Luc FERRY

est philosophe et ancien ministre.
Il préside le Conseil d'analyse de la société.

L'antinomie de la décroissance

D'un côté, la croissance mondiale semble en l'état intenable - et c'est sur ce point que les théoriciens de la décroissance fondent leur critique de la notion de développement durable. De l'autre, la décroissance est non seulement invendable politiquement, mais totalement impraticable socialement.

Je me souviens qu'un jour, dans un des débats qui ont suivi la publication de mon livre Le nouvel ordre écologique, en l992, Susan George, qui représentait l'association Greenpeace France, me fit cette remarque saisissante : « Quand on veut aller à Marseille, qu'on est sur l'autoroute et qu'on voit sans cesse des panneaux qui indiquent "Lille-Bruxelles", il est inutile de ralentir ou de freiner, il faut faire demi-tour ! » En d'autres termes, si je traduis l'allégorie, notre civilisation industrielle moderne fait fausse route. Face aux désastres qu'engendrent le capitalisme et l'anthropocentrisme moderne, le réformisme ne suffit pas. C'est bien, au sens propre du terme, une révolution, un vrai demi-tour, un « U-turn » qu'il nous faut. Antoine Waechter, qui, on s'en souvient, fut l'un des principaux leaders du parti des Verts, me fit lui aussi, au cours d'un débat analogue, don d'une métaphore également précieuse : « Quand la baignoire déborde, me dit-il en substance, il ne sert à rien de disposer des serviettes et des serpillières tout autour. » Ça, c'est la stratégie des réformistes, ces pauvres niais qui s'imaginent pouvoir se contenter de corriger les effets pervers du développement capitaliste. C'est absurde. Ce qu'il faut faire, évidemment, c'est d'abord et avant tout fermer le robinet.

Là aussi, l'allégorie mérite une traduction. Bien entendu, elle vise en premier lieu les écologistes humanistes et réformistes (à l'époque, très clairement, Génération écologie, le parti de Brice Lalonde), ceux qui parlent encore aujourd'hui de « développement durable » et de « croissance verte ». Or ces termes, aux yeux des partisans de la décroissance, sont tout simplement des impostures, car il ne peut pas y avoir, selon eux, de « développement durable ». Il faut fermer le robinet, c'est-à-dire, comme le voulait déjà le fameux « rapport Meadows » et le Club de Rome dès le début des années 1970, organiser de toute urgence la « croissance zéro », voire, mieux encore, la décroissance.

Des débats internes à l'écologie

Comme on voit, ces débats n'opposent pas des écologistes à d'éventuels « antiécologistes », mais ils traversent l'écologie elle-même. Pour être clair, je ne suis moi-même nullement un « antiécolo ». Je suis convaincu que personne ne peut raisonnablement prétendre que les questions qui touchent à l'environnement, à la croissance ou à la décroissance, à l'usure des richesses naturelles due à la montée en puissance de la consommation mondiale seraient de fausses questions. Aucun citoyen responsable ne peut les ignorer. En ce sens, nous sommes tous des écologistes. Reste qu'au sein même de l'écologie il y a des débats, des points de vue et des courants qui s'opposent.

Dans tous les pays où l'écologie s'est structurée en mouvement d'opinion, deux projets, l'un réformiste, l'autre révolutionnaire, se sont affrontés et continuent d'ailleurs de le faire. Cela vaut tout autant pour les fundis et des realos allemands, les deep ecologists et les shallow ecologists américains que pour les Verts confrontés aux divers partis réformistes européens. Il faut bien voir que ces oppositions s'enracinent, par-delà les contraintes de la politique politicienne, dans des divergences quasi métaphysiques portant sur la question de nos rapports avec l'univers naturel. L'opposition réforme/révolution est elle-même directement liée au clivage droits de l'homme/droits de la nature. Selon qu'on considère ou non la nature comme un sujet de droit, on adoptera, face au monde industriel, libéral et démocratique moderne, une attitude différente par rapport à la question de savoir s'il suffit d'en corriger les effets pervers de façon réformiste ou s'il faut au contraire faire demi-tour pour opérer une véritable révolution.

Avec la mondialisation et, tout particulièrement, avec l'entrée de l'Inde et de la Chine dans le circuit de la production et de la consommation à l'occidentale, les théories de la décroissance ont ainsi trouvé des arguments nouveaux et plus puissants que dans les années 1970, au moment où les premiers appels à la croissance zéro prenaient leur essor. Comme le montre notamment Patrick Artus, faits et arguments à l'appui 1, nos sociétés industrielles vont se heurter d'ici une vingtaine d'années, et sans doute même avant, à une pénurie de matières premières non renouvelables sans précédent dans l'histoire, les croissances indienne et chinoise en étant la principale cause. Cela n'est pas contestable et, pour le coup, il y a urgence.

Deux thèses contradictoires

La vérité, c'est que nous sommes face à ce que les philosophes appellent une « antinomie », c'est-à-dire une contradiction entre deux thèses absolument opposées et qui paraissent pourtant également vraies, une antinomie que personne n'arrive véritablement à résoudre.

D'un côté, en effet, la croissance mondiale semble en l'état intenable - et c'est évidemment sur ce point que les théoriciens de la décroissance fondent leur critique de la notion, à leurs yeux mensongère, de développement durable. Étant donné la démographie de l'Inde et de la Chine, étant donné, surtout, le fait que ces deux pays entrent résolument, avec parfois une croissance à deux chiffres, dans la logique du capitalisme moderne, aucun développement durable n'est imaginable, car il faudra bientôt les ressources de plusieurs planètes pour alimenter leur progression.

Mais d'un autre côté, et c'est là que les partisans du développement durable tirent au contraire leurs principaux arguments, la décroissance est non seulement invendable politiquement, mais totalement impraticable socialement : personne, pas même les Verts, ne peut imaginer un parti politique qui viendrait devant les électeurs en proposant des faillites pour les entreprises, du chômage pour les citoyens, donc de la misère pour tous - ce qu'en l'état actuel des choses une politique de décroissance impliquerait pourtant, du moins si elle voulait être, selon ses propres critères, au niveau du problème.

De là aussi la conviction, qu'expriment de plus en plus nettement un certain nombre de militants, selon laquelle les institutions de nos démocraties représentatives ne seraient plus vraiment adaptées à la situation, incapables qu'elles seraient de prendre les décisions qui s'imposeraient rationnellement : la décroissance, de toute façon, ainsi argumentent-ils, nous allons la subir, alors pourquoi ne pas réagir tout de suite et l'organiser plus intelligemment, de manière active et consciente plutôt qu'aveugle et passive ? Réponse : parce que, avec leur propension à la démagogie et au « court-termisme », nos démocraties d'opinion rendraient impossibles les mesures courageuses. Rivées au temps médiatique, dépendantes d'opinions publiques plus sensibles au quotidien et au bien-être individuel qu'aux horizons lointains et collectifs, nos institutions seraient incapables d'anticiper les crises environnementales. Certains en viennent donc à penser que seule une catastrophe écologique majeure pourra convaincre les citoyens de se rallier à un programme visant un authentique retour aux équilibres naturels.

De toute évidence, la solution de l'antinomie n'est dans aucun des deux membres de l'alternative, ni dans une croissance folle ni dans une décroissance plus folle encore, mais dans l'émergence d'instances de gouvernance mondiale capables enfin de réguler le développement. Tant que partisans du néolibéralisme et militants de la décroissance continueront de s'affronter entre eux en monopolisant le débat, rien de bon n'en sortira, car il n'y a que trois voies vers le salut, et ces trois voies sont désormais mondialisées : la régulation démographique, l'innovation scientifique et le passage d'une civilisation du jetable à une civilisation du recyclage 2. Loin des querelles théologiques, c'est sur ces trois thèmes qu'il va falloir désormais travailler si nous voulons sortir de l'impasse.

  1. La France sans ses usines (avec Marie-Paule Virard), Fayard, 2011.
  2. Thème que je développe dans Refonder l'écologie.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2012-2/l-antinomie-de-la-decroissance.html?item_id=3141
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