Jean-Louis BENOÎT

Philosophe et historien.

Le point de vue de Tocqueville

En 2005, dans le numéro 11 de Constructif 1, sur le thème : « Réformer l’État : pour quoi faire ? », Jean-Louis Benoît avait accepté de concevoir un dialogue imaginaire entre lui et Alexis de Tocqueville, dont il est un grand spécialiste. Il récidive aujourd’hui.
Comme en 2005, les réponses d’Alexis de Tocqueville sont tantôt directement issues de ses écrits (elles sont alors en italique et les références figurent en notes de bas de page), tantôt librement imaginées par l’auteur.

Alexis de Tocqueville, nous aimerions approfondir avec vous la nature et l'origine des difficultés de la France à réformer et à se réformer elle-même.

Alexis de Tocqueville. Je vous en remercie d'autant plus volontiers que ce problème a été au centre de ma réflexion et de mon action.

Quelle est l'origine de cette préoccupation ?

C'est parce que je suis l'arrière-petit-fils de Malesherbes que j'ai écrit ce que j'ai écrit, et mon attachement viscéral à cette filiation, idéologique, politique, éthique, est la raison première de ma réflexion et de mon action !

Pourriez-vous être plus explicite ?

Malesherbes est un singulier personnage à peu près oublié, et pourtant ! Ce Janus Bifrons, après avoir défendu le peuple devant le roi, défendit le roi devant le peuple. Exilé par Louis XV, il fut par deux fois ministre de Louis XVI.

Expliquez-nous l'affaire…

La situation politique et financière était très grave lorsque le roi appela aux Finances Turgot, qui lui déclara : « Je me borne en ce moment, sire, à vous rappeler ces trois paroles : point de banqueroute, point d'augmentation d'impôts, point d'emprunts ! » Et il réclama d'avoir près de lui Malesherbes, qui fut en charge de la Maison du roi et de l'Intérieur. Les deux ministres mirent en place des réformes considérables qui devaient restaurer les finances et adapter l'état politique du pays à l'état social démocratique qui était déjà le sien.

N'était-il pas dangereux d'entreprendre de réformer en un tel moment ?

Certes, il arrive le plus souvent qu'un peuple qui avait supporté sans se plaindre, et comme s'il ne les sentait pas, les lois les plus accablantes, les rejette violemment dès que le poids s'en allège. Le moment le plus dangereux pour un gouvernement en difficulté est d'ordinaire celui où il commence à se réformer 2. C'était cependant le moment précis où il fallait entreprendre ces grandes réformes, sous peine de sombrer mais devant l'hostilité des castes dénonçant ces réformes dont le seul but était de sauver le régime, Malesherbes démissionna lorsque, sous la pression de son entourage, le roi mit fin au ministère de Turgot 3, après vingt mois seulement au gouvernement. Celui-ci écrivit au jeune roi : « N'oubliez jamais, sire, que c'est la faiblesse qui a mis la tête de Charles Ier sur le billot... »

Ces réformes pouvaient elles sauver la royauté ?

La question n'a guère de sens puisqu'elles n'ont pas été mises en place, mais il est certain que le régime est tombé, non pour avoir entrepris des réformes, mais, au contraire, faute d'avoir réformé quand il était encore possible d'agir sur les événements au lieu de les subir.

Peut-on avoir une idée de ce qui eût été changé si ces réformes avaient été menées à bien ?

Tout ce que la Révolution a fait se fût fait sans elle elle n'a été qu'un procédé violent et rapide à l'aide duquel on a adapté l'état politique à l'état social, les faits aux lois et les lois aux moeurs 4, mais des réformes, faites à temps, auraient dû permettre d'éviter la cruauté infâme de la Terreur et du génocide vendéen. Il eût peut-être été possible d'éviter les guerres de la Révolution et de l'Empire au terme desquelles nous avons fait des Allemands, nos alliés naturels, nos pires ennemis 5, pour aboutir aux massacres que vous commémorez.

Comment tout cela s'inscrit-il dans votre histoire personnelle et dans la façon dont vous appréhendez la question de la réforme pour la France ?

En 1832, à mon retour des États-Unis, j'ai été persuadé qu'il fallait élaborer une science politique nouvelle pour des temps nouveaux, dont les deux parties de mon livre De la démocratie en Amérique constituaient les premiers maillons. Je suis donc entré dans la carrière comme député, en 1839, et je me suis attelé à la réforme, en devenant l'homme des grands rapports, sur le système pénitentiaire, l'abolition de l'esclavage, les modalités et réformes à apporter à la colonisation de l'Algérie, puis en inscrivant les principes de ces rapports dans la loi. En juin 1844, j'ai fait voter la réforme pénitentiaire pour laquelle je m'étais battu deux ans !

Ce fut donc un succès...

Non, un échec total. Je n'obtins pas l'abolition de l'esclavage, la loi pénitentiaire ne fut jamais appliquée, et les mises en garde que je faisais sur les modalités de la colonisation n'eurent aucun effet !

Comment expliquez-vous cette impossibilité de réformer ?

L'impossibilité n'est pas totale : du Premier Empire aux années 1965, la France connut une alternance de grandes réformes et de périodes de conservatisme, voire de sclérose.
Certains de nos hommes politiques ont fait de grandes réformes, de Gaulle en est l'un des exemples les plus illustres, mais quand, après 1968, il a voulu aller plus loin et remettre en cause les féodalités, en tentant d'ajuster le pays légal et le pays réel, en remplaçant le Sénat par une représentation des forces vives de la nation, en rééquilibrant le poids de la province par rapport à Paris, la bourgeoisie a choisi de changer de cheval au milieu du gué et l'a évincé du pouvoir : on n'est jamais trahi que par les siens !
Ceux qui envisageaient les réformes les plus importantes ont eu à subir les avanies de la collusion des conservateurs, de droite et de gauche. Mendès France, président du Conseil six mois et seize jours ! Chaban-Delmas, évincé pour avoir voulu réformer, et qui plus est, en se réclamant de moi ! Rocard congédié quinze jours après avoir remis son Livre blanc sur les retraites...

Finalement, pensez-vous la réforme possible ou non en France ?

J'ai écrit, en 1840 : Ce que je redoute le plus pour les générations à venir, ce ne sont pas les révolutions. Je ne puis m'empêcher de craindre que les hommes n'arrivent à ce point de regarder toute théorie nouvelle comme un péril, toute innovation comme un trouble fâcheux, tout progrès social comme un premier pas vers une révolution, et qu'ils refusent entièrement de se mouvoir de peur qu'on ne les entraîne. J'ai peur que la société ne finisse par être trop invariablement fixée dans les mêmes institutions, les mêmes préjugés, les mêmes moeurs, et que l'esprit se plie et se replie éternellement sur lui-même sans produire d'idées nouvelles 6.

Revenons sur la nature des blocages qui nous empêchent de réformer...

Ils sont d'ordre sociétal et tiennent à la nature profonde du peuple français, à l'esprit de la nation, cher à Montesquieu, à l'idéologie. Les Trois Glorieuses ont permis l'accès au trône de Louis-Philippe sa volonté de réformes a été éphémère et aléatoire. Dès 1839 et jusqu'à la révolution de 1848, l'homme fort du régime, ce fut Guizot, dont j'écrivis, dans Le Siècle, quand il tergiversait pour remettre à plus tard l'abolition de l'esclavage : Qui ne sait que M. Guizot n'est pas le maître et que le rôle dont il se contente se borne à être le premier parmi ceux qui obéissent 7 ? [...] Louis-Philippe ne voulait rien laisser faire. S'il avait pu l'empêcher, nous n'aurions pas eu de chemin de fer. Il ne voulait pas laisser achever le plus important de tous, celui de Marseille. Il ne voulait pas que l'on touche à notre centralisation ni à notre système protectionniste monstrueux. Les propriétaires de forêts étaient autorisés à nous priver de combustible bon marché, les propriétaires [de] forges, de fer bon marché, et les propriétaires d'usines, de vêtements bon marché. Dans une partie de ces réactions stupides, Guizot l'a soutenu consciencieusement, car, comme Thiers, il ignore les principes élémentaires d'économie politique 8.
Est-ce si différent aujourd'hui?

L'esprit de la nation c'est aussi et surtout le peuple, l'esprit du peuple...

Justement, venons-y... Les premiers mouvements de foule de février 1848 suivent les mots d'ordre de la campagne des Banquets et se font au cri de : « Vive la réforme ! » ; mais un manifestant me dit d'un air goguenard, en me montrant les Tuileries : « Mais nous voulons mieux que cela ! 9 » Comment définir l'esprit du peuple à ce moment-là 10 ? Les ouvriers parisiens espéraient la révolution, la province allait s'opposer à Paris de plus en plus vivement jusqu'aux journées de juin, elle voulait l'ordre, et dès les élections d'avril le suffrage universel expédia à la Constituante une assemblée bien plus conservatrice que sous la monarchie de Juillet. Ce qui s'est passé alors est très important pour vous, si vous voulez comprendre la situation présente elle est en bien des points comparable à celle que j'ai vue s'installer et qui perdure encore.
En 1830, le triomphe de la classe moyenne avait été définitif et si complet que tous les pouvoirs politiques, toutes les franchises, toutes les prérogatives, le gouvernement tout entier se trouvèrent renfermés et comme entassés dans les limites étroites de cette bourgeoisie, à l'exclusion, en droit, de tout ce qui était au-dessous d'elle et, en fait, de tout ce qui avait été au-dessus. Non seulement elle fut ainsi la directrice unique de la société, mais on peut dire qu'elle en devint la fermière. Elle se logea dans toutes les places, augmenta prodigieusement le nombre de celles-ci et s'habitua à vivre presque autant du Trésor public que de sa propre industrie 11.
Dans les Souvenirs, j'explique qu'une seule classe-caste détenait tous les pouvoirs politiques et économiques. Aujourd'hui elle tient tous les grands corps de l'État, toutes les grandes écoles, et ses membres occupent tous les postes de décision et nomment à toutes les fonctions... et vous prétendriez réformer ?
Imaginez-vous qu'en 1848, je rappelais aux socialistes du moment cette exhortation de Robespierre : « Fuyez la manie ancienne de vouloir trop gouverner laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire librement tout ce qui ne nuit pas à autrui laissez aux communes le droit de régler elles-mêmes leurs propres affaires en un mot, rendez à la liberté des individus tout ce qui lui a été illégitimement ôté, ce qui n'appartient pas nécessairement à l'autorité publique 12
La mouvance française qui prétend se réclamer du libéralisme est totalement dépassée, elle représente un « capitalisme d'héritiers 13 », de gens qui entendent vivre de la rente et qui ont conservé l'idéologie de leurs ancêtres du XVIIe siècle, qui achetaient des charges pour obtenir des exemptions d'impôts leur passion première reste la thésaurisation et le maintien de statuts protégés. Dans le second Mémoire sur le paupérisme, j'écrivais : « Le retour de l'argent du centre vers les extrémités se fait lentement et inégalement les plus fortes sommes sont souvent répandues dans les provinces qui ont le moins fourni au Trésor et qui, étant plus pauvres et plus arriérées, ont plus besoin qu'on leur ouvre des routes, qu'on leur creuse des canaux... D'ailleurs ce n'est jamais qu'une partie des épargnes des pauvres qui retourne aux pauvres, sous forme de salaires ou d'améliorations sociales. La grande masse va se perdre dans les fonds publics et reste dans les mains du commerce et des rentiers de Paris. »
Notre démocratie entretient ainsi un terrorisme idéologique, moral et intellectuel tel que, lorsqu'une opinion fausse continue d'occuper l'esprit du plus grand nombre, ceux qui l'avaient d'abord repoussée comme fausse finissent par la recevoir comme générale, et ceux qui continuent de la combattre du fond de leur coeur n'en font rien voir ils ont bien soin de ne point s'engager dans une lutte dangereuse et inutile. Cette croyance n'existe donc plus véritablement qu'à l'état de fantôme, mais paradoxalement, elle reste dominante la majorité ne croit plus, mais elle a encore l'air de croire, et ce vain fantôme d'une opinion publique suffit pour glacer les novateurs et les tenir dans le silence ou le respect 14.

Et concernant les institutions ?

L'affaire est dramatique. En 1831-1832, j'ai vu, aux États-Unis, vivre une démocratie, c'est-à-dire un régime dans lequel c'est le peuple qui gouverne le pouvoir part de la base et remonte vers le sommet. Dans la France d'aujourd'hui, les pouvoirs du monarque républicain sont simultanément quasiment sans limites et dérisoires. Il nomme à plus de postes et de fonctions que ne le faisait Louis XIV, mais, depuis deux siècles, le premier pouvoir effectif est, dans le pays, celui de l'opinion publique. La situation est plus absurde, baroque, tératologique que jamais : une démocratie d'apparence dans une apparente démocratie prisonnière de ses vices originels. L'inflation législative n'a jamais atteint une telle ampleur, la centralisation demeure, la régionalisation l'a seulement répartie dans une vingtaine de nouvelles féodalités, quant à l'administration... J'écrivais déjà en 1835 qu'elle excelle à empêcher, non à faire, mais lorsqu'il s'agit de remuer profondément la société ou de lui imprimer une marche rapide, sa force l'abandonne 15.

En concluez-vous que le phénomène est irréversible ?

En 1856, je terminais L'Ancien Régime et la Révolution par un vibrant hommage à la nation, sachant que le régime détestable de Napoléon III finirait par disparaître, mais aujourd'hui je ne vois pas comment on pourrait inverser la situation actuelle, sortir de ce système dans lequel la mobilité sociale, la plus forte marque de la démocratie, n'existe plus dans lequel les élites de la politique et de la finance ont sacrifié l'industrie à l'économie financière et à la rente.
Il faut de la vertu dans une république, soulignait Montesquieu, il en faudrait beaucoup pour sortir de la situation actuelle, comme il faudrait une intelligence du politique et un courage politique dont je ne trouve pas trace, et surtout une éthique du politique qui a tragiquement disparu depuis des décennies !

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2014-11/le-point-de-vue-de-tocqueville.html?item_id=3435
© Constructif
Imprimer Envoyer par mail Réagir à l'article