Didier COSSIN

est professeur de banque et finance à l'IMD (Lausanne) et spécialiste de risque et d'investissements.

Les responsabilités des grands banquiers

La finance mondiale a précipité l'une des crises financières les plus importantes des siècles derniers. Les grands banquiers figurent donc au premier plan des responsables d'une situation économique déplorable.

Pour ceux qui douteraient encore du caractère extraordinaire de ce que nous vivons, il est bon de rappeler l'effondrement des valeurs. Ainsi, avec une baisse de 38,8 %, le S%26amp;P 500, l'indice boursier américain, a enregistré en 2008 sa deuxième plus grosse chute depuis 1825, l'année 1931 n'étant guère une cible à viser. Il est bon de se souvenir également qu'aucune des années précédant 2008 ne fut exceptionnellement bonne. Or, une baisse de marché de 40 % (par exemple de 100 à 60) ne peut être compensée que par une hausse de 66 % (de 60 à 100)... Le marché américain n'a pas connu de telle hausse depuis 1825. Une baisse de 40 % est donc bien dramatique.

La « correction », si correction c'était, correspond donc à des surévaluations datant d'avant le boom high-tech de la fin des années 1990 ! Le marché russe, de son côté, est tombé de 75 %, ce qui veut dire qu'il devrait être multiplié par 4 pour revenir là où il était, ce qui est peu probable.

La crise actuelle n'a que peu à voir avec celle des années 1930, si ce n'est par son ampleur. Néanmoins, les réajustements géopolitiques qu'elle occasionnera risquent de créer des souffrances au-delà des seules difficultés économiques. La question vient donc naturellement, et deviendra plus aigüe dans les temps à venir : à qui la faute ?

L'apport de la finance

Les erreurs des dirigeants des grandes banques apparaissent d'autant plus liées à leur irresponsabilité que les rémunérations extraordinaires de certains n'ont en aucun cas permis une réussite particulière de quelque entité que ce soit. Il est alors facile de mettre dans le même sac : banquiers, traders, rémunérations excessives, produits dérivés et hubris démesuré de la finance en général. Et si nous n'allons pas vers un pogrom financier, néanmoins la conscience sociale ne voit guère dans la finance moderne un apport à notre qualité de vie quotidienne. Et pourtant...

Et pourtant, sans marchés financiers modernes, émulés par des spéculateurs parfois outranciers, notre capacité à nous enrichir réellement (et pas seulement en valeurs papier) n'aurait pas atteint le niveau qui a été le sien. L'allocation du capital aux activités les plus rentables, rapidement, efficacement, a de fait créé un progrès économique qui va bien au-delà des produits de consommation ou de l'essor de la grande distribution. Ce progrès économique a permis le développement de la médecine, de réseaux sociaux inconnus au siècle dernier, mais aussi des loisirs. Il a également enrichi les échanges internationaux qui, mieux qu'une prétendue globalisation, ont permis le développement d'économies jusqu'alors délaissées. Et donc, si le système est en souffrance, les succès passés (peut-être surestimés naguère mais néanmoins réels) ne peuvent être négligés.

La réussite de la finance à participer au progrès réel n'est pas nouvelle. La grandeur de la Renaissance et l'épanouissement économique et culturel qui s'en suivent doivent beaucoup à la richesse financière de Florence, Gènes et Venise. Beaucoup des innovations financières en cause aujourd'hui (comme la titrisation, vente aux marchés des droits financiers des banques) datent d'ailleurs de cette époque. La première titrisation (celle des recettes fiscales des emplacements du marché principal) fut effectuée par la ville de Gènes en 1150. Et les marchés des dérivés, s'ils sont plus récents, remontent eux-mêmes à plusieurs siècles. On peut, si on le désire, encore lire des ouvrages en latin sur les dérives (comme celui de Jose de la Vega, qui décrivit le marché d'Amsterdam au XVIIe siècle). Quant aux banquiers eux-mêmes, ils étaient déjà cibles de critiques, sarcasmes et satires au IVe siècle avant J.C.

Erreurs en série

Si l'on ne veut guère remettre en cause le système, vu le manque d'alternative crédible, les coupables se trouvent donc naturellement parmi les acteurs du système, et particulièrement ces barons de la finance, apparemment maîtres du monde, au-delà du pouvoir du politique ou du judiciaire, qui ont bâti des empires financiers dignes de grands romans. Il est vrai que bon nombre de ces barons ont échoué. Non seulement à éviter le pire, c'est-à-dire le désarroi de leur propre société dans la crise, mais ils ont souvent fait des erreurs de gestion qui ont précipité la crise elle-même.

Leur première erreur est tout simplement de ne pas avoir vu venir la crise. En effet, si quelques exceptions existent (Goldman Sachs en particulier), la plupart des grands banquiers n'ont pas anticipé le retournement, alors même qu'ils dirigeaient des institutions qui s'étaient rapprochées des marchés. En effet, la banque traditionnelle de crédit est relativement éloignée des marchés financiers, mais les principes de titrisation ainsi que la tentation de rechercher les rendements jugés supérieurs (et plus risqués) de la banque d'affaires l'en ont rapprochée. Quant aux banques d'affaires, leurs revenus sont devenus de plus en plus liés à leurs activités d'investissement en propre (les fameux « prop desks ») plutôt qu'à des activités de financement d'entreprise, de fusions et acquisitions ou de trading traditionnelles. Dans la bulle, tout le monde gagnait évidemment. Les grandes banques, dont il était connu qu'elles étaient plus liées que jamais à la performance des marchés financiers, n'ont généralement pas vu arriver la fin de la bulle (ou n'ont pas voulu la voir).

Prédire les marchés est difficile. Rétros-pectivement, nous voyons toutefois quelques personnes qui ont pu effectivement anticiper la situation, par exemple, Peter Schiff, le président de la firme d'investissement Euro Pacific Capital aux États-Unis. Néanmoins, même les grands patrons relativement bien payés (moins bien toutefois que les grands investisseurs à succès) se sont trompés en masse. Cette erreur me paraît relativement naturelle et excusable. La deuxième l'est moins.

Que ces dirigeants n'aient pas pu juger efficacement de l'état des marchés ne me surprend pas. S'ils en avaient été capables, ils auraient dû être investisseurs et gagner des centaines de millions ou des milliards plutôt que leurs sa-laires et bonus, même s'ils sont « confortables ». La réalité est qu'un grand patron de banque est un homme ou une femme d'organisation, de direction, éventuellement de stratégie, et non de marchés. C'est leur rôle et leur talent (vu l'intense sélection par laquelle ils sont passés). Leur erreur n'est donc pas tant d'avoir « manqué » le retournement des marchés, mais - et c'est nettement moins pardonnable -, de ne pas en avoir jaugé le risque pour leurs organisations. En effet, leur responsabilité essentielle était de garantir le succès de leur organisation. Comprendre les risques de ce point de vue est un minimum. Et assurer que leur organisation ne souffre pas trop dans la tourmente est essentiel.

Des leçons à tirer

L'année 2008 a été exceptionnellement mauvaise. Néanmoins, nous avons connu d'autres années difficiles dans un passé récent (la crise asiatique de 1997-1998, la crise « dot com » de 2000-2001) qui ont permis aux capacités d'analyse de la finance de progresser. En particulier, tout dirigeant était initié à la finance comportementale, savait que des éléments psychologiques influencent les marchés, comme l'effet de troupeau (préférer avoir tort avec les autres que raison seul) ou la sur confiance (surestimer la précision de ce que l'on sait). Dès lors, prendre des paris actifs sur les marchés pour l'ensemble d'une organisation paraissait peu judicieux, d'autant que les risques étaient connus.

L'erreur la plus flagrante de ce point de vue est celle de la direction de l'UBS, et de Marcel Ospel, son président jusqu'en avril 2008, en particulier. Au printemps 2007, un jeune trader se rend compte que ses positions ne sont pas liquides aux prix comptabilisés. Son patron, la star de la finance des crédits (et des « subprimes »...), John Costas, en avertit la direction de la Bahnhofstrasse à Zurich. Celle-ci, sous la pression de la compétition interne (en particulier de la banque d'affaires), décide d'ignorer l'avertissement et se sépare (dans des conditions non rendues publiques) de John Costas. Marcel Ospel, qui est à l'origine de la croissance extraordinaire de l'UBS, a ainsi manqué sa chance de laisser la marque historique qu'il espérait, alors même que l'information lui était parvenue. Si l'on ne peut attendre de Marcel Ospel qu'il soit aussi proche des marchés qu'un Costas, il est surprenant qu'il ait ignoré le risque (sans prendre position dans un sens ou l'autre) : cette sous-estimation du risque constitue une erreur peu excusable.

Enfin, des erreurs managériales plus classiques épargnent peu de banques. Par exemple, même HSBC, aujourd'hui la plus grande banque par sa capitalisation boursière et l'une des banques les plus résistantes à la crise, eut été en bien meilleure posture sans l'acquisition de Household, un spécialiste de prêts « subprimes » aux États-Unis. Cette acquisition, hors du domaine d'expertise de la grande banque connue pour son conservatisme (et critiquée pour celui-ci durant le boom) fut mise en cause d'emblée.

Mais la palme de l'opération ratée revient certainement à Fortis, qui s'est emmêlé dans une acquisition complexe, bien au-delà de ses capacités, l'acquisition partagée d'ABN AMRO avec RBS et Banco Santander. Cette offre, faite en compétition avec une offre de Barclay's (heureux perdant !) fut effectuée essentiellement en cash et ce, juste avant la crise. La décision de paiement fut néanmoins prise plusieurs mois après le début de la crise et le prix ne fut pas abaissé malgré la chute des marchés. Fortis décida donc de payer après la crise ce qu'ABN AMRO valait avant la crise. Ce qui ne paraît en soi qu'une acquisition mal ficelée a effectivement détruit l'une des plus grandes réussites de la finance belge. Il n y a aucun doute : les dirigeants en portent la responsabilité.

Pourquoi ces erreurs au sein des directions des grandes banques ? Deux explications sont possibles : la foi en des modèles mathématiques de risque qui ont trompé même les meilleurs ou, simplement, un manque de responsabilité personnelle, voire d'intégrité.

Les origines des échecs

La première explication serait la plus pardonnable. La science de la finance a simplement « manqué » l'événement qui s'est produit et les modèles se sont révélés peu fiables.

Le problème avec cette explication est que la plupart des dirigeants ne croyaient de toutes façons pas en ces modèles et que peu les suivaient précisément.

En règle générale, et au moins derrière les portes closes des grands bureaux, les dirigeants se gaussaient de la prétention des modèles mathématiques et se réclamaient de leur propre sens stratégique et de leur prise de décision au-delà des modèles (souvent à raison !). Il est d'ailleurs préoccupant que ces mêmes modèles soient à la base de la réglementation la plus avancée disponible actuellement (Bâle 2).

La deuxième explication est probablement la plus pertinente. À des degrés divers, les responsables de grandes banques ont manqué de la vision nécessaire pour diriger de grandes institutions sur le long terme. Peut être à cause d'incitations financières jugées excessives, mais sans doute, tout simplement, mal conçues (en fonction de performances à court terme).

Mais comment croire que le patron d'une banque de 100 000 employés ou plus soit motivé essentiellement par sa rémunération plutôt que par le travail bien fait ? Ou par les conflits d'organisation, les jeux de pouvoir, la taille de sa société, les enchères d'acquisition, plutôt que par sa satisfaction personnelle d'avoir fait le bon choix pour l'institution ?

On arrive là à la question de l'intégrité, non l'intégrité au sens moral, un peu vieux jeu, du terme, mais au sens de « prendre la décision qui tient debout », celle qui nous renforce et renforce en même temps notre institution.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2009-3/les-responsabilites-des-grands-banquiers.html?item_id=2927
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