David MÉNASCÉ

Directeur du cabinet Azao et enseignant à la chaire social business à HEC.

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Débrouille 2.0 ou nouvelles formes d'activités ?

Les concepts de « jobbing », « ubérisation » ou « travail à la demande » fleurissent pour évoquer de nouvelles formes d'activités sur les plateformes numériques et contribuent à mettre en scène une nouvelle bataille des Anciens et des Modernes autour d'une révolution du travail qu'il serait urgent de réguler.

D'un côté, les promoteurs des plateformes numériques vont jusqu'à prédire l'avènement d'une société postsalariale où chacun sera entrepreneur, renvoyant la stabilité au travail aux oubliettes de l'histoire industrielle. De l'autre, les opposants aux plateformes numériques les considèrent comme le symbole d'une précarisation généralisée qui relèverait de la volonté de « nouveaux barbares » capitalistes de chercher à réduire à néant les acquis sociaux des salariés en organisant un dumping social généralisé. Ceux pour qui l'économie collaborative est synonyme de déclin social se recrutent d'ailleurs aux deux bords de l'échiquier politique. À gauche, la logique du travail à la demande, sous forme de prestations de service et non plus de contrats de travail, fait craindre un recul généralisé des acquis sociaux. À droite, la démocratisation de l'initiative économique est présentée comme une forme de concurrence déloyale par les défenseurs des artisans et des petits commerçants.

La multiplication des plateformes numériques d'intermédiation entre des prestataires de service et des clients est avant tout un miroir d'une certaine France de la débrouille qui préexistait à ces modèles.

Dans un contexte de crise économique prolongée et de chômage massif, il se révèle en effet bien souvent plus facile de trouver de l'activité, c'est-à-dire un marché, qu'un emploi salarié. En d'autres termes, il est souvent plus facile de trouver un client qu'un patron. Cela explique l'essor de ce que l'on pourrait appeler des stratégies de débrouille au sens où les personnes ne comptent plus que sur elles-mêmes pour s'en sortir. Le phénomène est double : si des inactifs ou des personnes au chômage deviennent ainsi des « microentrepreneurs », il en va de même de personnes insérées professionnellement qui multiplient les activités pour générer davantage de revenu. La polyactivité se développe ainsi, y compris pour des salariés qualifiés en CDI.

Ces stratégies peuvent s'inscrire dans une logique formelle et se traduisent par le succès jamais démenti du statut d'autoentrepreneur (on compte aujourd'hui environ 1 million d'autoentrepreneurs, dont 500 000 véritablement actifs), certains prestataires restant dans un espace plus informel. Dans le même temps, la nécessité a fini par devenir une nouvelle forme d'aspiration au travail. La notion de « slashers » s'impose désormais pour désigner ce nombre croissant de personnes qui trouvent leur épanouissement professionnel dans la combinaison de plusieurs activités. Selon une étude réalisée par le Salon des micro-entreprises 1, si les motivations pour devenir pluriactif sont nombreuses (gagner plus d'argent, vivre d'une passion, préparer une reconversion professionnelle, etc.), la grande majorité de ces slashers (64 %) le font par choix et non par obligation purement financière.

Une double transformation

Le changement structurel survient lorsque cette évolution sociale converge avec la rupture technologique qu'est l'émergence de plateformes numériques. La transformation est aussi bien qualitative que quantitative. En termes quantitatifs, les plateformes permettent l'accès à un éventail très large de clients quand les stratégies de débrouille traditionnelle restent cantonnées au réseau social de son initiateur. Qualitativement, il faut distinguer les modèles économiques de plateformes fonctionnant comme des quasi-opérateurs, en se spécialisant sur un type de service (VTC, etc.) ou plusieurs services, des places de marché, comme Le Bon Coin, qui permettent de mettre en relation un client et un prestataire. Les plateformes opératrices modifient la relation entre le client et le prestataire en proposant différents mécanismes d'intermédiation - la fixation du prix, l'évaluation, le contrôle de la qualité, etc.

Quatre grands types de profil

Il faut souligner la diversité des profils de prestataires qui opèrent sur ces plateformes. On peut schématiquement distinguer quatre grands types de profil : les malins, les microfranchisés, les serviables et les contraints. Les premiers bénéficient déjà d'un statut professionnel et trouvent grâce au « jobbing » un revenu supplémentaire. Ce sont, par exemple, les salariés en CDI ou en CDD qui n'hésitent pas à rendre quelques services par mois sur les plateformes présentant la meilleure rémunération. Les microfranchisés valorisent l'indépendance au travail et souhaitent en faire une activité principale à plus ou moins long terme. Il s'agit, par exemple, des chauffeurs VTC qui trouvent là un business clé en main. Les « serviables » agissent avec le souci de la proximité et de la solidarité, tout en restant intéressés par les compléments de revenus que procurent les plateformes numériques. Enfin, les « contraints » rêvent d'un emploi stable mais ont un besoin impératif de revenus. Ce sont par exemple des prestataires peu qualifiés (homme ou femme de ménage par exemple) qui n'ont d'autres choix, par manque de réseau social, que de chercher sur les plateformes des petites activités dans la journée. Comme l'indique le nom que nous leur avons attribué, c'est poussés par des nécessités économiques qu'ils sont amenés à proposer à des particuliers des petits services qu'ils pratiquent via le Web.

Si pour la majorité d'entre eux les plateformes constituent plutôt un progrès par rapport à leur situation antérieure en élargissant le choix et les opportunités possibles, ceux que nous avons appelé les « contraints » estiment en revanche qu'il ne peut s'agir que de solutions transitoires et n'y voient en aucun cas un modèle pérenne.

L'apparition de ces plateformes quasi opératrices, comme pour les VTC, qui mènent à la multiplication d'activités « hybrides » (juridiquement indépendantes mais économiquement dépendantes) contribue à créer des situations inédites, tant par le volume de prestataires que par la spécificité du modèle numérique (relations entre clients, prestataires et plateforme), et concentre plusieurs types de critiques, notamment la concurrence déloyale, l'éventuel travail au noir et le manque de financement de la protection sociale.

Trois chantiers prioritaires

Il est donc important de trouver les voies d'une régulation de ces nouvelles activités. Trois pistes au moins peuvent être esquissées.

Simplifier les statuts et assurer la stabilité et la prévisibilité juridique

Il nous semble primordial de simplifier le statut d'autoentrepreneur, inutilement complexifié par la loi Pinel. C'est le sens des réformes en cours, qu'il s'agit d'accélérer. Les prestataires interrogés dans le cadre de nos études évoquent régulièrement la question de la stabilité juridique. Ils s'inquiètent du manque de prévisibilité qui entoure le développement de ces modèles. Il nous semble indispensable de poser des règles claires et de s'y tenir.

Inventer de nouvelles formes de dialogue social

Il est ensuite indispensable de créer des cadres de dialogue entre plateformes opératrices et microentrepreneurs, notamment sur la question des prix. Il s'agit en effet de penser une nouvelle forme de dialogue social, au-delà du lien de subordination. Sans revenir aux principes de représentation syndicale, qui ne semblent pas fonctionner pour des microentrepreneurs changeant régulièrement de situation, il serait judicieux de s'appuyer sur les usages existants de revendication portée par des collectifs, le plus souvent sur les réseaux sociaux, qui se créent en fonction des enjeux et n'ont pas vocation à perdurer ou à installer des représentants permanents.

Sécuriser les parcours personnels et professionnels

Il s'agit enfin d'accompagner les microentrepreneurs dans la sécurisation de leurs parcours professionnels et personnels. C'est tout l'enjeu de l'accès à la formation professionnelle, que le compte personnel d'activité (CPA) cherche aujourd'hui à encadrer, et, plus largement, de la mobilisation d'un écosystème pour faire évoluer les conditions concrètes de vie. Il reste encore très difficile d'avoir accès à un logement ou à un crédit en étant autoentrepreneur. De la même manière, les assurances professionnelles restent peu adaptées à l'entrepreneur à temps partiel, qui n'a besoin d'assurance que quelques heures par mois.

Ces stratégies nous renseignent sur l'importance de ce que l'historienne Laurence Fontaine appelle l'« accès au marché 2 ». En effet, les stratégies de débrouille s'inscrivent dans une logique d'accès à l'initiative économique. Il est essentiel dans ce cadre d'entendre les besoins des prestataires qui opèrent sur ces plateformes et souhaitent un meilleur accès à l'opportunité économique plutôt que de restreindre - par des normes, des difficultés pour accéder au crédit et des complexités administratives - la possibilité de travailler de cette manière. Dans le même temps, les plateformes doivent être à la hauteur de leur promesse d'être au service des prestataires, et accepter à ce titre des formes innovantes de dialogue et de négociation collective.

  1. « Slashers ou pluri-actifs... qui sont ces nouveaux (et futurs) entrepreneurs ? », étude du Salon des micro-entreprises, août 2015.
  2. Laurence Fontaine, Le marché. Histoire et usage d'une conquête sociale, Gallimard, 2014.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2016-6/debrouille-20-ou-nouvelles-formes-d-activites.html?item_id=3541
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