Jean-Michel BOUSSEMART

Délégué général du Centre d’observation économique et de recherches pour l’expansion de l’économie et le développement des entreprises (Coe-Rexecode).

La nouvelle donne mondiale

Les prix de l'énergie se trouvent à un niveau durablement élevé car la croissance de la demande des pays émergents va se poursuivre. Si pétrole, charbon et gaz restent les énergies majoritaires, l'offre devra investir de plus en plus lourdement pour s'ajuster à la consommation.

Depuis pratiquement trois ans, le prix du pétrole oscille autour de 110 dollars le baril, en prenant comme référence le Brent de la mer du Nord. S'il a cessé de grimper, il plafonne à un niveau record, refusant de se détendre. Pourtant, l'offre mondiale de pétrole, et plus généralement d'énergie, est au plus haut avec, entre autres, la montée en puissance de la production de gaz de schiste et de pétrole non conventionnel aux États-Unis, tandis que la demande en provenance de l'ensemble des pays développés peine à se redresser. Ces derniers éprouvent des difficultés à renouer avec une vraie reprise économique au sens strict du terme, après la dépression survenue au lendemain de la faillite de Lehman Brothers. Leur demande d'énergie s'en trouve bridée, d'autant plus que la hausse des prix a poussé à faire des économies.

COURS DU PÉTROLE BRUT BRENT ($/baril)

Source : Coe-Rexecode.

Les données les plus récentes confirment que l'équation énergétique mondiale a complètement changé, et ce depuis une bonne dizaine d'années environ.
Au début de la décennie 2000, le cours du Brent tournait en effet autour de 26 dollars le baril, 5 dollars de plus environ que dix ans auparavant, où il s'affichait à 21 dollars. Au début des années 2010, il est d'environ 110 dollars, multiplié par un peu plus de quatre. Au cours de ces dix années, le monde a subi un troisième choc pétrolier, différent cependant des deux précédents car étalé dans le temps et non brutal, parce que venant de la hausse irrésistible de la demande et non d'une brusque contraction de l'offre, comme en 1973 ou en 1979-1980.
On en connaît la raison, à savoir la montée en puissance dans l'économie mondiale des économies des pays émergents, en particulier ceux d'Asie et notamment la Chine. Cette montée en puissance est loin d'être finie, même si la croissance chinoise a ralenti et va inévitablement encore le faire et même si les performances des autres
BRIC1 ont tout récemment déçu. Dans l'ensemble des pays émergents, qui sont encore loin d'avoir rattrapé les niveaux de vie moyens des pays développés, les consommations d'énergie par habitant restent basses au regard des standards européens et, a fortiori, américains. Si l'on prend en compte, en outre, la montée en puissance de la consommation dans les pays qui commencent à décoller — dont la plupart se situent sur le continent africain, où la démographie est fort dynamique —, la demande mondiale d'énergie ne peut que continuer à progresser à un rythme soutenu.

Face à cette demande croissante, l'offre de toutes les énergies disponibles, fossiles et renouvelables, devra donc continuer d'être dynamisée, nécessitant de plus en plus d'investissements de plus en plus onéreux. En l'état actuel des technologies, il est probable que produire de l'énergie sera de plus en plus cher. Des sites de production d'un accès de plus en plus difficile devront en effet être mobilisés, et les techniques de production seront plus onéreuses. Par ailleurs, un recours moindre à la filière nucléaire poussera inévitablement à une demande plus forte d'énergies fossiles.

L'équation énergétique mondiale

En utilisant les bases statistiques du ministère de l'Énergie aux États-Unis, il apparaît que la consommation mondiale d'énergie primaire (toutes énergies confondues, renouvelables et fossiles) a dépassé 543 billiards (millions de milliards, soit 1015) de BTU (British thermal unit, unité anglo-saxonne de mesure de l'énergie) en 2012, dernier point connu, en hausse de 3,2 % par rapport à 2011. Entre 2000, veille de l'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC), et 2012, elle s'est accrue de près de 36 %, soit de 2,6 % en moyenne par an. Simultanément, la population mondiale a augmenté d'un peu plus de 15 %, c'est-à-dire de 1,2 % en moyenne par an. Par tête, la consommation totale mondiale d'énergie primaire s'est accrue au rythme moyen de 1,4 %. Elle s'élève à 77,4 millions de BTU, contre 65,7 millions douze ans auparavant. Extrapolant cette tendance et retenant les plus récentes projections démographiques de l'ONU dans le scénario moyen, qui fait apparaître une légère décélération de la progression de la population mondiale, autour de 1 % par an en moyenne à l'horizon 2025, la consommation mondiale d'énergie progresserait au rythme de 2,4 % en moyenne par an au cours de ces onze prochaines années. Elle s'élèverait à plus de 739 billiards de BTU, soit à près de 93 millions de BTU par habitant, un ratio encore bien inférieur à celui de la France en 2012, qui est de plus de 160 millions.

MONDE : CONSOMMATION TOTALE D'ÉNERGIE PRIMAIRE EN BILLIARDS DE BTU

Source : ministère de l'Énergie des États-Unis.
BTU : British thermal unit, unité anglo-saxonne de mesure de l'énergie.

Entre 2000 et 2012, le volume du PIB mondial, mesuré en parité de pouvoir d'achat (PPA), s'est accru d'un peu plus de 51 % selon les calculs du Fonds monétaire international (FMI), soit au rythme moyen de 3,6 % par an. L'élasticité moyenne de la consommation mondiale d'énergie primaire au volume du PIB mondial est de 0,72. L'intensité énergétique, qui mesure la consommation d'énergie primaire par unité de PIB en volume, s'établit en moyenne à 6 948 BTU par dollar 2008 PPA, contre 7 737 en 2000. La baisse du ratio a été rapide jusqu'en 2007 et, depuis, s'est pratiquement interrompue, ce qui s'explique en partie par le fait que la contribution à la croissance mondiale des pays émergents est de plus en plus forte, alors que ces pays consomment plus d'énergie par unité de PIB que les pays développés.

Disparités régionales

Les évolutions moyennes pour le monde montrées ci-dessus ne doivent pas occulter les disparités régionales entre pays développés et pays émergents. La consommation totale d'énergie pour l'ensemble des pays membres de l'OCDE est ressortie en 2012 au même niveau qu'en 2000. Elle avait modestement augmenté de 2000 à 2007, elle s'est repliée de 2007 à 2012. Pour l'ensemble du monde hors OCDE, elle a été multipliée par 1,9, s'accroissant en moyenne de 5,3 % par an. Depuis 2008, la consommation totale d'énergie primaire dans les pays n'appartenant pas à l'OCDE dépasse celle des pays qui en font partie. Toute la hausse de la consommation mondiale vient des pays hors OCDE. La Chine est désormais le plus gros consommateur d'énergie du monde, avec 22 % de la consommation (un peu plus de 10 % en 2000) contre 17,5 % pour les États-Unis.

Par habitant, la consommation d'énergie primaire baisse dans les pays de l'OCDE (- 0,7 % par an), tandis qu'elle progresse de 4 % par an en moyenne dans tous les autres pays. En 2012, la consommation par tête demeure cependant bien plus élevée dans les pays de l'OCDE que dans les autres : 186 millions de BTU contre 54. Sur ces douze années, la consommation d'énergie primaire a augmenté en moyenne de 9,3 % par an en Chine, soit de 8,8 % par habitant. Elle s'établit à 89 millions de BTU environ contre 32 millions en 2000, ce qu'on peut comparer à une consommation moyenne de 141 millions de BTU dans l'UE à 28, de 159 au Japon et de 303 aux États-Unis. Par unité de volume de PIB, la consommation d'énergie primaire s'est affichée en 2012 à 5 600 BTU par dollar 2008 PPA en moyenne dans les pays de l'OCDE, en repli de 1,6 % par an en moyenne sur ces douze dernières années. Pour les autres pays, le ratio moyen est proche de 8 500. Ce ratio a baissé jusqu'en 2007, depuis il est stabilisé.

CONSOMMATION DE PÉTROLE EN BARILS PAR JOUR POUR 1 000 HABITANTS

Source : ministère de l'Énergie des États-Unis.

CONSOMMATION D'ÉNERGIE PRIMAIRE PAR HABITANT EN MILLIONS DE BTU (toutes énergies primaires)

Source : ministère de l'Énergie des États-Unis.

Les énergies fossiles prédominent

La structure par produits de la demande d'énergie dans le monde laisse apparaître une part encore largement majoritaire des énergies fossiles : pétrole, charbon et gaz. La part du pétrole dans la demande mondiale (et donc aussi dans l'offre) décline, celle du gaz naturel s'accroît. C'est surtout le charbon qui a le vent en poupe, il est en passe (si ce n'est déjà fait) de détrôner le pétrole. La Chine, désormais, consomme la moitié du charbon produit dans le monde.
Si les énergies renouvelables commencent à s'affirmer, leur poids dans l'offre ou la demande mondiale d'énergie dépasse à peine 10 %. Simultanément, dans le « mix énergétique », l'électricité en provenance du nucléaire voit sa part se réduire, le processus s'étant accentué depuis la catastrophe de Fukushima.

Les différentes énergies consommées concourent à satisfaire différents besoins. Elles sont plus ou moins substituables entre elles. En l'état actuel des techniques, pour satisfaire les besoins de transport des marchandises et des hommes, l'énergie pétrolière est prédominante et encore peu concurrencée. Or, les transports dans les pays émergents sont en pleine expansion, en particulier les achats de véhicules automobiles par les ménages. Quelques chiffres pour illustrer ce point. Au début des années 2000, les ventes de voitures particulières dans les BRIC se situaient entre 4 et 4,5 millions par an, du même ordre de grandeur qu'au Japon. Les ventes de voitures dans la zone euro tournaient autour de 11 millions par an, et outre-Atlantique autour de 17 millions. Aujourd'hui, la taille du marché automobile des BRIC approche les 27 millions de vente, dont près de 19 millions pour la Chine, elle dépasse celles agrégées des marchés américain et de la zone euro, qui s'affichent aux environs de 24 millions. Ce dynamisme n'empêche pas que le taux d'équipement en automobiles reste encore faible dans ces pays au regard des standards européens ou japonais et, a fortiori, américains.
Le rattrapage va donc continuer, et la consommation de pétrole dans ces pays est inévitablement vouée à encore augmenter si l'on en juge par les standards de consommation, qui demeurent encore bas. Ainsi, en 2012, la consommation de pétrole pour 1 000 habitants était en moyenne pour le monde de 12,7 barils par jour, pratiquement comme dix ans auparavant. Mais le ratio est de 7,5 pour l'ensemble des pays non OCDE et de 36,5 pour ceux de l'OCDE. Le premier monte et le second baisse. Le ratio chinois est à 7,7, il a été multiplié par 2 entre 2001 et 2012, il se compare au ratio européen, qui est à 30 environ (zone euro), et au ratio américain, qui est juste passé sous les 60. Le ratio indien est à 3 (contre 2,1 en 2011) et celui pour le continent africain de 3,1, stable jusqu'ici. Si l'on fait le pari que le développement des pays émergents va se poursuivre à moyen et long termes et que d'autres pays jusqu'ici peu présents sur la scène économique mondiale vont accentuer un décollage qui commence (pays d'Afrique et d'Asie), la demande de pétrole n'a pas fini de progresser. L'offre pourra probablement y répondre, à condition que les investissements nécessaires soient faits, ce qui implique des prix rémunérateurs.

  1. Brésil, Russie et Inde.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2014-3/la-nouvelle-donne-mondiale.html?item_id=3402
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