Albert DUBLER

Président de l'Union internationale des architectes (UIA).

Un combat d'arrière-garde

La tendance récente à ne choisir que quelques stars empêche les idées neuves d'émerger. À l'heure de la mondialisation, ce qui compte, c'est la qualité du projet, pas la nationalité de son architecte.

L'histoire de l'architecture nous apprend que la mise en compétition entre architectes ne date pas d'hier. François Ier n'a-t-il pas fait venir Léonard de Vinci ? L'idée même de la mise en compétition est tout à l'honneur des architectes lorsqu'elle est fondée sur la qualité de l'architecture. La profession d'architecte est la seule qui non seulement admet la confrontation, mais exprime une demande de mise en concurrence. Cette mise en concurrence a eu et continue d'avoir le mérite de révéler de jeunes talents et de leur permettre d'avoir accès à la commande. Les choix de Renzo Piano et Richard Rogers pour le Centre Pompidou, Dominique Perrault pour la Bibliothèque François-Mitterrand, Bernard Tschumi pour le Parc de la Villette, Snøhetta pour la Bibliothèque d'Alexandrie, Shih Fu Peng et Roisin Heneghan pour le Grand Musée égyptien du Caire... en apportent la preuve. Cette reconnaissance par un jury ne fait que précéder la reconnaissance par le public d'un art constamment exposé à la critique. Et la reconnaissance par le public n'a que rarement contredit le choix qui avait été fait par le jury. Le concours, en lui-même, contribue à la sensibilisation du public à l'architecture. Rappelons-nous les discussions autour de Beaubourg ! « L'homme est ainsi fait, la plupart du temps il ne reconnaît que ce qu'il connaît » (Peter Lorenz, architecte autrichien).

Des maîtres d'ouvrage frileux

La grande question est qu'aujourd'hui le concours, tel que nous l'avons connu dans les exemples cités plus haut, ne correspond plus à la demande de la maîtrise d'ouvrage, qu'elle soit publique ou privée, sans doute parce que la maîtrise d'ouvrage s'est elle-même complètement transformée. L'audace en architecture est un risque et les dirigeants, publics ou privés, sont très peu enclins à prendre des risques au nom de l'architecture. Nul ne cherche plus la qualité et le renouveau de l'architecture tout le monde vise la reconduction, la réélection, la satisfaction des groupes financiers, la couverture médiatique. Je crains qu'il ne faille redouter que l'on s'expose ainsi à un risque bien plus grand : celui de la banalisation, de la perte de créativité, de la perte de cohésion autour d'une idée fédératrice. Beaubourg a attiré beaucoup plus l'adhésion des Parisiens que le « trou des Halles ». Cela devrait nous inspirer. Le fait de ne confier des commandes qu'à quelques stars est en soi une démarche de banalisation. Quel que soit l'endroit, cela reproduit, au mieux, ce qui a fait de ces architectes des stars et empêche toute idée neuve de s'exprimer.

Il me semble que s'inquiéter des concours gagnés en France par des architectes étrangers est un combat d'arrière-garde à l'heure de la mondialisation ! Ce qui compte, c'est la qualité du projet. D'ailleurs, en Chine, on se dit la même chose : pourquoi les architectes chinois ne construisent-ils pas plus en Chine ? Les Européens, eux, se plaignent que la France, en organisant des concours restreints sur invitation, n'ouvre pas assez ses concours. Et en province, on trouve que ce sont trop souvent des architectes parisiens qui sont choisis... Enfin, n'oublions pas que des architectes français signent des bâtiments à l'étranger.

Le revers de la loi MOP

La loi MOP (loi relative à la maîtrise d'ouvrage publique et à ses rapports avec la maîtrise d'œuvre privée) a institué les concours anonymes ouverts et prévu une indemnisation des candidats. C'est un exemple unique dans le monde. Il nous a fallu une loi. Nous sommes une nation de lois ! Le revers de la médaille est que, comme toujours, la loi, en France, a ses exceptions. La loi sur l'architecture a admis que : « Par dérogation à l'article 3 [...], ne sont pas tenues de recourir à un architecte les personnes physiques ou exploitations agricoles à responsabilité limitée à associé unique qui déclarent vouloir édifier ou modifier, pour elles-mêmes, une construction de faible importance dont les caractéristiques, et notamment la surface maximale de plancher, sont déterminées par décret en Conseil d'État. Ces caractéristiques peuvent être différentes selon la destination des constructions. » Il en va de même pour la loi MOP, qui a été malmenée au point de ne plus se reconnaître.

Les vertus du concours anonyme ouvert

L'Union internationale des architectes considère que le concours anonyme ouvert est une bonne procédure pour les opérations importantes. De nombreux autres pays y ont recours : ainsi, pour le quartier des musées de Budapest, deux concours de ce type sont en préparation. Mais un concours peut aussi être national, il n'est pas forcément international. En dessous du seuil réglementaire de 300 000 euros d'honoraires, les maîtres d'ouvrage publics peuvent organiser des concours ouverts nationaux, comme le font souvent les pays du nord de l'Europe ou l'Autriche, par exemple. Pour les petites opérations, les maîtres d'ouvrage ont toutefois souvent tendance à demander trop de références : est-il bien nécessaire, pour un concours restreint concernant une petite école primaire, de n'inviter que des architectes ayant préalablement réalisé trois universités ? Ces concours restreints qui multiplient les exigences de références écartent les jeunes architectes.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2014-3/un-combat-d-arriere-garde.html?item_id=3414
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