérations confiées à un débutant en entreprise et l'acquisition des bases du métier qui doit permettre ensuite de construire les parcours personnalisés de formation. L'approche de la formation au métier par les compétences permet une analyse plus précise des savoir-faire nécessaires aux débutants et leur meilleure prise en compte dans l'organisation de la formation initiale.

Il n'est pas question de démontrer que l'approche par les compétences est la solution miracle à toutes les questions concernant la formation. Cependant, la notion de compétence nous paraît pertinente pour notre démarche de formation. Elle apporte à la fois la cohérence nécessaire et les éléments de progrès que nous devons mettre en œuvre pour répondre aux attentes des jeunes du Tour de France et des salariés d'entreprise. C'est une notion qui « colle » bien avec l'idée de formation tout au long de la vie.

  1. Encyclopédie Quillet
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2004-1/former-par-l-approche-«competence».html?item_id=2537
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