Tim JACKSON

est professeur de développement durable à l’université du Surrey (Royaume-Uni). Il dirige un groupe de recherche sur les modes de vie durables (Sustainable Lifestyles Research Group).

Prospérité sans croissance : comment faire ?

Réinventer une économie qui ne reposerait pas sur la consommation à tout prix est possible. Il convient de revoir le fonctionnement des marchés financiers, de rechercher de nouveaux types d'investissements en faisant confiance à des entreprises de tailles diverses et d'imaginer de nouveaux services. L'« économie de Cendrillon » nous montre la voie...

La société est confrontée à un profond dilemme. Résister à la croissance équivaut à risquer un effondrement économique et social. Poursuivre celle-ci sans répit conduit à mettre en danger les écosystèmes dont dépend notre survie à long terme.

Pour l'essentiel, ce dilemme n'est pas reconnu par la pensée dominante. Il est à peine plus visible en tant que débat public. Quand la réalité commence à empiéter sur la conscience collective, le meilleur conseil à donner est de « découpler » la croissance de ses impacts matériels. Et de continuer de faire ainsi pendant que l'économie se développe de manière exponentielle.

L'ampleur même des conséquences d'un tel choix est effrayante. Dans un monde peuplé de neuf milliards d'individus, qui aspirent tous à un style de vie occidental, l'intensité en carbone de chaque dollar de PIB devra être en 2050 au moins 130 fois inférieure à ce qu'elle est aujourd'hui. D'ici à la fin du siècle, l'activité économique devra éliminer du carbone de l'atmosphère et non pas en ajouter.

Une économie à inventer

Qu'importe que personne ne sache à quoi ressemble une telle économie ? Qu'importe que la dissociation entre la croissance et ses impacts ne se traduise pas par des résultats d'une telle ampleur ? Qu'importe que toutes nos institutions et structures d'incitation se tournent continuellement dans la mauvaise direction ? Le dilemme, une fois qu'il est reconnu, menace si dangereusement notre avenir que nous avons très envie de croire aux miracles. La technologie nous sauvera. Le capitalisme est bon en technologie. Laissons donc seulement les choses se poursuivre et espérons le meilleur.

La raison de cet aveuglement collectif est assez facile à trouver. Le mécanisme par défaut pour parvenir à la stabilité économique consiste à développer la demande. Quand la demande faiblit, rien de bon ne se produit. Les entreprises luttent pour survivre. Les personnes perdent leur emploi et parfois leur maison. Une spirale de récession apparaît. Dans ces circonstances, on vous considère comme fou, idéaliste ou révolutionnaire si vous remettez en cause la croissance.

Mais nous devons nous poser cette question. L'effondrement de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, n'a pas seulement été le signe du début d'une crise cyclique de liquidités. La lumière blafarde de la récession a éclairé une fissure après l'autre sur la surface brillante du capitalisme. Il est à présent évident que ces fissures touchent le cœur du modèle.

Laissons pour le moment de côté le fait qu'un système bâti sur une demande en croissance perpétuelle est un non-sens d'un point de vue écologique. La crise financière a révélé que c'est également structurellement dangereux. L'expansion incessante de la demande nécessite d'augmenter le niveau de la dette. Quand les dettes deviennent toxiques, le système s'effondre. Depuis septembre 2008, les gouvernements ont engagé des milliards de dollars pour renflouer les banques et stimuler à nouveau l'économie mondiale. Mais la dépense fiscale financée par les emprunts gouvernementaux n'a fait que précipiter l'arrivée d'une crise supplémentaire.

Dans toute la zone euro, un pays après l'autre fait face à des déficits croissants, une dette souveraine lourde et des conditions de crédit dégradées. Les politiques d'austérité mises en place pour protéger les notations des États n'ont pas réussi à résoudre les problèmes sous-jacents. Pire, elles ont elles-mêmes créé de nouveaux problèmes sociaux. Le désengagement de l'investissement social a nourri une population de plus en plus protestataire.

Le message de protestation des « indignés » (et d'autres) est qu'une société civilisée ne peut être fondée sur la prospérité de quelques-uns basée sur la destruction écologique et l'injustice sociale persistante. Le rétablissement économique est vital. La protection des emplois existants - et la création de nouveaux - est absolument essentielle. Et nous avons un besoin urgent de visions plus claires, de décisions politiques plus courageuses, d'un sens renouvelé de la prospérité partagée.

La question n'est plus de savoir si nous avons besoin d'une telle transition, mais comment y parvenir. D'où viendra la prochaine économie ? À quoi ressemblera-t-elle ? Comment fonctionne une économie si elle ne repose plus sur le fait de persuader en permanence les gens de dépenser l'argent qu'ils n'ont pas pour des choses dont ils n'ont pas besoin ?

Les moyens d'y parvenir

Les réponses à ces questions apparaissent lentement. Il est clair, par exemple, que nous avons besoin de moderniser radicalement les marchés de capitaux - une question qui aurait dû être traitée depuis longtemps dans le sillage de la crise financière mondiale. L'investissement est vital. Mais il doit être adapté à l'objectif poursuivi. La spéculation infinie sur les denrées et sur les dérivés financiers a conduit le monde financier à deux doigts de l'effondrement il y a tout juste trois ans. Nous avons besoin d'investissements à long terme, à retour lent. Des investissements solides dans des biens durables : dans des technologies propres à faible empreinte carbone, dans la santé et l'éducation, dans des logements de bonne qualité et des systèmes de transport efficaces, dans des bâtiments publics et des espaces ouverts. Des investissements pour l'avenir de nos communautés.

L'entreprise a toujours un rôle essentiel dans cette nouvelle économie. Mais les jours de profit infini à la charge du contribuable doivent trouver une fin. La « main invisible » du marché doit être soumise au service de la communauté. Les PDG les plus prévoyants des entreprises les plus visionnaires comprennent déjà ces exigences. Et cette nouvelle économie n'est plus simplement une cour de récréation pour les dirigeants bien payés des multinationales. De nouvelles entreprises, de taille plus réduite, locales et communautaires, ont un rôle essentiel à jouer.

Vers une nouvelle « économie de services » ?

La suggestion la plus intéressante parmi toutes est peut-être de déplacer la nature de l'activité économique de la nouvelle économie, en s'éloignant de la production de masse de produits matériels et en s'orientant vers la prestation de services humains de valeur. Une nouvelle sorte d'« économie de services ». Cette nouvelle « économie de services » ne peut à l'évidence être comparable à celles qui ont caractérisé le développement de certains des pays riches au cours des dernières décennies et qui étaient fondées pour la plupart sur la réduction de l'industrie lourde, en continuant à importer des biens de consommation de l'étranger et en développant les services financiers pour les payer.

Mais ceci ne signifie pas que nous devions totalement rejeter la vision sous-jacente. Quel que soit l'aspect de la nouvelle économie, il est clair que sa base doit être constituée par les activités économiques à faible émission de carbone, qui emploient des personnes pour contribuer de façon significative à la prospérité de l'humanité. Donc, plutôt que de partir de l'hypothèse de la croissance, nous devrions peut-être commencer par identifier notre souhait en matière d'économie durable, puis nous comporter en adéquation avec celui-ci.

Il est clair qu'une certaine forme de stabilité - ou résilience - est essentielle. Les économies qui s'effondrent menacent immédiatement la prospérité humaine. Nous savons que l'égalité compte. Les sociétés inégales conduisent à une concurrence non productive entre statuts et sapent le bien-être, non seulement directement, mais également en érodant notre sens de la citoyenneté partagée.

Le travail - et pas seulement l'emploi rémunéré - compte encore dans cette nouvelle économie. Il est vital pour toutes sortes de raisons. Outre la contribution évidente de l'emploi rémunéré à l'existence des individus, le travail est un élément de notre participation à la vie de la société. Par le travail, nous créons et nous recréons le monde social, et nous y trouvons une place crédible.

L'élément le plus vital est sans doute que l'activité économique doit rester liée à l'écologie. Les limites de la planète doivent se retrouver directement dans les principes de travail. L'évaluation des services de l'écosystème, le « verdissement » des comptes nationaux, l'identification d'une fonction de production liée à l'écologie, tous ces éléments seront probablement essentiels au développement d'un cadre économique durable.

Des « entreprises écologiques »

Au niveau local, il est possible d'identifier des principes opérationnels simples devant être respectés par ces nouvelles activités économiques. Appelons ces activités des « entreprises écologiques » si elles remplissent trois critères élémentaires.

  • Elles contribuent de manière positive à la prospérité de l'humanité.
  • Elles soutiennent la communauté et procurent des existences décentes.
  • Elles consomment aussi peu que possible de matières premières et d'énergie.

Le produit de l'activité économique ne doit pas être le seul à apporter une contribution positive à la prospérité. La forme et l'organisation de nos systèmes de prestations doivent également y prendre part. Une entreprise écologique doit travailler avec la communauté et pour le bien social à long terme plutôt que contre eux.

Il est intéressant d'observer que l'entreprise écologique a une sorte de précurseur. Les germes de la nouvelle économie existent déjà dans l'entreprise sociale communautaire locale : les projets énergétiques communautaires, les petites propriétés biologiques, les marchés fermiers locaux, les coopératives slow food, les clubs sportifs, les bibliothèques, les centres communautaires de santé et de forme physique, les jardins et les parcs, les services locaux d'entretien et de réparation, les ateliers d'artisanat, les centres d'écriture, les activités d'extérieur, le yoga, les arts martiaux, la méditation ou la musique et le théâtre communautaires.

Les gens parviennent souvent à une plus grande sensation de bien-être et d'accomplissement en tant que producteurs et consommateurs de ces activités que par l'économie matérialiste des supermarchés à laquelle nous consacrons l'essentiel de nos vies. Il est ironique que ces entreprises sociales communautaires comptent à peine dans l'économie d'aujourd'hui. Elles représentent une sorte d'« économie de Cendrillon », négligée et aux marges de la société de consommation.

Certaines d'entre elles sont à peine reconnues comme activités économiques au sens formel du terme. Elles emploient parfois des gens à temps partiel ou même des bénévoles. Ces activités requièrent pourtant souvent beaucoup de travail. Donc, si elles contribuent en quoi que ce soit au PIB, la croissance de leur productivité est bien pauvre.

Si nous commencions à nous déplacer globalement vers des schémas de services dématérialisés, nous ne devrions pas immédiatement mettre l'économie au point mort, mais nous ralentirions sans doute considérablement la croissance.

Nous approchons ici dangereusement de la folie qui est au cœur de l'économie de consommation, obsédée par la croissance et vorace en ressources. Voici un secteur qui pourrait apporter un travail plein de sens, proposer aux gens des possibilités de prospérité, contribuer favorablement à la communauté et avoir une chance décente de ne pas peser du point de vue matériel. Et pourtant, il est dénigré comme étant sans valeur, alors qu'il emploie réellement les gens.

Cet exemple montre que la recherche de la productivité du travail peut se transformer en recette pour saper le travail, la communauté et l'environnement. Bien entendu, les améliorations de la productivité ne sont pas toujours mauvaises. Il existe des domaines où remplacer le travail humain grâce à une meilleure productivité a un sens, en particulier quand l'intérêt du travail par lui-même est limité. Mais l'idée que le travail est toujours et nécessairement quelque chose à réduire va contre le bon sens.

En fait, il y a une très bonne raison pour laquelle les services dématérialisés ne conduisent pas à une augmentation de la productivité : c'est souvent la contribution humaine qui constitue leur valeur. La recherche d'une productivité optimale du travail dans des activités dont la valeur repose sur les interactions humaines ne peut qu'avoir un effet néfaste en termes de qualité.

Au-delà de tout cela, le travail par lui-même est l'un des moyens par lesquels les hommes participent de manière significative à la société. Réduire notre capacité à le faire - ou réduire la qualité de notre vécu quand nous le faisons - met en cause directement notre bien-être. Dans ces circonstances, la recherche incessante de la productivité n'a absolument aucun sens.

En résumé, il semble donc que ceux qui appellent à un nouveau moteur de croissance fondé sur les services dématérialisés s'orientent réellement vers une bonne piste. Mais ils ont peut-être manqué un point essentiel, car l'idée qu'une économie de plus en plus fondée sur le service peut (ou doit) fournir un résultat économique en croissance permanente n'est pas tout à fait pertinente.

Un modèle pour une société différente

Nous avons réalisé des progrès évidents. L'« économie de Cendrillon » offre réellement une sorte de modèle pour un type de société différent. Les nouvelles entreprises écologiques nous donnent des possibilités de prospérer en tant qu'êtres humains. Elles nous apportent les moyens nécessaires à notre existence et à notre participation à la vie de la société. Elles apportent la sécurité, un sentiment d'appartenance, la capacité d'échanger dans un effort commun et, ainsi, de rechercher notre potentiel en tant qu'individus. Et en même temps, elles nous offrent une chance décente de rester au sein de l'échelle écologique.

Quoi que l'avenir réserve, une chose est claire : le changement est inévitable. Il n'y a pas de scénario confortable selon lequel nous pourrions simplement continuer « comme avant ». Ceux qui espèrent que l'économie de croissance conduira à une utopie matérialiste sont voués à être déçus. Nous n'avons tout simplement pas la capacité de satisfaire ce rêve du point de vue écologique. D'ici à la fin du siècle, cette économie de croissance laissera à nos enfants et petits-enfants un climat hostile, des ressources épuisées, des habitats perdus, des espèces exterminées, une pénurie alimentaire grave, des migrations à grande échelle et, presque inévitablement, la guerre.

Notre seul choix possible, c'est donc d'agir pour le changement. Pour transformer les structures et les institutions qui façonnent le monde social. Pour se débarrasser de la pensée à court terme qui a envahi la société depuis des décennies. Et pour la remplacer par une vision plus crédible d'une prospérité durable.

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