© Patrick Sordoillet

Christian CLÉRET

Directeur général de Poste Immo et président de l'Association des directeurs immobiliers.

Une starisation extrême du système

Réflexions sur les origines et les conséquences du développement d'une maîtrise d'ouvrage publique parfois plus soucieuse de la médiatisation de ses projets à travers le choix d'architectes étrangers que du soutien à la création architecturale française.

Comment expliquez-vous que le choix des maîtres d'ouvrage publics français se porte plus souvent que par le passé sur des architectes étrangers ? S'agit-il d'un phénomène conjoncturel ?

Christian Cléret. Ce n'est pas un phénomène conjoncturel, mais plutôt une tendance qui résulte d'un double mouvement : la baisse de l'intervention de la maîtrise d'ouvrage d'État faute de grands projets et la montée en puissance de celle des collectivités territoriales, du fait de la décentralisation et de l'accroissement de leurs pouvoirs.
Les collectivités peuvent être tentées, pour la recherche de la redynamisation d'un territoire, par la médiatisation d'un bâtiment emblématique conçu par une star internationale de l'architecture.
De nombreux maires souhaitent, à travers leurs concours d'architecture, donner l'image d'une ville dynamique qui est en mesure d'attirer des grands noms de l'architecture internationale et montrer sa capacité à revitaliser la collectivité à travers un projet d'envergure.
Cette recherche conduit à une starisation extrême du système : on voit émerger une vingtaine de noms d'architectes internationaux, généralement les mêmes, dans les consultations nationales, car désormais les grands donneurs d'ordres publics — mais aussi privés — décident souvent d'acheter une « marque ». Pourtant, à l'évidence, ce qui doit commander le choix, c'est le projet et non pas sa signature.

On incrimine souvent l'affaiblissement de la maîtrise d'ouvrage publique pour expliquer cette tendance à choisir des stars internationales. Partagez-vous ce point de vue ?

Avec le grand nombre de collectivités et d'opérateurs publics, il est clair que tous ne sont pas outillés pour assumer une maîtrise d'ouvrage de qualité. Entre une maîtrise d'ouvrage d'État très concentrée et technique et une maîtrise d'ouvrage de collectivités locales plus récente, le niveau de professionnalisation n'est pas le même. Dans certains cas, le choix d'une « pointure architecturale » peut rassurer l'élu : si je peux me permettre cette symétrie, on ne donne jamais un jeune cheval à un jeune cavalier, donc un maître d'ouvrage moins expérimenté ne peut pas choisir une jeune agence ! Et s'il cherche un architecte de renom, il a tendance à sortir du périmètre national...

La réglementation a-t-elle des effets pernicieux ?

La directive européenne, transposée en droit français, oblige les commissions et jurys à classer les candidatures en fonction d'un certain nombre de critères. Si on inclut dans ces critères les compétences techniques et les références, aucune jeune agence d'architecture n'a de chances, face à de grosses machines qui ont construit plusieurs millions de mètres carrés !
Pour ouvrir la voie à ces jeunes agences, il faudrait accepter que la compétence technique ne soit pas un critère premier. Mais cela suppose que la maîtrise d'ouvrage ait une vraie compétence pour les accompagner.

L'anonymat des concours publics n'est-il pas une bonne chose ?

Au stade de la sélection, un concours n'est pas anonyme du tout, du moins pas pour tout le monde ! Seuls les naïfs ne savent pas qui sont les candidats sélectionnés pour concourir : en pratique, les architectes membres des jurys de ces concours savent parfaitement qui est à l'origine de quel projet, car ils reconnaissent l'écriture architecturale.
Dès que le droit m'y autorise, je cherche à trouver les procédures qui me permettent de sortir de l'anonymat et de dialoguer avec l'architecte, car le développement d'un projet n'est pas seulement un cahier des charges, mais aussi le résultat du dialogue entre le maître d'ouvrage et l'architecte.

Faudrait-il modifier des procédures ?

Si je trouve que les concours constituent une bonne procédure, il me semblerait effectivement souhaitable de renoncer à l'anonymat et de permettre l'audition des équipes d'architectes.
Par ailleurs, si je comprends bien la philosophie du classement — notamment pour justifier du bon usage de l'argent public —, il ne me semble pas que ce soit la meilleure méthode pour choisir le meilleur projet. Pourquoi ne pas revenir à un choix plus assumé par le jury et le maître d'ouvrage ?
L'augmentation du nombre des recours déposés par les architectes contre des choix de maîtres d'ouvrage a contribué à ce durcissement de la réglementation, mais le système qui en résulte a plus d'inconvénients que d'avantages.

Vous avez déclaré que « la France ne porte pas ses champions ». Que devrait-on faire ?

Bien sûr, nos frontières doivent être ouvertes, et la circulation des cultures, facilitée. Bien sûr, nous devons accueillir des architectes étrangers et nous réjouir de ce qu'ils nous apportent. Mais je suis un adepte de la mesure : ce qui pose question aujourd'hui, c'est la façon dont les choses se font et l'ampleur du phénomène. Dans certains jurys, on cherche parfois à barrer la route à l'émergence de nouveaux champions français en choisissant des architectes d'autres pays !
Or, nous, maîtres d'ouvrage publics, devons veiller à ce que notre ouverture aux architectes étrangers ne porte pas atteinte à la capacité de nos champions de développer leurs compétences en France, mais aussi hors de nos frontières. Il en va du rayonnement de notre culture et de notre économie, car les stars françaises de l'architecture entraînent des entreprises dans leur sillage. Il y a là un véritable enjeu économique.

Les autres pays européens s'ouvrent-ils comme le fait la France ?

En vérité, on dispose de peu de données quantitatives. Les architectes français ont l'impression que les autres pays se ferment, mais on ne dispose pas de données indiscutables.

Y a-t-il un problème de structure pour les agences d'architecture françaises qui ne réussissent pas à se développer ?

Il ne faut pas être pessimiste quant à la capacité créative des architectes français, mais tout système de starisation ferme la porte à l'émergence de nouveaux talents et la division de la commande publique ne leur fournit plus les mêmes rampes de lancement qu'autrefois. L'époque des grands travaux, d'une maîtrise d'ouvrage publique d'État forte et éclairée, porteuse d'une ambition architecturale, est révolue.
Sans doute devrait-on réinventer la mission Tricot, qui avait démonté les listes d'agréments pour ouvrir le marché ! Et il faut favoriser l'éclosion de la génération montante : quand on aime l'architecture, promouvoir les jeunes architectes donne de la fierté. Il n'y a pas de réponse universelle pour y parvenir, mais je leur dis : « Osez faire de la bonne architecture et œuvre de création et ne vous comportez pas comme des jeunes architectes en proposant des
folies. »


Pour la restructuration de la poste du Louvre, à Paris, bâtiment historique de 35 000 m2 conçu par Julien Guadet au cœur de la capitale et qui comporte le seul bureau de poste ouvert jour et nuit en France, Poste Immo a sélectionné cinq groupements de maîtrise d'œuvre — quatre français et un italien — parmi soixante-dix candidatures.
C'est le Français Dominique Perrault qui a été retenu en juillet 2012 pour une réalisation qui s'achèvera en 2017. « Nous avons choisi la voie du concours pour faire éclore le meilleur projet, explique Christian Cléret, et nous avons eu recours à des procédures nous permettant d'auditionner les architectes. Quand on traite un sujet qui touche aux valeurs de la société, à l'histoire d'une ville, à sa culture et à son architecture, il faut s'assurer de la compréhension de cette culture par l'équipe retenue. »

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2014-3/une-starisation-extreme-du-systeme.html?item_id=3412
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