Dominique REDOR

est professeur à l'université de Paris-Est et chercheur à l'OEP (Organisation et efficacité de la production) et au CEE (Centre d'études de l'emploi).

Qui sont les gagnants de la mondialisation ?

Ils apparaissent à deux niveaux : celui des individus dans la société à laquelle ils appartiennent, et celui des pays dans la compétition mondiale.
Parmi ces derniers, une distinction fondamentale doit être faite entre les pays à hauts revenus par habitant (pays d’Europe de l’Ouest, Amérique du Nord, Japon, Corée, Taiwan, Singapour, ainsi que l’Australie et la Nouvelle-Zélande), et ceux aux revenus moyens et faibles.

Les principaux acteurs de l’expansion du commerce, des investissements et des mouvements financiers internationaux sont les firmes multinationales (FMN) des pays à hauts revenus. Elles déterminent la spécialisation du travail à l’intérieur des principales économies du monde. De plus, elles organisent la division des tâches entre les pays hautement développés et le reste du monde. Les gagnants de la mondialisation naissent d’abord de leurs stratégies et de leur mode de gestion, à présent mondialisés, ou encore « globalisés ».

La capacité à innover des pays à hauts revenus

Les firmes multinationales globalisées concentrent leurs activités stratégiques et de conception dans leur pays d’origine, en liaison directe avec leur siège social. Ceci inclut naturellement les activités de recherche et développement qui conditionnent en grande partie leur capacité à innover, devenue le facteur fondamental de leur compétitivité. Les principaux éléments des fonctions financières et commerciales sont aussi concentrés dans leur pays d’origine. Parallèlement, ces FMN ont une organisation géographique de leurs activités, souvent par continent, de façon à coller au plus près aux besoins des marchés des grandes régions du monde. La firme globale répartit ses activités dans des pays de niveaux de développement différents pour bénéficier de marchés en expansion, dont les perspectives sont favorables, ou encore d’un rapport entre le coût de la main-d’oeuvre et son efficacité relativement faible. Des institutions politiques et sociales stables sont aussi des conditions nécessaires à l’investissement direct international (IDE).
Les gagnants dans les pays hautement développés sont tout d’abord les détenteurs de capitaux, qu’ils soient personnellement propriétaires d’entreprises ou actionnaires. En effet, les investisseurs à l’étranger sont à la recherche d’une rentabilité supérieure à ce qu’ils peuvent obtenir dans leur propre pays. Il est clair que les mouvements de capitaux à long terme vers l’étranger ne se produisent que si les profits anticipés sont supérieurs à ceux qui sont anticipés dans le pays d’origine. Bien sûr, ces prévisions peuvent, dans certains cas, être prises en défaut. Mais en moyenne, elles se réalisent. De plus, le capital étant devenu beaucoup plus mobile que le travail, surtout s’il est peu qualifié, il est plus facile de taxer le second que le premier, ce qui renforce les avantages des détenteurs de capitaux.
Du côté des salariés, dans les pays hautement développés, les gagnants de la mondialisation sont ceux qui travaillent dans les fonctions stratégiques des FMN. Ils ont fait des études supérieures de niveau licence, voire master. Ils parlent anglais, et si possible une seconde langue, en plus de leur langue maternelle. Cela facilite leur intégration dans les FMN qui internationalisent de plus en plus leurs recrutements. Ils ont une bonne connaissance de l’informatique, et plus généralement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Dans les grandes entreprises, ils bénéficient de l’attribution d’actions à des prix préférentiels, voire à des distributions de stocks-options, s’ils accèdent à de hautes responsabilités.
De plus, les gagnants appartiennent souvent aux secteurs dans lesquels les FMN déploient leurs activités à l’échelle mondiale. Pour la France il s’agit, par exemple, des secteurs de l’énergie, de l’aéronautique, et plus récemment de certains services comme la banque et les assurances. Néanmoins, les réorganisations permanentes des FMN, y compris dans les secteurs les plus dynamiques, rendent la situation des gagnants peu stable. Une fois au chômage, ils doivent rapidement retrouver un emploi, sinon leur qualification risque de devenir obsolète, et ils rejoignent le camp des perdants.

Des situations inégales dans les pays à moyens revenus

En dehors des pays à hauts revenus, il faut distinguer un premier groupe de pays dont les revenus par habitant sont proches de la moyenne mondiale. C’est pourquoi nous qualifions ce groupe de pays à revenus moyens. Il inclut la plupart des pays d’Amérique latine et d’Asie de l’Est et du Sud-Est (dont la Chine). Un deuxième groupe comprend les pays à bas revenus, souvent qualifiés de « pays les moins avancés ». On y trouve la plupart des pays d’Afrique subsaharienne.
Parmi les pays à revenus moyens, certains connaissent une expansion rapide. Il s’agit des pays dits «émergents». Dans la mesure où les FMN qui sont implantées dans ces pays utilisent des technologies et des méthodes de gestion relativement avancées, elles emploient localement les personnes les plus qualifiées. À l’intérieur de ces pays émergents, les personnes qui travaillent dans ou pour les FMN étrangères voient leur situation relative s’améliorer par rapport au reste de la population.
Dans ce cas, les gagnants vivent et travaillent en ville, ont un niveau de qualification élevé, acquis dans une université nationale, ou mieux à l’étranger, dans une université d’un pays à hauts revenus. Ils travaillent dans une FMN occidentale ou japonaise, ou dans une entreprise locale très impliquée dans le commerce international. Ils ont un style de vie et de travail qui se rapproche de celui des cadres qualifiés des pays à hauts revenus.
Cette évolution est remarquable, car les spécialistes de l’économie internationale ont longtemps pensé que la mondialisation profiterait aux personnes les plus qualifiées dans les pays à hauts revenus, évolution qui a bien été observée en pratique. En revanche, ils estimaient que les pays moins développés, plutôt spécialisés dans des secteurs ou tâches peu qualifiées, verraient se développer des emplois du même type, ce qui provoquerait une forte demande pour des travailleurs de faible niveau de formation. En fait, il n’en a rien été. La mondialisation est étroitement liée au développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Elle profite, aussi bien dans les pays à hauts revenus qu’à moyens revenus, à la frange de travailleurs les plus qualifiés.
Quant aux pays les moins avancés, à bas revenus, ils comptent fort peu de gagnants de la mondialisation. Les perdants constituent l’immense majorité de la population. En effet, les richesses naturelles qui sont exploitées ne profitent qu’à une infime minorité de propriétaires, et (ou) à l’État, et à ses dirigeants, qui accaparent les revenus qui ne sont que peu affectés à des dépenses ou investissements collectifs.

Les pays qui tirent profit de la mondialisation

Si l’on s’intéresse non plus aux individus et groupes sociaux, mais à la compétition entre nations à l’échelle mondiale, les pays à hauts revenus conservent un rôle moteur dans la mondialisation. Ils réalisent, au milieu de la décennie 2000-2010, 75 % des exportations mondiales, et 80 % des échanges de services. Ils effectuent plus de 80 % des IDE mondiaux, et reçoivent également 60 % de ces mêmes investissements1. En d’autres termes, aujourd’hui comme par le passé, les IDE sont essentiellement des investissements croisés entre pays à hauts revenus. En dehors des pays à hauts revenus, la Chine est le pays qui attire le plus d’IDE : 9 % du total mondial. Cependant, cette part est très inférieure à sa part dans la population mondiale (20 % de celle-ci). Quant aux pays à bas revenus, leur part dans le total mondial est négligeable (3 % de l’ensemble des investissements mondiaux).
Identifier les pays gagnants de la mondialisation est une tâche d’autant plus délicate que les performances économiques d’une nation dépendent de multiples facteurs. D’une manière générale, les facteurs internes (qualité des institutions, système social), ainsi que le progrès technologique, jouent un rôle au moins aussi important que l’ouverture au commerce et aux investissements internationaux. L’ouverture extérieure est une condition qui n’est pas suffisante pour atteindre une forte croissance économique. Certains pays ouverts à la mondialisation, mais spécialisés uniquement dans la production et l’exportation de matières premières sans création de valeur ajoutée sur leur propre sol, peuvent perdre à la mondialisation (c’est le cas notamment de la plupart des pays d’Afrique subsaharienne au cours de la période 1980-2005).

L'Europe moins bien placée

Parmi les pays à hauts revenus, les États-Unis ont continué à creuser l’écart de leur niveau de vie (revenu national par habitant) par rapport à la moyenne mondiale de 1980 à 2005. Quant à l’Europe, dont la France, son avantage par rapport à la moyenne mondiale a cru de 1980 jusqu’au milieu des années 90, et s’est légèrement réduit depuis cette date. Pour l’Union européenne (UE), la difficulté est de distinguer les effets de l’intégration elle-même, des liens avec le reste du monde. Nous avons montré2, que les pays membres de l’Europe de l’Ouest, ainsi que ceux d’Europe centrale et orientale (PECO), étaient tous gagnants. En effet, les premiers ont massivement investi dans les seconds, ce qui a contribué, à partir du milieu des années 90, à leur croissance économique et à l’amélioration de leur niveau de vie. Dans le même temps, les pays d’Europe de l’Ouest, dont la France, ont dégagé de très forts excédents commerciaux avec les PECO (220 milliards d’euros sur la période 1995-2005). Ceci a indubitablement stimulé leurs activités et leur emploi.
Par ailleurs, l’Europe prise globalement dégage de forts excédents commerciaux avec les États- Unis, mais des déficits équivalents avec les pays asiatiques et spécialement la Chine. Cependant, à présent que l’UE est constituée de vingt-sept pays, chacun en moyenne ne fait que 25 % de son commerce avec le reste du monde. La tendance est donc à une atténuation de l’impact de l’extérieur de l’UE sur les économies des pays membres.
Parmi les pays à moyens revenus, la croissance des pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est, et en premier lieu de la Chine, a été forte depuis les années 80. Ils convergent rapidement vers la moyenne mondiale que certains ont dépassée en quelques années.
Il serait exagéré cependant d’attribuer le succès des dernières décennies de ces gagnants asiatiques uniquement à la mondialisation. Les « miracles » asiatiques et chinois reposent tout d’abord sur la décentralisation des mécanismes de décision internes, et sur les investissements publics massifs dans l’éducation et la recherche- développement. Ils reposent aussi sur une coopération économique étroite entre les pays les plus avancés de cette zone géographique (Japon, Corée, Taiwan, Singapour), et les pays moins avancés tels que la Chine, la Thaïlande et le Vietnam. Les seconds servent d’ateliers d’assemblage et de montage pour les produits conçus par les premiers, et qui sont exportés partout dans le monde.
Dans nos sociétés à hauts revenus, les perdants de la mondialisation font fortement entendre leur voix au niveau national et international. Et on comprend pourquoi ! Ils ont le sentiment justifié d’être victimes de forces sur lesquelles ils n’ont aucune prise : celles qui créent, mais aussi détruisent de nombreux emplois dans un mouvement incessant d’expansions et de restructurations d’entreprises. Les gagnants, quant à eux, sont beaucoup plus discrets. Ils n’ont pas de revendications à faire valoir.
C’est pourquoi, même si les gains de la mondialisation sont considérables, comme nous l’avons montré, ceux-ci passent souvent inaperçus. Eclaircir ce débat est donc une nécessité de notre temps. Tâche d’autant plus difficile à réaliser qu’elle pose la question des dédommagements des préjudices subis par les uns, à partir des gains retirés de la mondialisation par les autres.

  1. D. Redor, 2007, Les gagnants et les perdants de la mondialisation, Economica, pages 45 à 48.
  2. D. Redor, 2007, Les gagnants et les perdants de la mondialisation, Economica, pages 94 à 96.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2008-2/qui-sont-les-gagnants-de-la-mondialisation.html?item_id=2836
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