Alain ETCHEGOYEN

est commissaire au Plan et philosophe.

La métaphore de la construction

Le titre même de la revue « Constructif » utilise pleinement tous les aspects positifs du verbe construire et de sa constellation sémantique. Qu’il nous soit donc permis d’examiner les lieux et les temps dans lesquels varie cette constellation. Et ses relations avec la formation.

La philosophie développe depuis trois décennies la thèse de la déconstruction. Cette dernière ne s'assimile nullement à la destruction, mais à la mise en cause radicale des esprits de système s'investissant aussi bien dans les philosophies les plus élaborées que dans les niches du sens commun le plus prosaïque. D'une certaine manière, le Plan, compris comme l'objet privilégié du Commissariat général du Plan, n'est pas épargné par l'ambivalence d'un concept qu'utilise l'architecte constructeur et que dénonce le libéral, adversaire du constructivisme.

Le verbe construire est en lui-même lourd de sens. Il signifie un acte commun qu'enveloppe le préfixe cum. Dans un second moment, le truire semble mystérieux puisqu'il ne renvoie à aucun verbe latin autonome. Mais on y décèle, par de multiples usages périphériques, l'idée d'ériger, de structurer, de vertébrer. La langue française, non plus, n'a retenu aucun mot se réduisant à cette seule étymologie. Ni dans le verbe, ni dans ses dérivés tels qu'ils pourraient être tructif, truction, tructeur. Comme si seul le préfixe pouvait déterminer les mots dont l'étymologie est pourtant manifeste.

Instruction et construction

L'idée d'instruction n'est guère éloignée de l'idée de construction, puisque, dans la langue latine plus encore que dans la langue française, instruire signifie édifier. L'instruction publique est chargée de construire la personnalité du citoyen dans la République. Elle fut souvent marquée par une dimension morale car on lui assimilait un rôle édifiant. L'instruction structure, donne une colonne vertébrale. L'homme est par nature un être vertébré, mais sa personnalité se construit quand il s'instruit. Les débats toujours recommencés entre éducation et instruction, communication et instruction, reposent sur les différences que l'on attribue au rôle du savoir transmis. Car l'instruction, qu'elle soit pédagogique ou militaire, se réfère directement au savoir structurant.

Or nous vivons une époque difficile dans laquelle : l'instruction ne suffit plus, et la transmission peut glisser sur la surface des êtres soumis à des influences et des choix qui n'ont jamais été si nombreux depuis que l'humanité est apparue. La famille et l'école sont désemparées face à une construction qu'elles pensaient maîtriser : elles vivent toutes les influences externes comme destructrices. C'est comme un jeu de Kapla : le plaisir de détruire la construction semble aussi grand que l'élaboration de la construction elle-même.

Organisation et construction

Les jeux de construction sont depuis longtemps considérés comme éminemment éducatifs. Ils permettent à l'enfant d'organiser dans l'espace en s'organisant dans le temps. L'idée de construction est très proche de celle d'organisation, mais cette dernière s'inscrit dans une métaphore de l'organisme, tandis que l'idée de construction s'inspire davantage d'un modèle mécanique. La construction est toujours dépendante d'un rapport de forces, d'équilibres, de gravités ou de pesanteurs. Le Meccano et les Lego s'inscrivaient bien dans cet ordre. Ils meurent d'en être restés à la figure imposée.

Pour avoir enseigné la philosophie durant de nombreuses années, je sais ce que signifie une dissertation mal construite. Le correcteur entend par là l'absence de plan, le désordre de l'argumentation ou une pensée qui s'écrit au fil de la plume. En effet, la construction implique un certain ordre des opérations. Cet ordre est une condition de la communication et le grammairien dénonce les phrases mal construites avec la même véhémence que le professeur de philosophie. « Ça ne tient pas debout » est une remarque commune qui évoque le BTP aussi bien qu'une phrase ou un raisonnement.

La construction s'oppose à la destruction et transmet à son contraire l'inverse des connotations positives qui lui font cortège. Aussi vitupère-t-on avec vivacité la critique qui n'est pas « constructive ». La critique est aisée mais la construction est difficile. Les anarchistes avaient théorisé cet usage de la destruction et le refus de toute organisation. Ni Dieu ni maître d'œuvre, ni maître d'ouvrage. S'opposer à la construction, c'est donner dans le nihilisme. Le néant est chaotique. L'être est structuré. La métaphore de la construction renvoie à des réquisits élémentaires : tenir debout, se faire comprendre, se sentir partie d'un tout, donner un sens. Les organisations ont un besoin vital de cette métaphore de la construction.

Donner un sens

Aussi la célèbre histoire du maçon est-elle régulièrement utilisée par tous ceux qui veulent donner une âme à leur organisation. Soit trois ouvriers devant un mur en construction. On demande au premier : Que faites-vous  ? Il répond : Je pose une pierre. Au second, même question, réponse différente : Je gagne ma vie. Seul le troisième trouve la réponse satisfaisante : à la question, Que faites-vous  ? il s'enflamme : Je construis une cathédrale ! L'idéal, c'est le je, ce sentiment intime de participer à la construction, de construire ensemble, de donner un sens à une tâche que d'autres ne comprennent pas et prennent pour ingrate.

Mais quand le je ou le nous sont absents, quand le sujet devient objet, l'idée de construction se retourne en son contraire. Aussi l'idée de construction a-t-elle été l'objet de violentes critiques quand son usage métaphorique a concerné la société elle-même. L'idée de constructivisme n'a jamais été assumée par des théoriciens de la politique. En revanche elle a été utilisée pour désigner un type de théorie politique par les adversaires de ce type de théorie. Sans aucun doute Hayek est l'économiste libéral qui a le plus contribué à cette critique radicale. Il y parvient par une analyse rigoureuse de l'idée d'ordre en distinguant l'ordre spontané et l'ordre imposé. L'économie de marché est, selon lui, un ordre spontané en ce sens qu'elle n'a jamais été pensée avant d'advenir. Aucun théoricien ne l'a conceptualisée avant qu'elle n'apparaisse comme le résultat de rapports de forces historiques entre des opérateurs inconscients de l'économie et de la société dont ils accouchaient.
Le constructivisme est le terme générique qui lui permet de penser toute forme de projet de société. Cette dernière expression joue sur l'ambivalence du génitif subjectif et du génitif objectif : projet de la société et projet de construire une société. Certes, le discours tenu par les constructivistes qualifie cette société à venir en la magnifiant : elle sera plus juste, plus égalitaire, plus humaniste, etc. Peu importe, selon Hayek, le fait même qu'elle soit pré-conçue et relève d'un constructivisme catastrophique.

C'est toujours quand on veut faire de la société un paradis qu'on en fait un enfer. L'argumentation est forte et décisive  : pour construire, il faut un sujet pensant, le sujet constructeur. Or la société n'est pas un sujet pensant, ayant la moindre conscience de soi. Donc l'expression projet de société est un maquillage : il ne s'agit en fait que d'une partie de la société qui a un projet sur toute la société et qui veut l'imposer à toute cette société. Le désir de justice peut être de bonne foi mais l'enfer est toujours pavé de bonnes intentions. Autrement dit, méfions-nous des usages excessifs du mot construction. Tout n'est pas à construire. Dans certains cas, la volonté de construire peut être destructrice. Nos libertés essentielles sont en jeu quand d'autres veulent construire pour nous, mais sans nous, voire contre nous, un avenir meilleur.

Cette critique radicale de la construction ne s'applique pas seulement à la société, elle peut certainement s'appliquer aussi à la personne humaine. Ainsi entend-on souvent aujourd'hui de nouveaux discours se développer qui promeuvent la volonté de sécuriser les trajectoires individuelles. D'une certaine manière, l'obsession de la sécurité se situe toujours au cœur de la construction. C'était vrai dans la théorie marxiste qui privilégiait la sécurité face aux libertés, en proposant de terribles échanges dans la tradition même du Léviathan.

Faire le pari de la responsabilité

Nous en venons donc à ce que pourrait être une formation tout au long de la vie. Vise-t-elle à construire une trajectoire ? À bâtir une vie ? À structurer une existence ? Il me semble qu'il faut ici retenir la critique des constructivismes. L'idée même de formation évoque la cire molle que les penseurs grecs aimaient à prendre pour métaphore de l'être à former, voire à informer comme on le dit d'une forme qui informe une matière.

Nous devons faire le pari de la responsabilité, du rôle qu'a chacun de vivre librement sa propre vie. J'inverserai volontiers le propos commun : chaque personne doit pouvoir vivre sa vie tout au long de ses formations. Si nous entrons dans une société de l'intelligence, ce n'est pas seulement la victoire de l'immatériel, du virtuel, des nouvelles technologies. L'intelligence, c'est l'adaptation toujours recommencée, pour reprendre la meilleure définition qui ait jamais été donnée par Piaget.

Tout ceci a-t-il un rapport avec le Plan ? Certainement. Dans des fantasmes courants, l'idée même de Plan évoque des discours bolcheviks. La référence aux plans quinquennaux de l'URSS stalinienne et plus généralement à l'économie dirigée fait oublier les business plans comme les plans à trois ans qu'élabore toute direction de groupe industriel. En France même, le Plan naquit d'un souci louable de Jean Monnet : organiser la reconstruction de notre pays désolé par cinq années de guerre. Le Plan doit désormais abandonner cette excessive volonté de maîtrise. Éclairer l'avenir, développer la prospective sont des activités qui n'utilisent plus la métaphore de la construction que sous une forme plurielle : la prospective consiste à construire les scenarii les plus libres possible, c'est-à-dire à penser l'avenir en toute indiscipline intellectuelle.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2004-1/la-metaphore-de-la-construction.html?item_id=2527
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