Xavier GUILHOU

Expert en géopolitique et président de XAG Conseil.

Le rôle majeur de la géopolitique

Quatre variables, incontournables en matière d'analyse géostratégique, conditionnent les dimensions psychologiques et politiques qui contribuent à la formation des prix de l'énergie : la géographie, l'histoire, la démographie et les jeux d'acteur.

Nous sommes confrontés depuis deux décennies à des contraintes et mutations considérables dans le domaine de l'énergie, générées par une demande mondiale qui a explosé du côté des pays émergents mais aussi par des ruptures brutales dans les politiques d'offre à la suite des effets de la crise de 2008 et de la catastrophe de Fukushima. L'analyse des quelques invariants permet de mieux comprendre les changements en cours.

L'espace

Si tout un chacun peut désormais communiquer avec le monde entier, il n'en demeure pas moins que les pays sont toujours situés au même endroit et qu'ils ne bougent pas. Napoléon avait l'habitude de dire que « tout État fait la politique de sa géographie ». De fait, personne ne peut en l'occurrence modifier la localisation des détroits d'Ormuz (golfe Persique) ou de Bab al-Mandab (mer Rouge). Ils constituent des points de passage obligés pour le trafic maritime mondial, créant ainsi une pression indéniable sur les marchés mondiaux de l'énergie 1. Que dire de la zone des détroits d'Asie du Sud-Est, avec le détroit de Malacca ? Nous pourrions évoquer aussi le cas du canal de Panama, dont le doublement va modifier beaucoup de paramètres, sans parler de l'ouverture envisagée de la route Nord avec les effets du changement climatique 2. Les menaces de blocage de ces régions constituent l'un des stress (« contrainte », « tension », terme employé par les traders) les plus importants en matière énergétique.
Actuellement, la situation iranienne face à un monde sunnite déstabilisé par les « printemps arabes », la question de la piraterie dans le golfe d'Aden, mais aussi la stratégie du « collier de perles » chinois dans l'Océan Indien restent des éléments structurants pour maintenir des cours autour des 80 à 100 dollars le baril, même si le coût de production dans le Golfe est autour des 10 dollars.
Par ailleurs, la plupart des zones d'exploration et de production sont situées dans des zones politiquement instables, voire très contraignantes sur le plan climatique ou en termes d'accessibilité. Tout cela représente un prix à payer qui est parfois psychologique, mais qui est le plus souvent très coercitif.

Le temps

En dépit de la pression multimédiatique qui nous donne l'illusion d'une instantanéité décisionnelle, la géopolitique de l'énergie s'inscrit dans un temps long. La moindre inflexion tactique sur le terrain s'inscrit dans un paysage de traités, d'accords internationaux, multilatéraux, régionaux qui sanctuarisent des postures qui s'imposent à tous depuis quasiment un siècle, et le moindre investissement est de l'ordre de la décennie. Depuis trois ans, nous commençons tout juste à entrer dans une nouvelle refonte des avenants du traité de Versailles, qui avaient donné la main tout d'abord aux Français et aux Anglais, après les accords Sykes-Picot en 1916, puis aux Américains à la suite du pacte du Quincy en 1945, et qui déterminent le leadership de la sécurité énergétique au Moyen-Orient.
La décision du président Obama de sortir des bourbiers somalien, irakien et afghan, à la suite des échecs de la stratégie du Greater Middle East (« Grand Moyen-Orient ») conduite par les précédentes administrations américaines, commence à se traduire dans les faits par un désengagement des États-Unis de plus en plus explicite du Moyen-Orient pour se recentrer sur le Pacifique.
La question syrienne est actuellement au cœur de la recherche de nouveaux accords stratégiques avec, en arrière-plan, la découverte en 2010 du champ gazier du Léviathan au large de Chypre, d'Israël et du Liban, mais aussi d'énormes réserves de pétrole et de gaz en Asie centrale et dans le Caucase. La mise en œuvre, côté russe, depuis quinze ans, des projets de pipe-lines South Stream et North Stream vers l'Europe, ainsi que vers la Chine avec un projet de pipe-line de 3 624 km en Sibérie pour transporter 300 000 barils par jour jusqu'aux raffineries chinoises, modifie considérablement cette géopolitique de l'énergie dans l'hémisphère Nord. Quant aux États-Unis, en décidant de redevenir autonomes en matière énergétique et en investissant dans l'exploitation des gaz de schiste pour tenir les enjeux stratégiques qu'ils doivent assumer face à la Chine, ils sont les plus gros producteurs mondiaux depuis 2010 et sont en passe de devenir exportateurs nets d'énergie (vers 2030). Il est évident que ces bouleversements historiques provoquent non seulement des rééquilibrages entre producteurs et consommateurs, mais aussi de nouvelles alliances avec de nouvelles sources de tensions et de conflits qui pèsent de nouveau sur la formulation des prix.

La démographie

La question énergétique a toujours été au cœur de la singularité de l'aventure humaine. La démographie mondiale, qui a n'a cessé de croître depuis la Renaissance, est devenue exubérante au cours du XXe siècle, avec une population qui est passée de 1,5 milliard à 6 milliards d'individus. Les hypothèses de travail évaluent les projections à l'horizon 2050 à environ 9 milliards de personnes. Une grande partie des réponses à ces problématiques de massification du XXe siècle ont été apportées par l'optimisation et le contrôle des énergies fossiles, qui ont été à l'origine de plusieurs guerres ou conflits...
Par ailleurs, l'ensemble de l'humanité vit depuis un siècle une transformation gigantesque de ses modes de vie, avec une urbanisation très gourmande en énergie qui se fait à très grande vitesse. 40 % de la population mondiale vit actuellement dans des villes, et les projections de l'ONU parlent de 60 % autour de 2030. À la fin du XXe siècle, les économistes estimaient qu'un milliard d'individus, essentiellement occidentaux, vivaient avec des standards élevés de confort et de richesse et contrôlaient 85 % du PIB mondial. Aujourd'hui, avec les transferts de technologie et les effets de la mondialisation sur les pays dits émergents, on estime qu'un deuxième milliard est en train d'accéder à ces standards. Cette évolution se traduit par la constitution d'énormes classes moyennes en Chine, en Inde, en Amérique latine, avec une forte demande énergétique qui devrait croître de 60 % au cours des vingt-cinq prochaines années, alors qu'elle est en train de se stabiliser au sein des pays de l'OCDE.
Tout serait parfait si la production énergétique, qui a servi à l'émergence des modèles de vie et de société que nous connaissons, était durable et inépuisable 3. Or, ce n'est pas le cas, et les experts du monde de l'énergie admettent que nous nous trouvons confrontés, selon les thèses du peak oil (« pic pétrolier »), à des échéances difficiles. Quelles que soient les hypothèses retenues, les marges de manœuvre pour piloter une transition énergétique paisible et sereine à tous les niveaux sont restreintes. Pour toutes ces raisons, les prix de l'énergie risquent de rester durablement élevés. Si le prix à la production devrait rester tendanciellement bas, compte tenu des gains de productivité réalisés par les opérateurs, les taxes parafiscales émises par les gouvernements pour soutenir tous les coûts indirects et marginaux de réingénierie, de recherche et de sécurité seront de plus en plus élevées tant que nous n'aurons pas trouvé une véritable alternative (hydrogène, fusion froide, piles à combustible, nanotechnologies...).
L'exploitation du gaz de schiste 4, qui est actuellement très médiatisée, ne va satisfaire que temporairement certains besoins, mais cette alternative ne réglera pas sur le fond les besoins mondiaux à l'horizon 2030-2050. C'est le cas notamment des pays émergents, qui tirent la courbe de la demande autour des 120 à 130 millions de barils par jour en 2050, là où les capacités telles que nous les connaissons arriveraient à peine à atteindre les 90 à 100 millions de barils par jour. La zone la plus critique, pour la plupart des géopoliticiens, se situe entre 2025 et 2050, ce qui à l'échelle de l'Histoire est déjà demain... Tout cela sans compter les effets de surprise des jeux de poker actuels autour de l'état des réserves connues, avérées et réelles... que peuvent nous réserver les grandes compagnies pétrolières et les États.

Les jeux d'acteurs

Au-delà, ces invariants de fond, il reste une variable d'ajustement qui peut encore modifier l'analyse géopolitique et qui est celle des jeux d'acteurs sur l'échiquier international. Certains peuvent bloquer intentionnellement les marchés sur des tendances baissières. Ce fut le cas de la stratégie américaine, qui a réussi à maintenir pendant près de trente ans un pétrole, certes très abondant, à 3 dollars le baril après les accords du Quincy, et ce jusqu'au premier choc pétrolier. Cela a permis aux États-Unis d'imposer leur mode de vie au monde entier et à l'Europe de se reconstruire à moindre coût lors des « trente glorieuses ». Ce fut aussi le jeu de George Bush dans les années 1985-1990, en provoquant un effondrement des cours en dessous des 25 dollars, ou au moment de la « guerre des étoiles » de Ronald Reagan et avec la complicité de la famille saoudienne, afin de faire tomber l'URSS. Depuis, d'autres acteurs « stressent » les cours avec des spéculations à la hausse. C'est ce qui se joue depuis le 11 septembre 2001 avec les Russes et les pays du Golfe à la manœuvre, les Chinois à la pompe, les traders de Chicago et de Londres à la calculette. Le jeu a tenu, alimenté par la peur du peak oil et par les « guerres contre le terrorisme », jusqu'au krach de 2008, avec un baril à 150 dollars.

Ce coût exorbitant de l'énergie, alimenté par des spéculations effrénées sur le plan financier, a contribué à tendre les taux d'intérêt, provoquant la crise des subprimes et la mise en mode échec de notre modèle occidental très énergivore. Dans les faits, la crise financière que nous traversons n'est en réalité qu'une crise énergétique masquée et qui ne pourra pas être réglée en imprimant de la monnaie et en augmentant les dettes souveraines ad vitam æternam. En générant des déflations durables, cette crise a provoqué un tassement dans la spéculation sur les cours avec un baril qui oscille autour des 100 dollars et, surtout, une redistribution des cartes entre rentiers, nouveaux producteurs et importateurs. Les rapports de force qui en découlent sont très fragiles. Pour sa part, l'Europe est devenue très dépendante de tous ses partenaires russes, maghrébins, arabes, africains en termes d'approvisionnement et de négociation des prix. Comment faire supporter ces hausses de coûts à des populations qui n'ont pas vraiment pris conscience des enjeux de la transition énergétique, qui s'imaginent que leur confort et leur bien-être sont garantis avec le même niveau d'efficacité énergétique ? Il en est de même du côté de la Chine, qui est dans l'incapacité de freiner la transformation du pays, au risque de le faire exploser socialement, et de l'Inde qui, dans un demi-siècle, devrait surpasser la Chine dans tous les domaines. Les deux sont engagés dans des stratégies de stress énergétique et de « stratégies carbone » considérables qui seront à terme insupportables en termes d'impact sur les plans géopolitique et environnemental 5.
Ces politiques, qui restent énergivores et prédatrices, ne pourront pas être réglées avec les seules technologies des énergies renouvelables telles qu'on les connaît actuellement (éolien, solaire, capture de CO2, biomasse, etc.), compte tenu des masses critiques à satisfaire. Nous sommes plutôt engagés sur des stratégies inverses de surenchère et de fuite en avant, avec une régression vis-à-vis des prises de position sur l'environnement. Les stratégies actuelles risquent plutôt d'être génératrices de conflits si les jeux d'acteurs ne sont pas maîtrisés. A minima, elles seront sources de spéculations pour maintenir des prix élevés en jouant sur la croyance profonde de pénurie prochaine ou de déséquilibres dans la répartition de la manne. Dans les faits, nous sommes à la veille d'une révolution dans les affaires énergétiques. Nous sommes en train de changer de paradigme. Nous passons progressivement d'un monde où l'asservissement mécanique ne répond plus aux besoins de l'humanité à un monde interconnecté et interdépendant où un nouvel asservissement plutôt neuronal créera à terme de nouvelles formes de valeur ajoutée. Pour autant, nous n'avons pas encore trouvé l'équation de la nouvelle clé de voûte qui permettra d'amorcer le fonctionnement de la prochaine matrice avec des énergies renouvelables et propres. Pour le moment, tout repose encore sur la destruction d'énergies fossiles et nous n'avons que quelques décennies, au mieux, pour inventer autre chose. Ne nous faisons pas trop d'illusions, quelles que soient les découvertes ou les prouesses technologiques qui sont faites quotidiennement par les scientifiques et opérateurs pour faire reculer les échéances du pic pétrolier, la géopolitique restera, pour quelque temps encore, la pièce maîtresse de ce grand jeu mondial. Entre ses quelques invariants incontournables sur le terrain, la duplicité des jeux d'acteurs et la psychologie des marchés, elle continuera à conditionner durablement la maïeutique des stratégies énergétiques et l'alchimie des prix.

  1. 30 % à 35 % du pétrole mondial passent par le détroit d'Ormuz ; 85 % des pétroliers font route vers la Chine et transitent par les détroits d'Ormuz et de Malacca.
  2. Richard Labévière et François Thual, La bataille du Grand Nord a commencé, Perrin, 2009.
  3. Les réserves pétrolières sont estimées à 60 ans de consommation, les réserves gazières à 150 ans, les réserves de charbon à plus de 300 ans, estimations auxquelles il faudrait ajouter le développement à terme du captage-stockage du CO2.
  4. Voir l'article de Jean-Marie Chevalier.
  5. Maarten Van Mourik et Oskar Slingerland, La crise incomprise. Quand le diagnostic est faux, les politiques sont néfastes, Éditions du Toucan, 2014.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2014-3/le-role-majeur-de-la-geopolitique.html?item_id=3405
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