Les cycles économiques : présentation et analyse

Auteur
Jean-Jacques GRANELLE
 
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Les économies contemporaines de marchés sont caractérisées par deux phénomènes : une tendance de long terme à la croissance et des fluctuations plus ou moins importantes de lactivité autour de cette tendance. Les cycles économiques recouvrent une succession plus ou moins régulière de phases dexpansion et de phases de récession. Lexpansion va classiquement dun point bas de lactivité à un point haut et, inversement, la récession dun point haut à un point bas. Les cycles ont depuis longtemps passionné les économistes. Toutefois, dans les années 1950-1970, on a pu se demander si les cycles ne tendaient pas à satténuer au bénéfice dune croissance plus régulière. A linverse, depuis lors, les préoccupations sur les cycles sont revenues sur le devant de la scène. |
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Identification des cycles économiques |
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C. Juglar (1862) est le premier à avoir mis en évidence des cycles de moyenne période, dune durée de neuf à dix ans, portant sur lactivité et les prix. Les travaux ultérieurs ont illustré dautres types de cycles généraux. En 1923, J. Kitchin a identifié des cycles mineurs, dune durée approximative de quarante mois, et compris en quelque sorte à lintérieur du cycle Juglar. A la même époque, N. Kondratieff a de son côté mis à jour, à partir de la fin du XVIIIe siècle, des cycles longs dune durée comprise entre cinquante et soixante ans. J. Schumpeter a tenté dexpliquer les cycles longs par des vagues dinnovation et a proposé demboîter cycle long, cycle Juglar et cycle Kitchin. Les travaux sur les cycles sont particulièrement redevables des études statistiques menées aux Etats-Unis par le Bureau national de la recherche économique (NBER). Celui-ci continue de distinguer, parmi les indicateurs de lactivité économique, les séries qui sont en avance, celles qui sont en coïncidence et celles qui sont en retard par rapport au cycle général. Traditionnellement, la mise en évidence du cycle, pour un indicateur tel que le produit intérieur brut, sopère grâce à un calcul des déviations par rapport à la tendance ou trend (voir graphique ci-dessous). On observe aux Etats-Unis et en Europe un cycle moyen dune durée denviron dix ans, la cyclicité de léconomie américaine étant plus prononcée.
Il est intéressant dobserver que pour lEurope, en dehors du cycle moyen qui sexplique par linvestissement, on peut aussi faire apparaître un cycle court dune durée de trois ans qui sinterprète par les fluctuations de stocks et qui est apparenté au cycle Kitchin. Le cycle Kondratieff, de son côté, a pu donner une clé de lecture pour la phase dexpansion des « trente glorieuses », tandis que 1973 a inauguré une phase de baisse de longue période. Dans ce dernier cas la crise, qui est habituellement considérée comme un moment du cycle, celui du renversement de la croissance vers le bas, peut devenir une crise systémique, aboutissant à une rupture fondamentale, comme latteste le cas de léconomie japonaise. Le cycle étant identifié, il reste à linterpréter. A cet égard, deux explications concurrentes se présentent, selon que le cycle est appréhendé par des mécanismes internes, endogènes au système, ou au contraire par des chocs exogènes. |
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Cycles et mécanismes endogènes |
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Selon une première voie danalyse, toute économie comporte des mécanismes déséquilibrants, qui rendent le cycle inéluctable, indépendamment de tout choc extérieur. On en donnera ici deux interprétations. La première, présentée en 1939, est celle de loscillateur de P. A. Samuelson (prix Nobel 1970). Elle est fondée sur deux mécanismes, le multiplicateur et laccélérateur. Selon le multiplicateur, tout accroissement dun élément de la demande globale, par exemple linvestissement, suscite des revenus qui sont partiellement redépensés et qui sont à lorigine dune nouvelle augmentation de la demande (dun montant moindre). En définitive, laccroissement total de la demande est un multiple de laccroissement initial dinvestissement. Quant à laccélérateur, il montre que si les capacités de production sont pleinement utilisées, un accroissement de la demande globale entraîne un investissement induit, qui est lui-même très sensible au rythme de variation de la demande globale. Il suffit par exemple, dans la version la plus simple, que celle-ci augmente moins vite pour que linvestissement induit diminue. Au total, loscillateur de Samuelson montre que des fluctuations de lactivité économique peuvent être entretenues pour des valeurs données du multiplicateur et de laccélérateur. Cette construction a du reste été intégrée, en 1950, à lanalyse de la croissance par J. R. Hicks (prix Nobel 1972), les fluctuations de lactivité étant encadrées entre un plafond de croissance de plein emploi et un plancher déterminé par le niveau minimum de linvestissement. Ces mécanismes sont bien vérifiés en pratique. Tel est le cas de la récession française de 1993. La baisse de linvestissement et des exportations a alors suscité un mécanisme cumulatif de contraction de lactivité. Ce sont la relance des exportations et le restockage qui permettront une reprise en 1994. Une seconde interprétation des mécanismes endogènes du cycle peut être tirée du modèle de R. M. Goodwin (1967). Celui-ci a cherché à expliquer les cycles à partir des interactions salaires-profits-chômage. En expansion, la croissance se ralentit en raison de la diminution du chômage qui tend à faire croître le taux de salaire réel plus vite que la productivité. Il sensuit une augmentation de la part des salaires dans la production, ainsi quune baisse du taux de profit, qui induit un ralentissement des investissements et, par suite, de la production. Inversement, la reprise a lieu grâce à la restauration du taux de profit, qui est obtenue en raison du développement du chômage. A long terme, les fluctuations sopèrent autour de certaines valeurs correspondant à un taux de profit, un taux de chômage et un partage salaires-profits constants. Cette construction séduisante, malgré certaines difficultés, a paru adaptée à bon nombre de pays dans les années 1950-1970, où les déséquilibres structurels, nationaux et internationaux étaient moins grands quaujourdhui. Lauteur a du reste proposé de la réinterpréter en 1990. |
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| Cycles et mécanismes exogènes | ||||||
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A lopposé des analyses précédentes, les interprétations reliant cycles et mécanismes exogènes sont fondées sur lidée selon laquelle les économies de marchés sont fondamentalement stables, les cycles apparaissant du fait de chocs extérieurs au système. Les chocs peuvent être divers. On pense, par exemple, au premier et au second choc pétroliers, au contre-choc pétrolier, etc. Ce courant danalyse qui a des origines lointaines, correspond aujourdhui à une critique vigoureuse des politiques keynésiennes qui préconisaient un soutien de la demande globale. On en donnera ici deux illustrations représentées respectivement par un choc monétaire et un choc de productivité. Le premier est bien souligné par le courant monétariste inauguré dès les années cinquante et soixante par M. Friedman (prix Nobel 1976). Selon cette ligne de pensée, si la Banque centrale réduit par exemple la masse monétaire pour lutter contre les tensions inflationnistes de léconomie, les effets sur lactivité apparaîtront avec des décalages qui sont à la fois mal connus et instables. Compte tenu de tous les délais, il est très possible que laction des autorités monétaires se fasse sentir, alors que léconomie est déjà sortie des tensions inflationnistes. Dès lors, la politique monétaire peut se révéler procyclique et non contracyclique. Selon certains travaux, aux Etats-Unis, entre 1948 et 1997, sept récessions sur neuf seraient provoquées par les mesures anti-inflationnistes prises par les pouvoirs publics. Ces idées ont été reprises dans les années soixante-dix, dans un contexte plus large, par R. Lucas (prix Nobel 1995), père de la « nouvelle économie classique », en intégrant les anticipations rationnelles des agents. Ces derniers sont censés évaluer correctement les effets que les autorités attendent dune politique économique. Les instruments budgétaires pour soutenir la conjoncture ne sont pas opératoires. Ils nentraînent que des effets déviction des dépenses privées au profit des dépenses publiques. Les fluctuations sont provoquées par des chocs de politique monétaire qui induisent chez les agents des perceptions provisoirement erronées des variations de prix, ce qui les conduit à prendre de mauvaises décisions doffre et de demande. Dès quils se sont rendu compte de leurs erreurs, ils ajustent leurs plans en sens inverse. |
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| Une théorie des cycles réels | ||||||
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Certains tenants du courant de la nouvelle économie classique se sont démarqués de cette vision monétaire du cycle et ont construit, dans les années quatre-vingt, une théorie du cycle fondée sur des chocs réels, ce qui a donné lieu à une nouvelle interprétation, dite théorie des cycles réels. En cas de choc de productivité positif, le salaire réel saccroît. De ce fait, les employés sont incités à travailler davantage, ce qui entraîne une augmentation de la production et de linvestissement. Mais cette expansion rencontre des limites. Laugmentation du stock de capital fait baisser progressivement sa productivité et, par ailleurs, les employés qui ont beaucoup accru le nombre dheures travaillées souhaitent ultérieurement disposer de plus de loisirs. Il sensuit dès lors un retournement de la conjoncture vers le bas. Cette théorie des cycles réels est très célèbre actuellement dans le monde des économistes, même si elle soulève un certain nombre de critiques. De fait, certains tests ont pu montrer que 70 % de la variabilité de lactivité américaine daprès-guerre était reproduite avec des chocs technologiques. Une illustration récente de limportance de cette variable est la place prise par les industries liées aux nouvelles technologies de linformation, qui ont contribué pour plus dun tiers à la croissance de léconomie américaine entre 1995 et 1998. |
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| Economies interdépendantes | ||||||
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Faut-il absolument choisir entre explications endogènes et analyses exogènes du cycle ? Sans doute est-il utile de distinguer lorigine des chocs et les mécanismes de transmission du cycle. Mais, dans la pratique des conjonctures observées, variables monétaires, financières et réelles interfèrent généralement, dautant que les économies sont de plus en plus interdépendantes compte tenu de la globalisation des marchés. Les anticipations ont naturellement un rôle fondamental dans le cycle. Celles-ci sont susceptibles de faire apparaître des phénomènes de bulles, cest-à-dire des écarts cumulatifs entre les prix observés des actifs (valeurs mobilières, etc.) et leur valeur fondamentale (donnée par la valeur actuelle des revenus futurs), qui sobservent à loccasion dune intense spéculation. Il suffit par exemple quun nombre important dagents croient que la baisse des prix des actifs se produira pour quelle intervienne effectivement (« prophéties auto-réalisatrices »). Mais si la théorie tente dexpliquer les bulles, celles-ci ne sont vérifiables qua posteriori une fois quelles ont explosé et que le pays qui les subit est tombé dans la déflation. On touche certainement ici aux limites des analyses du cycle. Les économistes ont certes, aujourdhui, des instruments de prévision de la conjoncture, en loccurrence les indicateurs avancés déjà cités, les enquêtes qualitatives dopinion et les modèles. Mais le retournement des anticipations qui caractérise la crise restera toujours malaisé à prévoir. |
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