Philippe BAUMARD

Professeur au Cnam et à l'École polytechnique (chaire innovation et régulation des services numériques).

Une France sans vision stratégique

Reprendre la main sur le stratégique doit être une priorité nationale, mais cela nécessite un profond changement des mentalités, des manières d'être, de la définition du rôle de l'État et des administrations comme parties prenantes du devoir de transformation.

La France est-elle en incapacité stratégique ? Est-elle plongée durablement dans un « vide stratégique » qu'elle n'a pas réussi à surmonter depuis 2008 ? La question peut être posée lorsque les écarts de performance économique avec l'Allemagne et les États-Unis ne peuvent plus être expliqués par un simple phénomène de « retards d'ajustements ». En termes simples et directs, la France est-elle en grave déficit de stratégie ?
Afin d'établir un tel diagnostic, il nous faut d'abord définir ce que nous entendons par « stratégie ». Les racines de la stratégie se situent dans la Grèce antique. Elles renvoient au terme grec strategos, qui signifie à la fois l'art de gouverner et celui qui incarne cette fonction. L'idée que la stratégie est le chemin à parcourir et les moyens à déployer pour atteindre un objectif est le produit d'une très longue évolution qui a vu se désincarner la fonction des hommes qui la portaient. Cette désincarnation débute au Ve siècle avant notre ère. Le stratège est alors soit un gouverneur civil, soit un militaire chargé d'atteindre les objectifs politiques de la cité, de façon que la conduite des affaires publiques soit séparée de la fonction stratégique afin d'en préserver l'efficacité et l'indépendance.

Stratèges vs gouvernants

Cette dichotomie ne résistera pas très longtemps aux ambitions personnelles. En 430 avant J.-C., Cléon, profitant de la défaite du stratège Périclès dans le Péloponnèse, l'accuse de corruption. Dès la mort de Périclès, Cléon s'autoproclame défenseur de la démocratie, attise la xénophobie des citoyens d'Athènes et profite de l'incertitude qui règne sur le devenir d'Athènes pour installer un pouvoir sans partage. Sans être le seul, cet épisode est l'archétype d'une stratégie qui devient un objet politique, réduit à son incarnation de chair et de sang, dépouillé de son essence et de sa nature.
Au cours des siècles, cette bataille entre stratèges et gouvernants ne cessera de prendre de l'ampleur. Entre le VIIe et le IXe siècle, Byzance pense connaître la solution en rémunérant les stratèges afin de les cantonner au seul exercice de leurs fonctions et de les éloigner du pouvoir. Il s'agit de l'introduction des thèmes. Cette solution fit également long feu, car les stratèges transformèrent ces fonctions en un droit héréditaire, reprenant de génération en génération l'ascendance politique que l'on avait cherché à leur retirer. Les traités de stratégie, qui étaient encore des traités militaires exposant les meilleurs moyens de conduire une bataille, se transformèrent petit à petit en une profession de foi visant à démontrer les capacités à gouverner de leurs auteurs. La stratégie n'était plus le renforcement de la politique, mais l'acte politique lui-même.
Cette évolution pose bien évidemment la question de la finalité de l'acte stratégique. Jadis l'oeuvre de généraux illustres, il devient celle d'empereurs qui exposent à travers cet acte non pas leur vision de la société, mais plutôt l'exemplarité et la supériorité de leur pensée, comprise ici comme l'art d'administrer, d'agencer, de déplacer leurs pièces sur les échiquiers militaires et politiques qui leur sont contemporains. Alors qu'elle était jusqu'alors cantonnée aux terrains militaires, la stratégie quitte le champ de la rhétorique de l'action militaire efficace pour entrer dans le champ de la rhétorique de la puissance.

Les vecteurs de la puissance

La puissance elle-même adopte au haut Moyen Âge des vecteurs plus complexes que la simple confrontation militaire ou le contrôle territorial. Le contrôle des routes maritimes et terrestres et celui de l'écriture, des églises, des matières premières enrichissent le champ stratégique et forment, dès cette période, l'idée d'un continuum entre guerre et paix, entre stratégie et politique. La question de la pérennité comme finalité stratégique ne se pose pourtant pas encore : non que la conquête territoriale ou la prédation de ressources critiques ne fassent pas l'objet de confrontations sans merci, mais simplement parce que le mécanisme de domination militaire restera jusqu'au XVIIe siècle un médium satisfaisant de résolution des différends. La question de la guerre absolue n'est donc jamais affichée comme un but stratégique dans les traités qui précèdent celui de Clausewitz, publié en 1832 sous le titre De la guerre. Est-ce que Clausewitz, impressionné par les campagnes napoléoniennes, eut un pressentiment de l'avenir de la guerre ? Poursuivait-il réellement un but théorique visant à élargir le concept de stratégie en une conception politique absolutiste menant inévitablement à la guerre totale ?

Les apports de Clausewitz

Clausewitz offre à la pensée stratégique sa première forme de modernité, celle du calcul probabiliste, celle d'une mise en équation qui fait de l'acte tactique un élément décisif de l'échiquier global. Alors que la tactique avait toujours été entendue comme un art mineur — celui de la conduite astucieuse et efficiente des forces armées sur un terrain d'opérations —, elle fait désormais partie de l'équation générale où s'articulent en permanence les centres de gravité stratégiques et ceux beaucoup plus tactiques. Les métaphores que Clausewitz emprunte à la mécanique tout autant qu'à la psychologie introduisent des conceptualisations qui marqueront à jamais l'art de la guerre et la conduite des stratégies des nations : « L'usage maximum de la force, écrit-il, n'est pas du tout incompatible avec l'usage simultané de l'intellect. »
Les concepts introduits par Clausewitz qui mettent en exergue la nature incertaine de la stratégie — son perpétuel « brouillard de guerre » — le sont presque toujours avec l'idée qu'ils peuvent faire l'objet d'une approche scientifique et mathématique. Le hasard, l'émotion, les irrationalités bureaucratiques, l'usage de la force brute font l'objet d'une grammaire commune, d'une interaction sociale et dialectique qui unit le tactique et le stratégique dans un même continuum. La guerre limitée, avec ses objectifs d'intimidation et de contingence, appartient dès lors au même horizon gradué que la guerre absolue, dont le but est la soumission absolue de l'adversaire.
Cette rupture est importante. Sans être la cause des guerres absolues qui obscurcirent tant les XIXe et XXe siècles, elle contribua à installer chez les théoriciens de la stratégie l'idée que celle-ci ne s'arrête pas à la fin de la guerre, plaçant la guerre comme un épisode sur le chemin de la construction de la puissance.

Le poids du jeu tactique

L'avènement de l'arme nucléaire eut un double effet sur cette longue ère stratégique « clausewitzienne » : d'une part, elle rendait impossible l'idée d'une guerre absolue, car une telle guerre finirait par la destruction de l'humanité, mais, d'autre part, elle donnait un relief nouveau à l'autre « art » de Clausewitz : celui de la tactique conçue comme une science probabiliste de la friction, de l'intimidation et de la guerre limitée. Dans la « trinité clausewitzienne », « l'émotion violente, la chance et la politique rationnelle » (Harry Summers, dans son étude On strategy. A critical analysis of the Vietnam war, en 1982), le jeu tactique de la guerre des mentalités, des guerres indirectes et du calcul probabiliste de la manipulation efficace des « frictions » prenait soudain une valeur inestimable. Et c'est ce que devint très rapidement la Guerre froide, une ère clausewitzienne qui cache son nom ou, du moins, qui en inverse profondément la logique : le jeu tactique devient le jeu majeur, devant l'incapacité de pouvoir jamais déployer de grandes stratégies ou d'aboutir à une soumission totale de l'adversaire.
Cette leçon fut durement apprise au Vietnam, en Indochine et en Algérie. Mais cette leçon s'accompagnait aussi d'un apprentissage collatéral essentiel : la tactique est moins chère que la stratégie. La tactique a des rendements plus courts, plus malléables, plus réversibles. Elle permet de protéger la sphère politique bien plus efficacement que ces stratégies absolutistes qui finissent le plus souvent dans le désoeuvrement et la perte de mandats politiques. Le corps expéditionnaire, la force d'appoint et l'appui indirect, les guerres de mentalité prennent d'autant plus de valeur que l'opinion se globalise. L'arrivée des mass media apporte une autre inversion : celle de la possibilité de gagner la guerre totale de la communication, sans déployer à large échelle des forces conventionnelles. La Guerre froide ouvre une nouvelle ère de la stratégie : celle de sa virtualité, celle de sa non-nécessité.

Des questionnements oubliés ?

L'économie aussi s'inventa pendant la période de la Guerre froide les moyens de ne conduire que des guerres tactiques. Ses moyens s'appellent la spéculation monétaire, la titrisation, la globalisation d'instruments financiers permettant d'apporter des réponses tactiques, à court terme, à rendements rapides, où l'on peut exceller au jeu des probabilités sans avoir à questionner la finalité ultime des engagements. Ici aussi, une dichotomie salutaire s'installe entre une finalité stratégique distante, virtuelle, impalpable et que l'on veut telle, et des gains tactiques immédiatement réalisables tant que l'on s'assure qu'une logique apparente est perçue par les investisseurs, les consommateurs, les citoyens entre ces « façades stratégiques » et l'écart grotesque qui les séparent de la réalité quotidienne. La crise des subprimes aux États-Unis en est un archétype. L'économie réelle n'était pas capable d'absorber la « façade stratégique » qu'on lui présentait : des acheteurs insolvables, des établissements de crédit incapables d'adosser leurs prêts à des mécanismes de financement réels, un marché global sans doute également tout autant incapable d'en absorber les conséquences. Mais à l'instar de ces « brouillards de guerre », nuages délibérés d'incertitudes que l'on projette sur un champ de bataille pour désorienter l'adversaire, les mécanismes tactiques de déport de responsabilité se substituèrent à tout questionnement. La technologie, loin d'apporter les mécanismes organisationnels permettant d'éclairer un cheminement stratégique, vint renforcer un brouillard tactique financier global qui entraîna, de 2001 à 2008, le monde dans une crise financière globale sans précédent.
La stratégie est un acte de transformation. Le strategos grec sait qu'il s'agit là de sa mission. Il sait également qu'il est élu à sa fonction de stratège et que chaque année son mandat sera remis en cause si le dessein épousé par la cité échoue à se matérialiser. L'empire byzantin fut le premier à comprendre combien il pouvait être dangereux de laisser proliférer des conceptualisations stratégiques désincarnées et distantes d'un dessein politique, d'une finalité de transformation ou de pérennité. La Guerre froide a fait de la stratégie une pratique manoeuvrière que l'on a délibérément dépouillée de ses desseins les plus élevés. Est-ce réellement un hasard si l'oeuvre de Sun Tzu, si âprement dénuée de buts supraordinaux, est devenue dans l'acception populaire l'abrégé de ce qu'est une
stratégie ? L'apprentissage borné, procédural et astucieux, celui de la finance quantitative, celui de la répétition de corrections tactiques à des problèmes que l'on ne veut plus discuter ou mettre en perspective, est devenu un mode opératoire dominant jusqu'à façonner une idéologie acceptée de la nécessité d'apprentissages réduits à leurs horizons les plus courts. Ériger le savoir tactique au niveau d'un apprentissage stratégique simulé, puis faire de cette façade d'apprentissage une doctrine qui ne soulève plus aucune question : voilà ce que nous avons appelé un « vide stratégique ».
La France est sans nul doute entrée dans un régime tactique, celui-là même qui monte une part de la société contre une autre, qui gère par exceptions et par ajustements catégoriels, qui substitue à la poursuite d'un dessein commun ce terrible ajustement de court terme n'ayant comme ligne de mire que la comptabilité nationale. Se laisser aller à un paradigme d'ajustements tactiques n'a qu'une fin : l'effondrement des fondamentaux dont on veut masquer la nécessité de réforme par des jeux à somme nulle qui divisent la nation, offrent un terreau inespéré à tous les extrémismes et ne font que reculer sans jamais satisfaire la nécessité d'une vision stratégique collective.
Reprendre la main sur le stratégique doit être une priorité nationale, mais cela nécessite un profond changement des mentalités, des manières d'être, de la définition du rôle de l'État et des administrations comme parties prenantes du devoir de transformation. Une France sans une image claire de ce qu'elle souhaite devenir ne sortirait pas indemne du jeu tactique qui consiste à déplacer le financement de ses échecs et de ses difficultés d'un pan de la société vers un autre.

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