Pascal PICQ

est paléoanthropologue et maître de conférences au Collège de France.

L'évolution de l'Homme et les crises

Aujourd'hui, quelles sont les valeurs et les croyances communes qui nous aideront à traverser la crise mondiale actuelle ? L'Homme s'est mis dans une situation inédite dans l'histoire de l'évolution, celle de créer les crises provoquées par ses errements.

En tant qu'anthropologue, je mesure toute la signification évolutionniste de l'élection de Barack Obama. Son discours annonce à la fois un changement politique, mais surtout un changement économique et sociétal global, à l'échelle du monde. En tant que paléoanthropologue, je suis fasciné par ce grand récit, celui des origines et de l'évolution de la lignée humaine, qui débute il y a plus de 6 millions d'années du côté du Kenya et s'annonce plein d'espoir avec un président d'origine partiellement kenyane, car, entre temps, il y eut le fabuleux déploiement de notre espèce sur la Terre. Pour mesurer l'ampleur de cette évolution, il n'est pas inutile de rappeler ce qu'a été notre histoire naturelle afin de mieux saisir l'évolution anthropologique en train de se faire face à la crise en cours.

Une brève histoire de l'évolution humaine : d'Orrorin à Obama

Nous vivons dans un monde qui change, ce qu'on appelle l'évolution. L'Homme fait partie de ce grand récit, toujours précis grâce aux avancées des connaissances, mais qui est pourtant contesté au nom de conceptions du monde qui eurent et qui ont des conséquences sur les capacités de nos sociétés à s'adapter au changement. Les origines de la lignée humaine se situent en Afrique, il y a entre 5 et 7 millions d'années. C'est ce qu'indique l'étroite parenté entre les hommes et les chimpanzés actuels et ce que confirment deux fossiles, Toumaï du Tchad et Orrorin tugenensis du Kenya. La période suivante correspond au déploiement des australopithèques sur toute l'Afrique entre 4,5 et 2,5 millions d'années, avec pas moins de cinq types connus, dont la célèbre Lucy d'Éthiopie. C'est alors que surviennent des changements climatiques globaux - à l'échelle de la Terre - provoqués par la jonction des deux Amériques, avec le renforcement du Gulf Stream qui plon-ge dans l'Atlantique Nord, refroidissant la région arctique et provoquant la formation de la calotte polaire : on entre dans les âges glaciaires. Le climat s'assèche en Afrique, ce qui favorise l'ouverture des paysages. Les communautés écologiques changent, avec l'apparition des premiers hommes - Homo habilis et Homo rudolfensis - et les descendants de Lucy, les paranthropes. Leurs bipédies sont plus évoluées, leurs cerveaux plus gros et tous utilisent des outils en pierre taillée. C'est dans ce contexte qu'émergent les premiers vrais hommes, les Homo ergaster. Plus grands que leurs prédécesseurs et leurs contemporains - plus de 1,50 mètre contre moins de 1,30 mètre -, plus longilignes, aptes à la course et à l'endurance, ils se lancent à la conquête des savanes ouvertes et, plus tard, des autres continents. Bientôt, on les retrouve à Dmanisi en Géorgie, dès 1,8 million d'années, aux portes de l'Europe et de l'Asie.

Les changements climatiques rythmés par les glaciations s'intensifient. Les populations humaines se déploient dans l'Ancien Monde - Europe, Asie, Afrique - tandis que les autres représentants de notre lignée, incapables de s'adapter loin du monde des arbres, s'éteignent. En Europe, leur évolution donne les hommes de Neandertal ; en Asie ce sont les Homo erectus ; en Afrique, notre espèce Homo sapiens. Les populations de ces différentes espèces humaines migrent sur d'immenses territoires et se rencontrent, notamment les Néandertaliens et nous au Proche-Orient entre 100 000 et 50 000 ans. Ils maîtrisent le feu depuis longtemps, possèdent les mêmes techniques de la taille d'outils sur éclats et enterrent leurs morts. C'est alors que des populations modernes de notre espèce, appelées Cro-Magnon, entament leur expansion depuis l'Afrique orientale et le Proche-Orient, il y a environ 50 000 ans. À partir de cette époque, l'histoire du peuplement de la Terre est reconstituée à l'aide des gènes et des langues. Ces hommes entrent en contact avec les autres hommes, cohabitent parfois pendant des milliers d'années, comme avec les Néandertaliens en Europe et d'autres en Asie, avant de les accompagner vers leur disparition. Depuis 30 000 ans, il ne reste qu'une seule espèce d'hommes sur la Terre, et déjà partout sur la Terre, une situation inouïe dans toute l'histoire de notre lignée.

Comment interpréter la seule survie de notre espèce Homo sapiens ? On sait qu'une majorité de personnes dans le monde, notamment dans le monde occidental, contestent la théorie de l'évolution au nom de croyances religieuses et de convictions philosophiques diverses. Pour elles, le monde est immuable ou obéit à des cycles réguliers ou bien nous sommes dans le meilleur des mondes possibles. Pour d'autres, ce grand récit et la seule survivance de notre espèce attestent d'une loi de progrès, l'homme étant au sommet de l'échelle du vivant, et de l'évolution. Il reste une autre interprétation, celle venue des théories modernes de l'évolution, fortement contestées par les deux précédentes, et qui bénéficie d'une nouvelle attention en cette année 2009 qui célèbre le 200e anniversaire de la naissance de Charles Darwin.

Retour vers le passé

L'élection de Barack Obama met un terme, je l'espère, à une conception raciste et erronée de l'évolution dite de l'Homme. Les théories de l'évolution et la préhistoire sont nées en Europe dans la deuxième moitié du XIXe siècle, à l'époque de son expansion colonialiste, avec comme justification l'invention d'un racisme scientifique. Cela donne une vilaine conception de l'évolution de l'Homme, l'échelle naturelle des espèces, avec l'Homme blanc au sommet et, en dessous, les Asiatiques et les Africains. Autrement dit, les noirs représentent l'état le plus primitif de l'humanité, ce qui justifie le colonialisme. Qu'on se le dise une fois pour toute, les populations humaines à peau noire ne constituent pas une « race » homogène. Soyons plus précis : un Bantou à la peau noire est génétiquement plus proche d'un Européen moyen à peau blanche que d'un Papou de Nouvelle-Guinée. Ce fait scientifique ne nie pas le fait que l'on peut reconnaître des différences entre les grandes populations humaines mais, qu'en la matière, il faut se méfier des apparences. Si les origines de toutes les populations humaines actuelles se situent en Afrique, c'est parce que les populations africaines actuelles possèdent la plus grande diversité génétique et linguistique. Il est peu douteux que les premiers immigrants Homo sapiens en Europe aient eu la peau sombre ; qu'elle se soit éclaircie sous les hautes latitudes d'Eurasie, puis soit redevenue plus sombre chez d'autres populations ayant migré vers les basses latitudes... Quelle évolution depuis l'Afrique jusqu'au melting pot américain car, depuis la naissance de la préhistoire jusqu'à nos jours, l'anthropologie idéologique a nourri une conception erronée des races qui s'est retrouvée dans la législation des pays pratiquant l'apartheid, avec pour argument que le métissage entraînait la dégénérescence. Depuis nos origines jusqu'à aujourd'hui, le métissage a permis cette variabilité colorée des populations humaines, unies dans une seule espèce, qui est la meilleure assurance de notre évolution future. S'il y a un seul message à retenir de la théorie de l'évolution, c'est que la variabilité est la seule garantie de survie face aux changements et aux crises aux conséquences imprévisibles.

L'erreur évolutionniste de M. Fukuyama

Après la chute du mur de Berlin, Francis Fukuyama annonçait la fin de l'histoire avec le triomphe du libéralisme, comme si l'histoire de l'humanité s'inscrivait dans un schéma unique et finalisé. On connaît la suite, à la fois d'un point de vue politique, après la tragédie des Twin Towers, et aussi sur le plan économique. Le libéralisme entrepreneurial - l'économie réelle - se retrouve menacé en son sein par le capitalisme financier. Les créateurs de valeurs réelles se retrouvent mis en difficulté par ceux qui se contentent de créer des valeurs virtuelles. Les « subprimes » et leur nébuleuse sont exactement comme un cancer : cela se multiplie sans limite jusqu'à la mort de l'organisme. Il y a des thérapies, mais elles sont toujours très lourdes. Cette attitude est un déni d'évolution car on sait que, quel que soit le mode de reproduction d'une espèce, sa tendance à pulluler rencontre une limitation des ressources. C'est bien pour cela qu'arrive, à un moment ou un autre, une période de sélection plus ou moins brutale, ce qui conduit à des crises.

L'histoire des krachs financiers est assez édifiante de l'impéritie de la mémoire économique.

Un des fondements théoriques et axiomatiques de l'économie libérale est que ses acteurs sont supposés se comporter comme des « agents rationnels ». Or, point besoin d'être un économiste pour appréhender l'irrationalité des agents économiques ! Passe que l'on se laisse entraîner une fois, deux fois dans l'euphorie spéculative ; mais les réitérer sans tirer la moindre leçon des évènements du passé relève moins de l'oubli que de l'irrationalité ou de motifs normalement condamnés par la morale. Dans le dernier cas, les économistes, les religions, les philosophes - même les politiques - apportent leurs explications et leurs condamnations. Mais revenons à la rationalité : pourquoi des krachs en automne - souvent en octobre - et en hiver ? (Crise de la tulipomania en Hollande en 1636 ; chutes boursières dans l'espace germanophone en 1873 ; crise de l'Union Générale de 1882 en France ; panique bancaire de 1907 aux USA ; les lundis noirs d'octobre 1929 et 1987...). Pourquoi les agents rationnels dépriment-ils quand l'hiver s'annonce? Même si corrélation ne signifie pas raison, il y a un effet de saison, celle de la baisse de luminosité qui, sans sombrer dans un psychologisme naïf, a un effet sur notre mental.

Ces digressions d'un paléoanthropologue prêtent certainement à sourire, sauf qu'en ces temps propices au retour de la pensée de John Keynes, on pense à ses remarques acerbes à propos de la Bourse, qu'il juge comme aussi irrationnelle qu'un « concours de beauté ». Cela donne une discipline particulière des théories de l'évolution qui se nomme la « mémétique ». Pourquoi des « agents intelligents » imitent-ils les autres sans aucun discernement ? Il serait grand temps de relire l'anthropologue René Girard, qui décrit si bien cette propension à suivre le mouvement et, quand tout va mal à rechercher un bouc émissaire.

La politique économique de l'Occident est arrivée au terme d'une logique qui, jusque là, avait assuré sa suprématie tout en assurant un progrès comme jamais dans l'histoire de l'humanité, bien que très inégalement partagé. Depuis un siècle et demi - depuis l'émergence des théories de l'évolution - cette logique s'appuyait sur la production, la croissance et la consommation d'énergie. La production a servi les marchés des pays producteurs, puis on a étendu cela dans les autres pays avant que ceux-ci ne produisent à leur tour. Comme il n'existe pas de marché extra-terrestre, cette logique a atteint une limite. La croissance fondée sur la consommation fait qu'aujourd'hui il faudrait 15 fois les ressources de la Terre si tous les hommes voulaient vivre comme les Occidentaux, ce à quoi ils aspirent légitimement. (Qui sait que le pic des ressources, c'est-à-dire le point à partir duquel la consommation globale de l'humanité dépasse sa capacité de production, a été franchi en septembre 2008 ?) Enfin, les énergies fossiles et non renouvelables ne suffiront certainement plus avant la moitié de ce siècle. Telle est la crise annoncée depuis plus d'une décennie. Et que disent nos « agents rationnels » ? Qu'il faut régler la crise bancaire au plus vite et laisser les autres crises annoncées en suspens. Ces « agents rationnels » ne voient que les écrans des agences boursières - leur caverne de Platon - et ils seraient bien avisés de regarder les écrans télévisés pour réaliser combien coûtent déjà les quelques tempêtes naturelles, dont une seule a fait disparaître la Nouvelle Orléans.

Des phases de sélection

Si on avait une meilleure connaissance de l'évolution, on saurait qu'à un moment ou à un autre les espèces, quel que soit leur succès, rencontrent des limites imposées par l'environnement, ce qui donne des phases de sélection, parfois drastiques qu'on appelle des goulots d'étranglement. C'est ce qui s'est passé pour les origines de l'homme moderne il y a 50 000 ans. Ensuite, une nouvelle évolution se met en place, à partir de ces nouvelles bases. Les crises, avec leurs difficultés, ne sont pas la fin de l'évolu-tion ; en revanche, les espèces qui prétendent continuer comme avant s'éteignent. C'est le cas des australopithèques par rapport aux premiers hommes.

Le problème avec l'Homme, c'est qu'il comprend l'environnement au travers de ses représentations. C'est une magnifique caractéristique humaine, capable d'enchanter le monde comme de le tromper sur le monde. Ces représentations peuvent aussi bien l'amener à changer, à s'adapter, ou le rendre aveugle. La transition Bush/Obama correspond à un immense changement de paradigme. Pour le premier, antiévolutionniste notoire, et comme tous les idéologues du progrès et du libéralisme non régulé, l'environnement ne mérite aucune considération. Or, on sait que si on avait à prolonger le système qu'ils défendent, on aurait très vite à payer une facture environnementale - et sociale - bien plus lourde que celle des « subprimes ». Pour ces personnes, tenir compte de l'environnement, c'est freiner leur modèle économique. En fait, ils sont incapables de changer de paradigme, d'évoluer, pensant qu'il n'existe qu'un seul modèle. Il y en a d'autres, et plutôt que de percevoir l'environnement comme une contrainte - ce qu'il est de toutes les façons - il convient d'en faire une source d'innovation. Il ne s'agit pas de récuser tout le modèle, mais de le faire évoluer, et c'est bien comme cela que se fait l'évolution. D'ores et déjà, on sait que les entreprises qui se sont engagées dans des démarches éthiques, équitables et respectueuses de l'environnement traverseront mieux la crise. Dans ce contexte, on assiste à un retour en force du politique, comme en témoignent les échos du forum économique de Davos. Heureusement, parce que les constructeurs automobiles, après les banquiers, ont encore du mal à comprendre cet immense changement. La démocratie a encore du sens, même si certains commencent à mettre en doute la démocratie liée au libéralisme.

Épilogue

Comment et pourquoi notre espèce Homo sapiens a-t-elle supplanté toutes les autres espèces humaines au cours des derniers âges glaciaires et conquis toute la planète ? Commençons par le comment. Une explication classique renoue avec ce qu'on appelle « l'évolutionnisme culturel ». Cette idée repose sur l'idée de progrès pour l'évolution biologique et aussi culturelle. Elle conduit à ranger les espèces et, en l'occurrence, les populations et les sociétés humaines, selon leurs niveaux de développement technologique. À ce jeu, évidemment, les sociétés occidentales se placent au sommet alors que les autres se succèdent par ordre décroissant, avec les primitifs représentés par les peuples dit « premiers ». Selon cette logique, les hommes de Cro-Magnon finissent par s'imposer face aux autres hommes grâce à leur supériorité technique. Il est vrai que nos ancêtres arrivent avec des outils sur lames de pierre ou façonnés dans des os et de l'ivoire plus diversifiés et sophistiqués. Leurs sagaies et leurs harpons les autorisent à chasser et à pêcher plus efficacement. Alors, au fil du temps, et après plusieurs milliers d'années de cohabitation, ils s'approprient les principales ressources, repoussant les autres hommes, comme les derniers Néandertaliens, dans d'ultimes refuges géographiques avant leur disparition définitive. Pourquoi ? Certainement pas parce que c'était inscrit dans une quelconque logique de l'évolution. Les hommes de Cro-Magnon sont portés par d'autres visions du monde, dont un aperçu nous est parvenu grâce à l'art des cavernes. Leurs techniques et leurs armes ne suffisent pas à expliquer leur succès, mais plutôt comment leurs techniques et leurs armes participaient à leur façon d'agir sur le monde. On ne va pas en Australie, comme ils le firent il y a plus de 50 000 ans, parce qu'on sait construire des embarcations et naviguer. Ils allèrent au-delà de l'horizon portés par des valeurs et des croyances communes.

Aujourd'hui, quelles sont les valeurs et les croyances communes qui nous aideront à traverser la crise mondiale actuelle ? L'Homme s'est mis dans une situation inédite dans l'histoire de l'évolution, celle de créer les crises provoquées par ses errements. Est-ce qu'Homo sapiens - l'Homme qui sait - saura apprendre de cette crise ? Certains, comme Théodore Monod, Michel Serres et Claude Lévi-Strauss, finissent par douter. Espérons que la crise actuelle nous aidera à être plus responsables et à mieux nous préparer aux autres crises. C'est ça, l'évolution!

Bibliographie

  • Girard René, Les origines de la culture, Hachette, 2006
  • Gould Stephen, La mal-mesure de l’homme, Odile Jacob, 1997
  • Jourdan Michel, L’Humanité pluriel, Seuil, 2008
  • Obama Barack, Sur le racisme en Amérique (Discours de Philadelphie), Albin Michel, 2008
  • Todd Emmanuel, Après la démocratie, Gallimard, 2008
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2009-3/l-evolution-de-l-homme-et-les-crises.html?item_id=2943
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