André BABEAU

Professeur honoraire à l'université de Paris-Dauphine.

Comment se répartit l'épargne des Français

Aux lendemains de la « grande récession », le taux d'épargne des Français a plutôt augmenté, alors que le recours au crédit se tassait nettement. Au total, les ressources financières des Français ont reflué, mais leur répartition entre remboursements d'emprunts, investissement logement et placements financiers s'est peu modifiée.

Les Français ont la réputation d'être d'assez gros épargnants. Les Français, certes, mais hélas, pas la France. Il est sans doute utile, au seuil de ces développements sur l'affectation de l'épargne de nos concitoyens, d'avoir une idée assez précise de la contribution à l'épargne nationale des différents secteurs de notre économie. En première année de macroéconomie, on enseignait naguère que les entreprises avaient tout à fait normalement un « besoin de financement » - leurs investissements dépassant leur épargne -, comme c'était d'ailleurs le cas pour les administrations (État, collectivités locales, Sécurité sociale). Ces besoins de financement devaient être couverts par les particuliers à forte « capacité de financement » et, sinon, par l'extérieur.

Ce schéma simple a été mis à rude épreuve au cours de la première décennie de ce XXIe siècle. On a vu, dans les années antérieures à 2007, des pays comme les États-Unis, le Royaume-Uni ou l'Espagne faire apparaître, de la part des ménages, d'importants besoins de financement. En outre, depuis le début de la « grande récession », dans beaucoup de pays avancés, non seulement les besoins de financement des administrations ont explosé, mais leur épargne est souvent devenue négative, leurs dépenses courantes dépassant leur revenu. Ainsi, dans un pays comme la France, si en 2007 et 2008 l'épargne des administrations était déjà faible, elle restait cependant positive (de l'ordre de 5 % de l'épargne nationale) ; dès 2009, cette épargne est devenue fortement négative, à hauteur de 20 % de l'épargne nationale. L'investissement de la nation, pourtant lui-même déjà insuffisant, en est alors venu à dépasser l'épargne, faisant apparaître un « besoin de financement » à couvrir par le « reste du monde ». Besoin s'élevant à plusieurs points de PIB et qui, comme on sait, est le cruel révélateur de la chute de notre compétitivité.

Le maintien d'une forte épargne

Au cours de cette période, l'épargne des Français est restée beaucoup plus stable et a toujours fait ressortir une forte capacité de financement. Elle a constamment représenté plus de la moitié de l'épargne nationale et, au cours des années récentes, elle en a atteint les deux tiers. Le taux d'épargne des Français - dans la définition traditionnellement utilisée 1 - est resté compris depuis la crise entre 15 % et 16 % de leur revenu, soit le double de ce qui était observé au Royaume-Uni et le triple des États-Unis.

Ce taux d'épargne, dont l'évolution donne souvent lieu à des interprétations trompeuses, n'est cependant qu'un des éléments permettant de comprendre les comportements financiers des particuliers. L'épargne (cette partie du revenu qui n'est pas consommée) n'est pas, en effet, leur seule ressource financière ; viennent s'y ajouter les nouveaux crédits - à l'habitat, à la consommation - contractés au cours de la période considérée. L'ensemble de ces ressources est alors confronté à trois catégories d'emploi : les remboursements d'emprunts (pour leur montant en capital), les investissements (principalement achat de logements neufs et réalisation de travaux dans les logements anciens) et les placements financiers (depuis les plus liquides jusqu'aux plus longs).

Le rapprochement du compte de capital et du compte financier des ménages en comptabilité nationale devrait ainsi conduire - aux ajustements près - à l'égalité suivante :

1. Épargne + nouveaux crédits = remboursements d'emprunts + investissements + placements financiers

Quant à l'interprétation de cette égalité, une hypothèse raisonnable serait de supposer que l'une ou l'autre des deux ressources peut financer chacun des trois emplois. Ainsi, un crédit nouveau peut servir à rembourser un emprunt précédent, à acheter un logement ou à réaliser un placement financier. La bonne question à poser n'est donc pas : « Comment se répartit l'épargne des Français ? », mais plutôt : « Comment se répartissent leurs ressources financières, formées par leur épargne et leurs nouveaux emprunts ? »

Une connaissance encore incomplète des comportements

À cette question, il n'est malheureusement pas facile de répondre : l'égalité ci-dessus - tout à fait centrale pour comprendre les comportements financiers des ménages - est en effet très difficile à établir. Les conventions de la comptabilité nationale ne permettent pas de la renseigner directement : par convention, les actifs et passifs y sont tenus en variations nettes (augmentation moins diminution). Cette convention est déjà fâcheuse pour la plupart des actifs financiers : pour le livret A, par exemple, d'un point de vue comportemental, il serait intéressant de savoir non seulement comment l'encours a évolué, mais aussi quel a été le montant des dépôts et celui des retraits. La connaissance de la seule variation de passif est plus regrettable encore quand on sait que les remboursements constituent une forme obligatoire d'épargne - une épargne « primordiale » en quelque sorte -, toutes les autres formes restant de fait plus ou moins facultatives.

Actuellement, toutes les banques centrales (la Banque de France ne fait pas exception) ont en chantier des séries de remboursements concernant les particuliers, mais, comme il s'agit de recherches en cours, aucune n'a encore, à notre connaissance, réalisé de publications dans ce domaine, même si certains chiffres commencent à circuler ici et là.

Pour 2007, année à la veille de la crise, la comptabilité nationale française ne donne ainsi l'égalité ci-dessus qu'en recourant à la variation de passif :

2. Épargne + variation de passif = investissements + placements financiers

Soit, en pourcentages du revenu disponible 2 :

3. 15 % + 7 % = 10 % + 12 %

La variation de passif pour 2007 est donc considérable puisqu'elle représente près de la moitié de l'épargne des Français ; mais le rôle du crédit est bien mieux saisi si, conformément à la relation 1, on tente séparément une estimation du montant des crédits nouveaux et des remboursements. Naturellement, une telle tentative ne peut être proposée qu'avec toutes les précautions d'usage :

4. 15 % + 18 %* = 11 %* + 10 % + 12 %

* Estimation.

Le constat auquel conduit cette présentation audacieuse est, à maints égards, intéressant :

  • en 2007, les crédits nouveaux auxquels ont eu accès les Français auraient été supérieurs à leur épargne ;
  • les trois emplois de leurs ressources financières auraient été à peu près du même ordre de grandeur, les remboursements venant se loger dans l'intervalle qui sépare les placements financiers des investissements ;
  • enfin, s'agissant de l'évolution des actifs, le montant de l'investissement a contribué, en 2007 ainsi que les années précédentes, à la croissance en volume du patrimoine physique, de même que les placements financiers ont contribué à celle du patrimoine du même nom. Quant aux remboursements, ils ont poussé dans le sens d'une augmentation du patrimoine net d'endettement.

Un paysage nettement différent en 2010

En 2010, près de trois ans après l'ouverture de la « grande récession », les choses ont évidemment beaucoup changé :

  • le taux d'épargne des Français a plutôt augmenté, mais le recours au crédit a subi un fort tassement ;
  • en conséquence, les emplois ont tous trois reflué, mais en manifestant une certaine inertie.

L'égalité ci-dessus deviendrait ainsi quelque chose comme :

5. 16 % + 13 %* = 9 %* + 9 % + 11 %

* Estimation.

Le recours au crédit, égal donc à quelque 13 % du revenu des Français en 2010 - soit plus de 160 milliards d'euros -, exige bien sûr au moins la distinction entre crédits à l'habitat et crédits à la consommation. La Banque de France publie des statistiques sur les nouveaux crédits à l'habitat ; pour les crédits à la consommation, les choses sont plus difficiles (que prendre comme nouveaux crédits pour un crédit permanent ?). Globalement, pour les nouveaux crédits de l'année 2010, on peut tout de même estimer qu'aux 8 % correspondant aux nouveaux crédits à l'habitat 3 sont venus s'adjoindre environ 5 % de crédits à la consommation. Du côté des remboursements, on en est également réduit à des estimations. La durée réelle des crédits à l'habitat pourrait ne pas dépasser la moitié de la durée prévue à la souscription. Quant aux crédits à la consommation, leur durée moyenne n'est pas très longue en France : probablement inférieure à deux ans, mais avec évidemment une grande dispersion. Compte tenu de ces caractéristiques, en 2010, les remboursements des Français au titre de l'habitat auraient pu s'élever à quelque 5 % pour le remboursement des crédits à la consommation.

On obtiendrait alors :

6. 16 % + 8 %* + 5 %* = 5 %* + 4 %* + 9 % + 11 %

* Estimation.

Le poids conséquent du logement

En 2010, sur les 30 % de ressources financières des Français, 14 % (5 % + 9 %), soit presque la moitié, couvraient des « emplois » concernant le logement (remboursement, achat de logements neufs et travaux). Il faut cependant mentionner que l'égalité ci-dessus est encore très dépendante des conventions de la comptabilité nationale, puisque les investissements considérés ne comprennent ni la valeur des terrains supportant les logements neufs ni les transactions sur les logements anciens : dans les deux cas, il ne s'agit pas en effet de biens « produits », sur lesquels portent exclusivement les comptes nationaux, alors que, comme il est dit plus haut, les crédits nouveaux à l'habitat rassemblent tous les crédits, quel que soit leur objet.

Des placements financiers qui se modifient

Reste enfin à commenter les nouveaux placements financiers des Français, qui se sont donc élevés à environ 11 % de leur revenu en 2010, soit quelque 140 milliards d'euros, et un peu moins en 2011. Ces placements sont parfois indûment assimilés à leur épargne, tandis qu'on vient de voir que l'épargne des ménages a plusieurs emplois autres que les placements financiers. S'agissant de nos compatriotes, ces placements financiers ont été, depuis les dernières années du siècle précédent, majoritairement orientés vers l'assurance-vie, dont les produits correspondent à des motivations très diverses : prévoyance, préparation de projet, financement de la retraite, transmission du patrimoine. On gagnerait d'ailleurs à segmenter davantage certains de ces contrats pour qu'ils s'adaptent mieux aux divers objectifs auxquels ils doivent répondre, notamment en raison de la baisse des taux de remplacement des régimes de retraite par répartition à laquelle il faut s'attendre.

Globalement, la part de l'assurance-vie a déjà fortement décru en 2011 et a poursuivi son reflux en 2012. La part des placements à vue, quant à elle, a nettement augmenté en 2011 et a continué de croître fortement en 2012 en raison de l'augmentation des plafonds du livret A et du livret de développement durable. On notera en revanche la grande modestie des placements en actions et OPCVM, correspondant pour beaucoup à la création de petites sociétés et non à l'achat d'actions cotées, dont le nombre de détenteurs a beaucoup diminué.

TABLEAU 1. Répartition du nouveau flux de placements financiers des Français en 2011 (en % du total, hors décalages comptables)

Source : base de données de l’Insee.

Une équation difficile

On accuse alors la hausse des prix du logement depuis une quinzaine d'années d'avoir accru la proportion de leur épargne que les Français consacrent à leur logement (voir plus haut) et donc réduit leur financement des investissements des entreprises. La responsabilité en est largement collective et diffuse. Outre la rareté du foncier, cette augmentation tient autant à notre démographie (heureusement dynamique) qu'à notre histoire (le centralisme parisien) ou même à la géopolitique (l'attractivité des séjours dans l'Hexagone), autant de facteurs dont nous n'avons pas encore réellement pris la mesure.

Eu égard à l'économie du logement, la crise ouverte en 2007 n'avait, jusqu'à récemment, pas trop perturbé dans notre pays ces équilibres nécessaires entre construction de logements neufs et circulation des logements anciens 4, entre autofinancement et recours au crédit, entre charges de remboursement et pouvoir d'achat. Nous sommes entrés en 2011 dans une période beaucoup plus difficile où des besoins persistants en matière de logements se heurtent tout à la fois à la stagnation, voire au recul, du pouvoir d'achat des Français, au freinage de l'offre de crédits, conséquence de la nouvelle réglementation bancaire, et aux modifications des dispositifs réglementaires concernant l'investissement logement lui-même ou ses modalités de financement. La construction de logements sociaux viendra-elle réellement prendre le relais ? La réponse à cette question reste en ce début d'année très incertaine.

  1. On rappellera qu'il s'agit chez nous du taux d'épargne brut de la consommation de capital fixe (amortissement des actifs physiques), alors que les États-Unis et maintenant plusieurs pays européens communiquent principalement sur le taux d'épargne net. Voir aussi sur ce sujet l'article de Didier Davydoff, page 51.
  2. Pourcentages arrondis, notamment en raison des ajustements nécessaires pour rapprocher le compte de capital du compte financier.
  3. Ces crédits concernent non seulement les achats de logements neufs et les travaux réalisés dans les logements anciens, mais également les transactions sur les logements anciens (majoritaires dans le total) qui ressortissent bien à un compte des ménages établi par classes d'âge (André Babeau, Alexandru Zeana, « Le cycle de vie au travers des comptes nationaux », Revue économique, vol. 56, n° 4, juillet 2005).
  4. La composition des transactions « logement » entre le neuf et l'ancien est souvent une spécificité nationale dépendant de nombreux facteurs. En Espagne, en pleine euphorie immobilière, la part du neuf atteignait 90 % du nombre de transactions observées. Chez nous, au cours des dernières années, le neuf correspondait à moins de 30 %, une proportion sans doute trop faible compte tenu de la croissance de la population.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2013-3/comment-se-repartit-l-epargne-des-francais.html?item_id=3310
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