Pierre BEZBAKH

est maître de conférences en sciences économiques à l'université Paris Dauphine.

Les crises dans l'Histoire

Tout le monde parle aujourd'hui de la « crise du capitalisme ». Emprunté au langage médical, le terme de crise évoque le dysfonctionnement du système économique, caractérisé par une baisse de l'activité, la montée du chômage et par d'importants mouvements de prix (à la baisse ou à la hausse). Mais les crises sont envisagées très différemment selon les écoles de pensée et ont joué dans l'Histoire des rôles fort différents.

Pour les libéraux, il ne saurait y avoir de crise générale, si l'on respecte les principes de la libre-concurrence, mais seulement des désajustements sectoriels et provisoires qui se résorbent ,d'eux-mêmes, sauf s'il existe des « rigidités » qu'il convient de supprimer. Ainsi, la crise de 1929 proviendrait d'une flexibilité insuffisante des salaires, comprimant les profits des entreprises quand les prix se mirent à baisser. De même, lors des chocs pétroliers des années 1970, la crise se serait étendue à l'ensemble de l'économie en raison du maintien de rémunérations excessives versées à des populations habituées à la croissance de leur pouvoir d'achat, réduisant les profits des entreprises confrontées à une concurrence extérieure accrue. Sans cette hausse des coûts salariaux, il n'y aurait pas eu de récession suivie d'une croissance lente et d'une montée du chômage et de l'inflation.

Pour les marxistes, les crises résultent des contradictions du capitalisme, miné par une « baisse tendancielle du taux de profit ». Elle proviendrait du fait que les entrepreneurs substituent progressivement des machines à la force de travail vivante, seule créatrice de nouvelle valeur. Ils ne pourraient maintenir le taux de profit (rapport du profit au capital investi) puisque la source du profit (le travail « vivant ») augmenterait moins vite que la valeur du capital total qu'ils engagent. Les « contre-tendances » (baisses de salaires et hausses de la productivité du travail), étant insuffisantes, la répétition des crises finirait par provoquer une « appropriation collective » des moyens de production mettrant fin au capitalisme... donc aux crises ! Pour certains marxistes, la crise provient plutôt du fait que les revenus distribués par les capitalistes lors du processus de production sont nécessairement insuffisants pour permettre la vente de l'ensemble des marchandises produites. La solution réside dans l'exportation d'une partie de celles-ci (mais cela ne fait que déplacer le problème), ou dans le crédit bancaire, qui crée une demande supplémentaire ; mais s'il fait défaut, la crise de surproduction éclate.

Pour les économistes dits « keynésiens », une crise correspond à une situation de sous-emploi, qui s'explique par une insuffisance de la « demande effective », provenant elle-même de la baisse de la part de la consommation dans le revenu national, non compensée par des investissements suffisants. S'ils sont trop faibles, c'est à cause du niveau excessif des taux d'intérêt qui décourage l'emprunt, mais aussi et, surtout, en raison d'anticipations de profits trop faibles. Pour éviter la crise ou pour en sortir, l'État doit mener une politique monétaire expansionniste permettant la baisse des taux d'intérêt, et soutenir la demande par un surcroît de dépenses publiques, quitte à créer ou à creuser le déficit budgétaire.

Les crises majeures au XIXe siècle

Le XIXe siècle fut marqué par de fortes oscillations de l'activité économique, la crise correspondant à la phase descendante des cycles économiques, qui rythmèrent alors l'essor du capitalisme industriel.

La crise des années 1846-1848 fut particulièrement sévère, et combina plusieurs aspects : une crise agricole, due à de mauvaises récoltes, provoquant pénurie alimentaire et hausse des prix, qui réduisit le pouvoir d'achat des ouvriers en produits industriels, puisque leurs salaires, déjà faibles, étaient principalement consacrés aux dépenses de nourriture ; une crise financière, due à l'éclatement d'une bulle spéculative portant sur les actions des compagnies de chemins de fer : elle restreignit les moyens de financement de la construction des voies ferrées, provoqua des licenciements et diminua encore les revenus des ouvriers. Cela explique la révolution française de 1848 et le « printemps des peuples » européens. Le rétablissement de la situation alimentaire (grâce à de meilleures récoltes et aux importations), l'écrasement des révoltes populaires, le retour de l'incitation à investir (baisse des coûts de production et importance de la main-d'oeuvre disponible) et la découverte de mines d'or aux États-Unis (augmentant la quantité de monnaie en circulation), permirent un redémarrage de la croissance appuyé sur un nouveau bond en avant de la construction de voies ferrées.

Durant les années 1873-1896 se succédèrent des crises d'ampleurs très inégales. Elles furent liées en général aux chemins de fer, secteur entraînant de l'économie, avec la production de charbon, de fonte, d'acier, de poutrelles métalliques, de locomotives et de wagons..., la construction des voies et des gares. Les difficultés provinrent de la hausse des coûts de construction et, à nouveau, des problèmes de financement, provenant de la spéculation et de faillites. La sortie de crise se fit grâce à une restructuration du capitalisme : d'une part, on assista à la concentration de l'appareil productif et financier (avec aux États-Unis la constitution d'empires industriels qui mirent fin à la concurrence par les prix) ; d'autre part, il se produisit une « grappe d'innovation » (selon les termes de Schumpeter) dans les domaines de l'énergie (pétrole et industries électriques), de l'acier, de la chimie et avec l'apparition de l'automobile, de l'industrie du cinéma, l'essor du téléphone... Parallèlement, l'organisation de la classe ouvrière permit une augmentation des salaires qui accrut la demande, et orienta le capitalisme vers l'ère de la « consommation de masse », qui toucha aussi l'Europe après la première guerre mondiale. Mais la croissance des années 1920 déboucha sur la crise de 1929.

Les mécanismes et les effets de la crise de 1929

Du 24 octobre (dit le « jeudi noir ») au mardi 29 octobre, trente millions de titres furent vendus à la Bourse de New York, trouvant difficilement des acheteurs, malgré l'intervention de grandes banques. En trois semaines, le Dow Jones passa de l'indice 469 à 220 (faisant perdre 30 milliards de dollars aux détenteurs de titres), et tomba à 42 en 1931. Cet effondrement des cours s'explique par un phénomène de panique (la baisse appelle la baisse). Le point de départ fut la hausse trop rapide de la valeur des titres par rapport aux bénéfices distribués, faisant baisser le bénéfice par action, puis le ralentissement de l'activité rendant les agents bien informés moins optimistes. Alors, il suffit que de gros porteurs de titres les vendent pour profiter des cours encore élevés, pour que d'autres « au comportement moutonnier » les imitent, entraînant derrière eux le reste du troupeau. La baisse fut accentuée par le fait que de nombreux « brokers » (agents de change) avaient emprunté pour acheter des titres, et devaient les revendre en catastrophe pour honorer leurs dettes.

La crise gagna ensuite le reste de l'économie en raison des pertes de revenu et de patrimoine des actionnaires (dont de nombreux petits porteurs), amenés à réduire leurs dépenses et parfois incapables de rembourser leurs dettes. Des banques firent faillite, les autres restreignirent les crédits à l'économie. Cette baisse, s'ajoutant à celle de la consommation des ménages, provoqua une contraction de la demande qui entraîna celle des prix, des profits des entreprises, puis de leur demande de machines, de matières premières et de travail, accélérant la dépression.

La crise prit une dimension terrible : la production industrielle fut divisée par deux aux États-Unis entre 1929 et 1932, les prix baissèrent de 20 à 50 %, le chômage toucha environ 12,8 millions de personnes aux États-Unis en 1933, 6 millions en Allemagne, 4 millions en Grande-Bretagne... ; et si les salaires baissèrent moins que les prix, la diminution des heures travaillées réduisit le pouvoir d'achat des familles ouvrières. Parallèlement, le commerce international se réduisit de 25 % en termes réels.

Devant l'ampleur de la crise, tous les États se mirent à intervenir et à remettre en cause les principes du libéralisme économique. Aux États-Unis, Franklin Roosevelt, élu en 1932, mit en oeuvre le « New Deal » : l'État s'engagea dans un vaste programme de relance (construction de routes, d'écoles, d'hôpitaux, de barrages...) ; il réorganisa l'industrie, soutint l'agriculture, réglementa l'activité des banques... ; le contrôle des changes fut rétabli et le dollar dévalué en 1934 pour relancer les exportations. De son coté, la Grande-Bretagne rompit avec la politique libérale qu'elle suivait depuis un siècle : elle dévalua la livre en 1931, releva ses droits de douane et l'État augmenta ses investissements.

D'autres pays adoptèrent des mesures beaucoup plus brutales : l'Allemagne hitlérienne s'engagea dans la voie du réarmement et d'une militarisation de la société, supprima toute opposition, et chercha à se doter d'un « espace vital » en élargissant ses frontières. L'Italie et la Japon suivirent la même voie, qui déboucha sur la seconde guerre mondiale.

Crises économiques et crises de société dans l'Histoire

Les crises que nous avons évoquées ont provoqué des transformations importantes dans le fonctionnement du capitalisme, sans toutefois le remettre en cause. Mais dans un passé plus lointain, des crises économiques, combinées à des crises sociale et politique, ont débouché sur un changement de société.

Le premier exemple remonte à l'époque romaine. L'empire connut, durant le IIIe siècle après J.C., une crise monétaire due à l'insuffisance de métal précieux obligeant l'État à émettre des espèces en alliages vulgaires ; cela provoqua une « fuite » face à la monnaie et une forte inflation, conduisant l'empereur Dioclétien (en 301) à réglementer sévèrement les prix. Cette crise était liée à un grave déficit des finances impériales, les dépenses militaires et somptuaires excédant les rentrées fiscales. Les armées, mal payées, se révoltèrent et s'affrontèrent entre elles, laissant la possibilité aux « barbares » de procéder à des incursions meurtrières, accentuant la désorganisation de l'empire. Parallèlement, le christianisme progressa malgré les persécutions, contestant la morale dominante, sans chercher à sauver le système. Et le redressement effectué au début du IVe siècle par Dioclétien et Constantin (qui autorisa le christianisme), prépara en fait la chute finale : Constantin engagea le partage de l'empire ; les légions romaines enrôlèrent des « barbares » ; les impôts furent accrus mais mal acceptés par les populations aisées, qui quittèrent les villes pour vivre sur leurs grands domaines ; enfin, l'esclavage régressa, alors qu'il constituait le pilier du système productif. Ainsi, miné par ces crises, l'empire romain s'effondra en Occident sous le choc des grandes invasions du Ve siècle.

Un deuxième exemple nous est donné par le destin de la société féodale (Xe-XVe siècles). Elle reposait sur la vassalité (concession d'un fief par un suzerain à un vassal) et le servage (statut de la paysannerie jouissant d'une « tenure » en échange de redevances) et a d'abord connu une période de plus de trois siècles de développement économique. Celui-ci s'explique par la paix imposée par l'Église, par le fait que les serfs pouvaient conserver le surplus de production après le paiement des redevances, par des progrès agricoles (charrue lourde, assolement triennal, sélection des espèces...) et « industriels » (moulins à vent et à eau...). Cette croissance permit un fort essor démographique, le développement des villes et des échanges marchands. Mais ce monde relativement prospère fut secoué au XIVe siècle par une crise agricole (due à l'épuisement des sols et à de mauvaises conditions météorologiques), une crise urbaine (provenant d'une concurrence accrue entre cités et de la « délocalisation » du travail de la laine dans les campagnes) et une crise des revenus seigneuriaux causée par la hausse des prix des biens de luxe. Ces crises furent aggravées par les effets de la guerre de cent ans, par une catastrophe démographique causée par la peste, par des soulèvements populaires dans les villes et les campagnes, et par le schisme religieux qui déchira la chrétienté. La situation se rétablit au XVe siècle, mais dans des conditions bouleversant l'ancien ordre féodal : le pouvoir royal l'emporta sur celui des grands vassaux ; le servage s'estompa après la peste en raison de la pénurie de main-d'oeuvre ; les échanges marchands prirent une dimension nouvelle, surtout après la « découverte » de l'Amérique et de la route des Indes. La société féodale se mua en une société « féodo-marchande ».

Quel type de crise vivons-nous ?

La crise actuelle présente beaucoup de similitudes avec celle de 1929, bien que son déroulement ne soit pas identique. Dans les deux cas, la crise s'est produite dans un contexte d'évo-lution du partage de la valeur ajoutée défavorable aux salariés : durant les années 1920, la croissance des gains de productivité était plus forte que celle des salaires, ce qui limitait l'augmentation de la demande ; cela fut compensé par le crédit, mais il alimenta en partie la spéculation financière, créant une « bulle » dont l'éclatement toucha l'économie réelle. De même, depuis une dizaine d'années, les salaires stagnent en raison du développement du travail précaire ou à temps partiel et de la concurrence des pays émergents pratiquant le « dumping social ». Cela décourage l'investissement productif, et pousse les épargnants aisés vers les marchés financiers, encouragés, aux États-Unis en particulier, par un crédit abondant. Ainsi furent réunies les conditions d'une hypertrophie de la sphère financière, déconnectée de l'économie réelle, et de la formation de bulles spéculatives amplifiée par les pratiques irresponsables des institutions financières.

Comme en 1929, la crise actuelle débuta par l'éclatement d'une bulle localisée cette fois dans le secteur immobilier (crise des « sub-primes »), qui entraîna la chute des cours sur les marchés financiers ; les banques fragilisées renoncèrent à se prêter entre elles et diminuèrent leur offre de crédit aux entreprises et aux particuliers. Comme le crédit est l'un des piliers sur lesquels repose l'accumulation du capital, sa raréfaction déplace la crise vers l'économie réelle, le marasme des affaires étant aggravé par la détérioration des anticipations et par la diminution des dépenses des salariés. Le retour de 1929 n'a jusqu'ici été évité que grâce aux interventions massives des banques centrales américaine et européenne qui ont injecté depuis l'été 2007 des centaines de milliards de dollars et d'euros dans le circuit bancaire, et aux plans de relance gigantesques annoncés aux États-Unis, en Europe et en Chine.

Mais à cela s'ajoute une crise énergétique, une crise alimentaire, une crise écologique due au réchauffement climatique, une crise salariale, une crise de confiance dans la capacité d'auto-régulation du capitalisme déréglementé, alors que la mondialisation et l'émergence de « nouveaux géants » accroissent la concurrence entre pays, et entre salariés du Nord et du Sud. Cette crise multiforme qui remet en cause les compromis sociaux dans les pays les plus riches (acceptation du capitalisme en échange d'une hausse du pouvoir d'achat, d'une protection sociale et sanitaire, d'un espoir d'une retraite heureuse et d'une vie meilleure pour ses enfants) peut déboucher sur des réactions violentes (comme celles des IIIe et XIVe siècles), aux conséquences imprévisibles. On sait que la crise de 1929 a mené au nazisme et à la seconde guerre mondiale. On peut envisager un scénario plus optimiste, reposant sur l'espoir que les gouvernants parviendront à relancer l'activité et à rétablir la confiance, comme essaient de le faire le nouveau président américain et les dirigeants européens. Mais cela implique la mise en oeuvre d'un nouveau « new deal », réclamé par le prix Nobel Paul Krugman, ayant pour objectif un développement durable et maîtrisé, le plein emploi et la satisfaction des besoins humains fondamentaux, et non la rentabilité financière individuelle de court terme1.

Le dépassement de la crise actuelle prendrait alors la forme d'un changement de société.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2009-3/les-crises-dans-l-histoire.html?item_id=2925
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