Jacques LE GOFF

Professeur émérite des universités (Brest), ancien inspecteur du travail.

Le retour de la valeur travail

L'heure de la contestation de la valeur travail est révolue, tout particulièrement en France où les trois quarts des actifs se déclarent heureux au travail sans pour autant être satisfaits.

Souvenons-nous. Il y a vingt-cinq ans, on croyait venue l'heure du reflux massif du travail 1. Dans un livre provocateur, Guy Aznar annonçait avec aplomb, en 1990 : Le travail c'est fini et c'est une bonne nouvelle !2 avant que Dominique Méda ne confirme en 1995 le diagnostic : Le travail, une valeur en voie de disparition ?3. Et leurs constats enthousiastes rejoignaient le double souci d'émancipation et de solidarité.

La réalité devait les contredire. Non seulement le travail occupe toujours dans nos sociétés une position solaire, mais le questionnement sur son statut et son sens revient en force. C'est ainsi que la revue Esprit titrait, en octobre 2011 : « Exister au travail. Méconnu, méconnaissable, le travail aujourd'hui », Bruno Trentin soulignant, quant à lui, l'urgence de « repenser le travail après Taylor 4 », tandis que Gérard Haddad abordait, dans un ouvrage sombrement intitulé Tripalium5, la question de « la satisfaction ou plutôt de la jouissance que procure le travail 6 ». Et n'oublions pas Matthew Crawford, hissé en tête des ventes avec son Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail7, ou encore Jérôme Chartier osant trousser en 2012 un Éloge du travail 8 ! À quand la réédition de La joie au travail, publiée par Henri De Man en 1930 ?

La valeur travail se porte bien

Tout indique que la valeur prospère dans un décor pourtant blafard (3,5 millions de chômeurs dont 2 millions en chômage de longue durée). Ces quelques manchettes du Monde, de 2007 à 2013, en témoignent : « La valeur travail, un enjeu de société », « Pas de "bonne vie" sans travail », « La "valeur travail" épargnée par la crise », « Le retour de la "valeur travail" » 9. Une résurgence paradoxale dans notre pays, puisque si les Français se singularisent par de fortes attentes de réalisation dans le travail, ils sont aussi les premiers à en réclamer l'allègement 10, une curiosité partiellement levée par le mot d'ordre conciliateur « Travailler moins pour travailler mieux » et, si possible, « tous ». Si donc, « Le boulot c'est la vie ! 11 », ce n'est pas à n'importe quel prix !

Trois raisons expliquent ce regain d'intérêt malgré l'épidémie de souffrance au travail 12 : la situation économique qui, en le raréfiant, en a accru la valeur la détérioration de son contenu depuis les années 1990 avec toutes les maladies du stress enfin, l'inquiétude engendrée par son reflux, sans solution de remplacement à son rôle intégrateur.

Rien de plus révélateur du changement en cours que le souci de l'aborder autrement que de façon négative. À preuve, cette autocritique de François Chérèque, alors secrétaire général de la CFDT, au terme d'une enquête dans le monde du travail : « N'ai-je pas une vision de leur situation plus négative que ces salariées ? [...] C'est une leçon de vie pour un syndicaliste comme moi, parfois enclin à noircir le tableau...13. » Et un autre responsable cédétiste d'abonder : « Dans notre projet, le travail n'est pas seulement envisagé sous son aspect de contrainte, de source de mal-être ou de souffrance. Nous voulons aussi le traiter dans sa dimension positive, au travers des satisfactions qu'il peut apporter14. »

Un tel retour en grâce n'est cependant pas sans réserver quelques surprises, car si les sondages mettent en évidence « une impressionnante progression de la valeur travail depuis le début de la décennie 2000-201015 », 74 % des actifs se déclarant, en 2011, « heureux » ou « très heureux » au travail, dans le même temps, la France est au dernier rang des pays de l'OCDE du point de vue de la satisfaction au travail. Heureux mais non satisfaits ! Une manière de dire : nous sommes contents, mais pas autant que nous le devrions. Un point de vue qui s'expliquerait par un attachement à la valeur travail plus fort dans notre pays 16 qu'à l'étranger, avec le risque corrélatif d'une déception d'autant plus vive que le management laisse parfois à désirer. Curieux travail qui construit et peut aussi détruire, et souvent dans le même mouvement ! Dans ces conditions, on n'est pas étonné de découvrir qu'une majorité (74 % également !) souhaite la diminution de la part du travail dans l'existence. Il ne constituerait une « priorité » que pour 12 % d'entre eux... Important, il l'est, certes, mais sans constituer le tout de l'existence !

La France est au dernier rang despays de l’OCDE du point de vue de la satisfaction au travail.

Une vision somme toute raisonnable ouvrant la perspective à la fois d'une vie mieux équilibrée pour les actifs et d'une possible solidarité à l'égard de ceux qui ne le sont pas ou plus, les chômeurs. Mais sous condition de solidarité effective, c'est-à-dire un tant soit peu coûteuse, de la part des titulaires qui ne peuvent plus espérer cumuler la réduction du temps de travail, qui s'imposera à terme, et le maintien de la rémunération, sauf invention de nouveaux modes de redistribution de la valeur ajoutée.

Comme l'a fortement relevé François Vatin 17, Il y a dans cette réhabilitation du travail comme la preuve de l'irréductibilité de sa dimension humaine. Quoi qu'on fasse pour la réduire ou la nier, elle ne cesse de s'imposer comme une protestation contre son escamotage. C'est la conclusion à laquelle avait aussi abouti Elton Mayo dans son étude pionnière du taylorisme au sein des usines Hawthorne au cours des années 1920 18. Il n'a jamais été démenti. Toute tentative pour ramener le travail à une grandeur abstraite (tant d'énergie, tant de minutes, tant de valeur économique...) est a priori vouée à l'échec, pour la bonne raison qu'il n'est pas qu'un simple facteur de production indéfiniment malléable, une marchandise relevant de l'ordre de la quantité et de la rentabilité. L'économie du travail et les pratiques gestionnaires de management vont devoir tenir compte de cette irréductible limite.

Les causes de la « labo-dépendance »

Outre ces raisons conjoncturelles, l'attachement au travail, la « labo-dépendance » française s'explique par trois ordres de causes.

La première est économico-sociale. Elle est si évidente qu'il n'y a pas lieu d'y insister : le travail est la grande matrice de valeurs matérielles et de richesse (une conviction qui remonte au XVIIe siècle). Qui dit emploi dit rémunération, soit, pour 85 % des actifs, salaire - étymologiquement, ce qui permet d'acheter le sel qui donne goût à la nourriture et à l'existence. Il est donc promesse d'accès à la « vie bonne », au sens d'Aristote, non seulement libérée de la hantise du lendemain mais associée à la juste répartition de la richesse collective. D'où l'importance des mécanismes de redistribution et de participation aux « fruits de la croissance », à commencer par le smic, instauré en 1970 selon cette philosophie.

Pour importante qu'elle soit, cette explication ne suffit pas. À preuve : à la question « Si vous aviez suffisamment d'argent pour vivre bien, continueriez-vous à travailler ? », près de la moitié des sondés (47,4 %) répondent positivement, 14 % demeurant hésitants 19. Ce qui signifie que pour près de deux personnes sur trois la considération du gain n'est nullement exclusive. Quatre-vingt-dix pour cent en attendent un « épanouissement personnel », un réel accomplissement. Et contrairement à une idée reçue, seulement 3,5 % des jeunes privilégient la recherche d'un « métier qui rapporte de l'argent ». Il faut donc poursuivre l'investigation sur d'autres secteurs.

La deuxième est à rechercher sur le terrain anthropologique, où le travail se dévoile comme un langage permettant à chacun d'exprimer une part de son être propre à travers le déploiement de son énergie physique, intellectuelle, morale et même spirituelle, dans un effort de transformation du donné en construit, par mobilisation des capacités et talents. Ce qui inclut l'idée - c'est l'étymologie du mot « effort » - de vaincre des résistances en vue d'un résultat attendu. Et la première des résistances à vaincre est le plus souvent nous-mêmes en tant que nous résistons spontanément à l'entrée dans l'ergon, le travail, intrinsèquement associé à l'agon, c'est-à-dire à la lutte, une lutte fatalement coûteuse qui est la contrepartie de la liberté conquise au prix d'une objectivation, nécessaire mais non sans risque : celui de se perdre dans ses productions, de ne plus s'y reconnaître, ce que Marx nomme aliénation.

Le travail est langage de la personne exprimant à travers lui sa singularité

Donc : le travail est langage de la personne exprimant à travers lui sa singularité. Chacun peut espérer se dire par son travail. « Espérer » seulement. Car l'expression de soi n'est nullement assurée. Tout dépend de la qualité de la tâche. Et ici, il faut rappeler l'importante distinction opérée par Hannah Arendt dans son grand livre Condition de l'homme moderne 20 entre « travail » et « œuvre ». Par « travail » elle entend en fait « labeur », c'est-à-dire l'activité dont la fonction est biologique, au sens large du terme : gagner son pain, gagner sa vie, sans prendre en compte la pauvreté de tâches souvent répétitives. L'« œuvre » permet au contraire d'investir une part de soi-même dans la fabrication d'objets ou la dispensation de services. D'un côté l'homo laborans, ployant sous la nécessité au jour la journée, de l'autre l'homo faber, inscrivant son intervention sur la nature dans la durée.

Deux remarques à ce propos :

  • D'abord, pour souligner la justesse de la distinction. Le potentiel humain, le potentiel d'humanisation des emplois varie considérablement selon la nature de la tâche, la qualification, l'initiative, la responsabilité... C'est évident. Mais il faut avoir à l'esprit que la disqualification ne commence pas toujours avec le chômage, mais dans l'emploi lui-même. Serge Paugam l'a démontré depuis longtemps 21, et Guillaume Leblanc l'a rappelé dans L'invisibilité sociale22. Le processus n'a rien de fatal. La mise à niveau, la formation, l'enrichissement des tâches peuvent conduire à la réévaluation de métiers plutôt péjorants.
    D'où l'importance d'une politique active du travail et des conditions de travail dans l'entreprise et les administrations.
  • Seconde remarque, l'intellectualisation croissante des tâches est plutôt propice à l'extension de la logique d'œuvre, du fait d'une plus grande implication dans l'activité. Comme le notait Emmanuel Mounier, « en se faisant monde, l'homme se fait », se construit, mais au risque, aussi, de se perdre.

La troisième fonction est sociétale. Elle concerne la capacité de faire société selon une dynamique d'intégration. Or, sous ce rapport, il ne fait pas de doute que le travail demeure le « grand intégrateur » dont on n'a pas encore découvert l'équivalent. En cela il est un vecteur de reconnaissance, dans un triple sens :

  • l'identification d'autrui et de moi-même dans un espace partagé selon un idiome commun, celui du travail, qui fait sens concret
  • la considération, puisque c'est le travail qui permet d'accéder en plénitude à l'espace public de citoyenneté, présenté par Arendt comme espace public d'apparition
  • enfin, le rapport de soi à soi, dans le sens d'estime de soi, de respect de soi-même, qui est, explique John Rawls dans sa Théorie de la justice23, « le sens qu'un individu a de sa propre valeur, la conviction qu'il a que sa conception du bien, son projet de vie valent la peine d'être réalisés ».
    C'est dire si le travail demeure essentiel pour la construction personnelle et le maintien de la cohésion sociale. Ce qui ne permet pas d'inférer qu'il serait tout dans l'existence individuelle et collective, au risque de verser dans la « mystique du travail » et l'« hérésie travailliste » que dénonçait Emmanuel Mounier dès 1934 : « Le travail n'est pas toute la vie, ni l'essentiel de la vie de l'homme24 », cet essentiel consistant à ses yeux dans la « vie de l'âme, de l'intelligence et de l'amour ». Ce débat est loin d'être clos.
  1. Ici entendu comme travail contraint, emploi reconnu et rémunéré. Mais le travail n'est qu'une part de l'activité beaucoup plus large qui se déploie aussi dans le presque bien nommé « temps libre ».
  2. Le travail c'est fini (à plein temps, toute la vie, pour tout le monde) et c'est une bonne nouvelle !, Belfond, 1990.
  3. Aubier, 1995.
  4. La cité du travail. Le fordisme et la gauche, préface d'Alain Supiot, Fayard, 2012, p. 207.
  5. Le tripalium étant un instrument de contention des animaux en vue de leur ferrage, aussi présenté comme un instrument de torture. À noter que jusqu'au XVIIIe siècle, le bourreau sera appelé « travailleur ».
  6. Tripalium. Pourquoi le travail est devenu une souffrance, Éditions François Bourin, 2013.
  7. La Découverte, 2013.
  8. Grasset.
  9. Les 23 janvier 2007, 25 février 2007, 8 juin 2010, 23 avril 2013.
  10. Cf. « Valeur travail : le paradoxe français », Centre d'études de l'emploi, avril 2009.
  11. Le Monde, août 2011.
  12. Dont témoignent, entre autres, l'ouvrage emblématique de Marie-France Hirigoyen, Le harcèlement moral. La violence perverse au quotidien, Pocket, 1999 ; ainsi que Souffrance en France. La banalisation de l'injustice sociale, de Christophe Dejours, Seuil, 1998.
  13. Patricia, Romain, Nabila et les autres, Albin Michel, 2011.
  14. Philippe Maussion, CFDT Magazine, juin 2011, p. 7. On pourrait aussi citer l'écrivain italien Antonio Pennacchi, déclarant à propos de son roman Mammouth (Liana Levi, 2013) : « L'usine n'est pas seulement le locus infernalis de Virgile. Elle est aussi et surtout un lieu d'humanité auquel il faut restituer une dignité. »
  15. Éric Chauvet, « Les salariés et la crise », in L'état de l'opinion 2010, p. 113.
  16. À mettre en rapport avec ce que Philippe d'Iribarne nomme « la logique de l'honneur » et qui renforce l'importance de la fierté du travail. La logique de l'honneur. Gestion des entreprises et traditions nationales, Seuil, 1989, rééd. Points-Seuil, 1993.
  17. Le travail et ses valeurs, Albin Michel, 2008.
  18. Étude dont procédera l'« école des relations humaines ». Cf. Georges Friedmann, Problèmes humains du machinisme industriel, Gallimard, 1946, et Où va le travail humain ?, Gallimard, 1950.
  19. Jan Krauze et al., Quel travail voulons-nous ? La grande enquête, Les Arènes, 2012.
  20. Calmann-Lévy, 1961.
  21. Après La disqualification sociale, PUF, 1991, Le salarié de la précarité, PUF, 2000.
  22. PUF, 2009.
  23. Publié en 1971. Traduction française, Seuil, 1986.
  24. Œuvres complètes, Seuil, 1961, tome 1.
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