Guy STANDING

Économiste, professeur à l'université de Londres.

Le développement du « précariat »

Phénomène mondial, la précarisation de l'emploi donne naissance à une nouvelle catégorie sociale qui ne bénéficie plus des contreparties traditionnelles du travail. Au Royaume-Uni et ailleurs.

Chaque époque a connu son lot d'aberrations à propos de la définition du travail. Le siècle dernier en est le meilleur exemple. Tout travail qui ne relevait pas du salariat disparaissait des statistiques, de la rhétorique politique et des manuels de science sociale.

Comprendre cette distorsion permet d'analyser ce qui se passe dans le monde du travail au XXIe siècle.

Nous sommes au coeur de la transformation globale - cette douloureuse construction d'un système de marché mondial. Elle est comparable à la Grande transformation, de Karl Polanyi 1, qui portait sur la construction de systèmes de marchés nationaux aux XIXe et XXe siècles. Dans les deux cas, la phase initiale - que Polanyi appelait « désencastrée », c'est-à-dire que l'économie n'était pas contrôlée par la société - était dominée par le capital financier.

Dans la transformation globale, la finance est soutenue par une idéologie économique désormais désignée comme néolibérale. Il s'agit d'un programme de libéralisation du marché, de marchandisation, de privatisation et de recherche d'une « compétitivité » nationale. Ses zélateurs ont également cherché à démanteler les dispositifs de solidarité sociale s'opposant aux forces du marché.

Dans le même temps, un marché mondial du travail, dans lequel l'offre mondiale de travail en économie ouverte a quadruplé depuis 1980, a pris forme. Deux milliards de personnes supplémentaires font désormais partie d'un marché du travail ouvert, toutes habituées à un niveau de vie égal au cinquantième de ce qu'un travailleur d'Europe occidentale dans les années 1980 aurait considéré comme la norme. Ceci a créé une pression à la baisse sur les salaires réels dans les pays de l'OCDE, d'autant que la productivité augmentait beaucoup plus vite dans les économies des marchés émergents, notamment la Chine.

Pour y répondre, les gouvernements de l'OCDE ont tenté de rendre leurs pays plus attractifs pour les investissements étrangers. Menés par les États-Unis et le Royaume-Uni, ils ont poursuivi des politiques de flexibilité du marché du travail, ce qui s'est traduit chez les salariés par un sentiment d'insécurité de l'emploi et des salaires plus variables.

Dans le même temps, une « révolution du silicone » fondée sur les technologies de l'information, l'automatisation et la robotique a transformé profondément le monde du travail et du salariat. Elle a facilité la délocalisation de la production et de l'emploi, en fonction des coûts et des bénéfices prospectifs, et augmenté le rapport de force au profit du capital, en intensifiant encore la pression à la baisse sur les salaires et les avantages sociaux.

Certains estiment que les technologies modernes généreront un chômage de masse et un avenir sans emplois. Ceci n'est que la dernière des manifestations de ce que l'on appelle « le sophisme d'une masse fixe de travail » (the lump of labour fallacy en anglais). Il y a plus d'emplois aujourd'hui qu'il n'y en a jamais eu en n'importe quelle autre période de l'Histoire. Mais la plupart des emplois productifs se trouvent ailleurs. Selon les estimations du McKinsey Global Institute, il y a aujourd'hui plus d'un milliard de personnes de plus qu'il y a dix ans ayant un emploi.

Le repli des revenus du travail

Dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis, en Allemagne, en France et au Royaume-Uni, la pression sur les salaires réels s'est traduite par leur stagnation au cours des trois dernières décennies. Et l'inégalité croissante des revenus a été sous-estimée, parce que les travailleurs les moins bien payés ont perdu des formes de rémunération non salariale ainsi que l'accès à des allocations de l'État.

Dans le monde entier, la part des revenus du travail s'est réduite et celle du capital a considérablement augmenté. Ce sont les rentes — revenus mobiliers et fonciers — qui ont le plus progressé. Nous sommes bel et bien dans une époque de capitalisme rentier, façonnée par la croissance d'un régime des droits de propriété intellectuelle 2.

Dans ce contexte, le système de distribution des revenus du XXe siècle a fait faillite. Les salaires réels continueront à stagner, alors qu'au sein des marchés nationaux du travail les disparités salariales entre secteurs et métiers et en leur sein iront croissant.

Le marché du travail paraît encore plus sombre si l'on considère ce que l'on pourrait décrire comme «les mâchoires du serpent ». Traditionnellement, quand la productivité augmentait, les salaires augmentaient en parallèle. Mais à l'heure de la mondialisation, lorsque la productivité augmente, les salaires stagnent. Sur un graphique, cela ressemble à l'ouverture des mâchoires d'un serpent, la mâchoire « productivité » s'élevant, la mâchoire « salaires » s'abaissant. Les travailleurs ne participent plus au partage des gains.

Par le passé, lorsque l'emploi total augmentait, les salaires moyens augmentaient. Ce n'est plus le cas. Dans des pays comme la Grande-Bretagne et l'Espagne, la hausse de l'emploi s'est accompagnée d'une baisse des salaires moyens, principalement parce que les nouveaux emplois offrent des salaires plus bas. Lorsque les bénéfices augmentaient, les salaires réels augmentaient aussi. Ce n'est plus le cas.

Lorsque l'emploi total augmentait, les recettes fiscales liées à l'emploi augmentaient également. En 2014, au Royaume-Uni, le gouvernement a été très surpris de constater que, malgré une hausse de l'emploi, les recettes fiscales liées à l'emploi avaient baissé. Et ce, parce que la plupart des nouveaux emplois étaient si peu rémunérés qu'ils n'atteignaient même pas le seuil d'imposition. Enfin, si les salaires baissaient, les coûts salariaux baissaient aussi. Aujourd'hui, dans un grand nombre de pays, les coûts salariaux unitaires ont augmenté, malgré la stagnation ou la baisse des salaires.

Une nouvelle structure de classes

L'association de politiques néolibérales, de la mondialisation et de la « révolution du silicone » a engendré une structure de classes mondialisée. Au sommet se trouve une minuscule ploutocratie, des milliardaires qui sillonnent la planète, siphonnant des rentes et manipulant la politique. Ils sont assistés par une élite composée de multimillionnaires qui tirent également la plupart de leurs revenus du capital. Détachés des États-nations, ils esquivent les impôts et ne soutiennent pas les États-providence.

Dans la strate inférieure de l'échelle des revenus figure le salariat — un nombre toujours plus restreint de personnes ayant des emplois stables à plein temps avec de bonnes retraites, la sécurité de l'emploi et de nombreux autres avantages sociaux. Avant l'essor de la mondialisation, ce type de salariés était censé représenter la majeure partie de l'emploi total. Ce n'est plus le cas. Leur nombre ne cesse de se réduire.

À leurs côtés se trouvent ceux que j'appelle les proficians, les « compétents ». Il s'agit de personnes possédant des compétences techniques qui ne sont pas à la recherche de la sécurité de l'emploi mais s'inscrivent dans la gig economy, l'économie des petits boulots, réalisant des projets sous contrat. Ils gagnent beaucoup d'argent, mais leur mode de vie est stressant.

Au-dessous de ces groupes, en termes de revenus, se trouve le vieux prolétariat, composé essentiellement d'hommes ayant des emplois manuels stables à plein temps. Les États-providence, les partis socialistes, le Parti travailliste et les syndicats ont été créés par eux et pour eux. Mais partout leur nombre diminue, et leur force politique et économique est en train de s'éteindre.

Les caractéristiques du précariat

Au-dessous d'eux, en termes de revenus, une nouvelle classe s'est rapidement constituée : le précariat 3. Il peut se définir selon trois dimensions :

Ceux qui en font partie ont des relations de production spécifiques. Ils sont habitués à accepter de vivre avec une certaine instabilité de l'emploi, entre un travail « ordinaire » et un autre, en CDD, sous contrat, et ainsi de suite.

Au Royaume-Uni, le nombre d'emplois précaires et temporaires est beaucoup plus élevé que celui qui apparaît dans les statistiques Eurostat, dans la mesure où toute personne occupant un emploi pendant moins de deux ans est automatiquement un employé temporaire, qui peut être licencié sans que l'employeur ait à en supporter les coûts.

Dans ce pays, si le nombre de ceux que l'on appelle travailleurs indépendants est en pleine expansion, leurs revenus moyens ont décliné et se situent bien en dessous de ceux classés comme ayant un emploi. De nombreux soi-disant travailleurs indépendants sont en réalité des prestataires dépendants, travaillant pour un « client ». Dans le même temps, plus d'un million de personnes sont sous « contrats zéro heure » : il s'agit de salariés à plein temps, devant être disponibles à plein temps mais rémunérés uniquement pour les heures qu'ils travaillent, qui s'élèvent souvent à zéro dans une semaine ou un mois.

Le dernier développement qui affecte le précariat est le crowd labour, littéralement le « travail de foule ». On prévoit que, d'ici dix ans, une transaction de travail sur trois s'effectuera sur Internet. Ceux qui en font partie sont des taskers, des tâcherons, qui travaillent à la tâche plutôt que d'être employés. Au Royaume-Uni et ailleurs, des plateformes comme Uber, Airbnb, Task Rabbit et Handy sont en train de créer une concierge economy, une économie de conciergerie, alors qu'Amazon Turk et d'autres mettent en place un système mondial de crowd labour qui implique la virtualisation de tous les types de services. Les réformes des réglementations professionnelles adoptées outre-Manche en 2007 ont facilité l'émergence du phénomène.

Tout cela vient souligner une dimension plus importante que la précarité des travailleurs. Les membres du précariat ne peuvent inscrire leur vie dans un récit d'entreprise. Et ils doivent effectuer beaucoup de travail non rémunéré qui n'est pas salarié. Ils doivent faire de nombreuses demandes d'emploi, suivre sans cesse des formations, développer constamment leur réseau, faire la queue et remplir d'innombrables formulaires pour bénéficier des prestations sociales. Tout cela est un véritable travail et devrait être qualifié ainsi. Or, ils sont surdiplômés pour le type de travail qu'ils obtiennent généralement.

Le précariat a des conditions spécifiques de rétribution. Ses membres doivent essentiellement compter sur des salaires nominaux en baisse, volatils et imprévisibles. Au Royaume-Uni, si les salaires réels stagnent depuis les années 1980, ils ont davantage baissé que dans le reste des pays de l'Union européenne, à l'exception de la Grèce, après la crise financière de 2008.

Le travailleur appartenant au précariat ne bénéficie d'aucun avantage non salarial, comme les congés payés, les congés maladie, les congés de maternité et les retraites. Il vit sur le fil du rasoir d'un endettement insupportable. Pour ajouter à son insécurité, il ne bénéficie d'aucun des droits acquis de protection sociale, est confronté aux chausse-trapes de la pauvreté, aggravées par ce que j'ai appelé les precarity traps, les chausse-trapes de la précarité : elles sont dues au fait que lorsque les gens perdent leur emploi ou leurs revenus, ils ne touchent les aides sociales que longtemps après, voire jamais 4.

Le précariat a des relations spécifiques avec l'État. C'est la première fois dans l'Histoire que des millions de personnes perdent leurs droits civiques, culturels, sociaux, économiques et politiques. Cela est décrit dans un livre récent 5. Cela signifie que nombre de ceux qui ont le nom de citoyens perdent les droits qui constituent leur citoyenneté même. Ce sont les supplicants (« quémandeurs »).

Un précariat divisé

Le précariat est en croissance dans le monde entier. Mais sa structure interne est divisée en trois groupes :

  • Le premier est constitué de personnes issues de familles de la classe ouvrière et de communautés. Ayant un niveau d'études relativement faible, elles écoutent les discours de l'extrême droite, des néofascistes populistes qui jouent sur leurs peurs et leur sentiment d'insécurité, en accusant le deuxième groupe au sein du précariat.
  • Le deuxième groupe est composé par les migrants, les minorités ethniques et les handicapés. S'ils gardent un profil bas politiquement parlant, ils pourraient se mobiliser si des politiques appropriées étaient présentées. Le gouvernement britannique, parmi d'autres, a coupé les prestations sociales de ce groupe, de façon fondamentalement régressive.
  • Le troisième groupe rassemble des personnes qui ont fait des études, à qui l'on avait promis, lorsqu'elles étaient à l'université, des perspectives de carrière et d'augmentation de revenus. Elles en sortent en se rendant compte qu'on leur a vendu un billet de loterie qui coûte de plus en plus cher et qui débouchera de moins en moins sur une carrière. En Grande-Bretagne, nombre d'entre ces personnes ont des dettes qu'elles ne peuvent s'imaginer rembourser. Celles qui appartiennent à ce groupe ne sont pas attirées par l'extrême droite mais recherchent une politique qui promette le paradis, une nouvelle politique progressiste. La plupart sont attirées par le Parti travailliste, le Parti socialiste ou social-démocrate.

Nous avons vu ces groupes jouer un rôle capital lors de récentes élections. Le premier soutient Donald Trump aux États-Unis, Marine Le Pen en France, le UK Independence Party et l'aile droite des conservateurs en Grande-Bretagne. Le deuxième se sent impuissant et amer. Pendant des années, le troisième s'est tenu à l'écart des partis politiques, mais il s'est mobilisé autour de personnalités antiestablishment comme Bernie Sanders aux États-Unis et Jeremy Corbyn au Royaume-Uni.

La politique et les tendances du marché du travail sont intimement liées. À moins d'une réduction de l'insécurité et de l'inégalité engendrées par les évolutions du marché du travail, la dérive vers les partis populistes ira s'accélérant. Cela est vrai pour le Royaume-Uni comme pour tous les autres pays de l'OCDE.

En résumé, nous assistons à la faillite du vieux système de distribution des revenus. Le précariat souffre d'angoisse, d'anomie et d'aliénation, et sa colère augmente sans cesse. Cette situation est socialement et politiquement intenable.

  1. Traduction française : Gallimard 1983.
  2. Ce thème, ainsi que l'évolution du capitalisme rentier, est développé ailleurs. Voir Guy Standing, The corruption of capitalism. Why rentiers thrive and work does not pay [« La corruption du capitalisme. Pourquoi les rentiers prospèrent et que le travail ne paie pas »], Biteback, 2016.
  3. Les arguments évoqués dans cet article sont développés ailleurs. Guy Standing, The precariat. The new dangerous class [« Le précariat. La nouvelle classe dangereuse »], Bloomsbury Academic, 2011. Troisième édition, 2016.
  4. Si l'on doit attendre un mois avant de toucher les indemnités de chômage, il n'y a guère d'intérêt à accepter un emploi précaire mal rémunéré une fois qu'elles sont perçues, puisqu'en perdant cet emploi, il faudrait encore attendre un mois avant de toucher quelque chose.
  5. Guy Standing, A precariat charter. From denizens to citizens [« Une charte du précariat. De citoyens de deuxième zone à citoyens »], Bloomsbury Academic, 2014. Le mot anglais denizen est un terme médiéval désignant une personne qui, lorsqu'elle entrait dans une ville, bénéficiait d'un ensemble de droits plus limités que ceux des citoyens de cette ville.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2016-6/le-developpement-du-«-precariat-».html?item_id=3545
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